La définition serait alors : les conflits, les manœuvres, les polémiques qui portent sur la représentation que se fait le public des événements militaires. Cela se divise en sous-rubriques :
la crédibilité des sources (quelles sont-elles ? quels discours venant de quel bord est relayé ? de quelle façon ? au conditionnel, avec sympathie, avec un commentaire soulignant qu'il pourrait bien s'agir de propagande ? quelle est la part des rumeurs ? qui vérifie quoi ?). Bref : quels événements sont présentés comme vrais ou non.
la tonalité générale des commentaires. Cela inclut le choix du vocabulaire. Des mots comme « choquer et sidérer », « décapitation », « enlisement », « le camp de la paix », « résistance », voire un simple article comme quand on dit « les » Kurdes ou « les » Shiites, tout cela est tout sauf neutre.
L'impact émotionnel des images. Il se développe une véritable casuistique des images de violence (encore une notion qu'il faudrait définir : où commence la violence d'une image ?). D'où ces débats récurrents : faut-il montrer des prisonniers, des morts, comment ? Les réponses dépendent totalement de valeurs idéologiques ou culturelles.Exemple. Les U.S.A. connaissent un véritable tabou (on ne doit voir aucun mort américain, comme on n'a vu aucune victime du 11 Septembre) et même les images de prisonniers U.S. sont censurées. C'est le traumatisme du Vietnam : surtout ne pas montrer l'horreur de la guerre, ni les victimes que l'on fait. Les télévisions dites « arabes » comme al Jazira - et nous ne parlons pas de la télévision irakienne - n'hésitent pas à montrer ces images de l'humiliation symbolique de l'Occident, comme elles n'hésitent pas non plus à montrer des images de la souffrance ou de la mort de Palestiniens, parfois mises en scène de façon assez spectaculaire. Mais une chaîne comme BBC International, malgré l'engagement britannique, présente des images venues des deux côtés et montre les fameux prisonniers américains sans même brouiller leur visage.
Les guerres militaires de l'information
Mais la guerre de l'information, ce sont aussi des messages ou des signaux (généralement faux) que l'on adresse aux adversaires pour les démoraliser, les diviser, ou les égarer. Cela va du tract primaire lancé sur le territoire adverse (« Rendez vous. La lutte est inutile. Pensez à vos familles ») à des opérations de services secrets beaucoup plus sophistiquées pour intoxiquer le commandement adverse. Si l'on va par là, toute ruse de guerre est une ébauche de guerre de l'information.
La guerre « militaire » de l'information inclut aussi des informations au sens de « données » quand il s'agit des données informatiques et des systèmes de communication. Ici, il faudrait parler de tout le volet high tech de la Révolution dans les Affaires Militaires, de tous les changements qu'apportent à l'art de tuer ordinateurs, réseaux, satellites, armes intelligentes, …. Les techniques offensives changent : cyberattaques, paralysie des réseaux adverses de communication, désorganisation de ses infrastructures vitales… Mais aussi intégration de techonologies numériques dans le répérage des objectifs, la transmisison des donnnées, la coordination des forces armées, la direction des armes intelleigentes,….
Si l'on s'élève d'un degré, la guerre de l'information, est également une guerre de l'information comme savoir. Posséder la dominance informationnelle, c'est avoir une représentation exacte et globale de la situation permettant une décision stratégique appropriée et instantanée, tandis que l'adversaire est plongé dans le brouillard de l'ignorance. Il s'agit donc d'une condition structurelle de la supériorité militaire (car cela suppose en amont tout un équipement et toute une adaptation des structures et mentalités à la révolution de l'information).
Allons encore un peu plus loin. D'une certaine façon l'infodominance est aussi un objectif de la guerre. Les Etats-Unis se battent pour conserver leur domination informationnelle globale en termes de débouchés, de technologie et d'influence de leurs modèles technologiques, médiatiques, culturels et éthiques. Shapping the globalization, contrôler la globalisation, gérer le « monitoring » de l'évolution économique, politique et culturelle globale, tel est l'objectif ultime de « l'Empire bienveillant ». Or cela se confond, dans l'esprit des stratèges qui dessinent ce projet, avec le passage à la Société de l'Information, avec la prédominance planétaire de l'influence américaine. Il est donc légitime de dire que toute guerre menée par l'hyperpuissance est une guerre « pour l'information, une guerre pour faire prédominer une certaine conception de ce qu'est l'information, une guerre idéologique et messianique.
Guerre militaire et guerre économique
Avons-nous épuisé les sens de « guerre de l'information ». ? pas encore, car il faut parler de la guerre de l'information au sens de la stratégie économique (à supposer que la séparation entre stratégie militaire, idéologique ou économique ait encore un sens).
Cette dernière acception engendre des discussions sans fin. Il y a d'abord la question de la valeur métaphorique. Est-il légitime de nommer « guerre » une activité qui ne fait pas de morts. ? Faut-il réserver ce terme à des conflits collectifs, organisés, durables et sanglants ? À ce compte, l'image de la guerre de l'information vaut bien celle de la guerre des nerfs, guerre secrète ou guerre des prix : la légitimité de toute comparaison est affaire de convention et d'intelligibilité.`
Mais le vrai problème est ailleurs : peut-on, en employant le terme « guerre », transposer des notions liées une activité politico-stratégique dans un domaine technico-économique ? Et, certes, dans le second cas ; elles recouvrent toutes sortes d'opérations d'agression : cyberpiraterie, opérations psychologiques, espionnage industriel, déstabilisation qui prennent une nouvelle dimension dans la société dite de l'information. Visiblement, au moment où les militaires s'entichent de la « Révolution dans les Affaires Militaires », l'économie, elle, inclut de nouveaux domaines : la guerre cognitive, de l'hyperconcurrence, de la déstabilisation, et autres.
Pour le dire autrement, pendant que la guerre mobilise une composante de plus en plus importante d'information et de communication (y compris dans son aspect dit de « civilianisation ») l'économie dite de l'information devient de plus en plus conflictuelle. Et par les moyens parfois régaliens qu'elle mobilise (par exemple les systèmes d'espionnage de la guerre froide comme Echelon reconvertis dans la conquête des marchés) et parce qu'économie, technologie, culture, diplomatie, guerre, s'inscrivent dans in même projet géopolitique, le shapping the globalization que nous évoquions.
Une première distinction d'impose. La guerre de l'information consiste dans la plupart des cas à infliger un dommage à l'adversaire ou au concurrent en utilisant des signes en lieu et place de forces. Le dommage en question peut se réaliser directement, en affectant ce que sait ou peut l'Autre, ou indirectement, en modifiant l'opinion des tiers.
Dans le premier cas, il s'agit d'amener l'Autre à prendre une décision favorable à nos desseins (ou, ce qui revient au même, l'empêcher d'agir faute d'éléments de choix) Le but est de manipuler des facteurs cognitifs et d'acquérir le monopole de l'information pertinente (des descriptions « vraies » de la réalité permettant d'agir). On y parvient par des procédés qui peuvent inclure l'espionnage, la surveillance électroniques, l'intoxication ou le sabotage informationnel.
Dans le second cas, le but est de réduire la liberté d'action de l'adversaire en le déconsidérant, en lui faisant perdre des partisans ou des alliés, bref en altérant son image plutôt que sa volonté. Donc en le privant de moyens d'action plutôt que de cognition. Et en faisant croire plutôt qu'en sachant (ou en empêchant de savoir). C'est pourquoi nous avons parlé de l'information « efficiente »,, celle dont la valeur stratégique ne repose pas dans sa véracité mais dans sa diffusion. Elle est efficace dans la mesure où elle trouve des repreneurs, des « croyants » qui adoptent le point de vue et le jugement de valeur souhaité. Et les critères de la croyance ne sont pas exactement les mêmes quand il s'agit de savoir s'il faut faire la guerre aux Irakiens ou avoir peur des OGM.
Mais ce second type d'agression a aussi une contrepartie positive : la promotion de sa propre image, de ses propres valeurs et critères de choix (y compris les critères techniques), la façon d'amener l'autre à adhérer à vos desseins. Sous sa forme grossière, c'est la propagande qui sert à recruter des partisans, et elle est surtout politique. Sous sa forme subtile, c'est l'influence sous toutes ses formes - prestige suscitant l'imitation, communication visant à faire partager son point de vue, interventions discrètes sur les facteurs de décision. Et l'influence peut être tout aussi bien économique et technique que culturelle et stratégique.
Facteur technique, facteur symbolique
La guerre de l'information aurait donc à la fois une dimension cognitive et une dimension que nous appellerions « accréditive ». Or la connaissance et l'évaluation de la première posent surtout des problèmes techniques, la seconde essentiellement des problèmes psychologiques. Soit par exemple la question « un Pearl Harbour informatique est-il possible ? ». Pour y répondre, c'est-à-dire pour évaluer quelle pourrait être la dangerosité d'une attaque informatique coordonnée contre les infrastructures communicationnelles d'un pays (virus, déni d'accès, altération de bases de données, intrusion et prise de contrôle de systèmes, etc..), il faut essentiellement deviner comment réagiraient des systèmes numériques en réseau dans certaines situations (même si la dimension psychologique n'est pas absente : quelles seraient les réactions humaines ? l'effet d'une panique contagieuse ?…). Et la réponse est tout sauf aisée puisque a) personne n'a jamais assisté à une telle atttaque b) les éléments partiels que pourraient nous donner l'analyse d'une attaque informatique contre une institution ou une entreprise sont souvent faussées soit par les vantardises de ceux qui les provoquent, soit par la discrétion de ceux qui les subissent.
Mais dans d'autres cas, notre ignorance tient à notre méconnaissance de l'efficacité des messages. Si nous posons la question « Pourquoi les État-Unis n'ont ils pas réussi à « vendre » la guerre en Irak à l'opinion internationale ? », nous ne pouvons, bien sûr, négliger le facteur technique : la puissance des médias américains, les organismes de promotion de la vision américaine monde et leurs moyens… Mais la vraie question est ailleurs : c'est celle du mystère de la persuasion. Qu'est-ce qui fait qu'une campagne, que ce soit de publicité ou de propagande, prend ou ne prend pas ? Les sciences dites « de l'information et de la communication » se cassent le nez sur ce mur là depuis plus de soixante-dix ans. Elles ont renoncé au mythe d'une force intrinsèque des messages qui leur permettrait de déclencher des émotions à volonté ou de produire des croyances à la demande. Et elles tendent à conclure que le « récepteur » des messages est bien moins malléable que l'on croyait, bien davantage capable de réinterpréter ou refuser le message s'il ne correspond pas à ses propres codes. Traduction pratique : n'importe quelle campagne de guerre de l'information n'est pas certaines de réussir même si elle dispose d'énormes moyens de diffusion et même si elle est formulée par des professionnels selon toutes les bonnes recettes des manuels. Mais inversement, une telle campagne ne peut réussir que si elle s'appuie sur des attentes de ses « cibles », sur un corpus de croyances et de modes de raisonnement déjà acceptés, sur une croyance générale préétablie, une « doxa » disent les sciences humaines. Or en l'occurrence (l'Irak) le divorce entre l'opinion amricaine et non américaine ne traduit pas - ou pas seulement - la qualité ou la non-qualité, en termes de « com » - des messages destinés à nous persuader que Saddam possédait des armes de destruction massive ou que Bush ne faisait que « d éfendre nos libertés » comme il l'a déclaré au premier jour de guerre. Visiblement le public américain et européen ne partagent plus le même univers mental.
Combattre des symboles
Raison de plus pour revenir sur la disctinciton importante entre l'infoguerre politico-militaire et économique. Dans le premier domaine, l'attaque informationnelle vise une collectivité identifiée à ses croyances et symboles. L'ennemi est assimilé une catégorie : le capitalisme, le bolchévisme, les Serbes, les Arabes, les Boches. La guerre de l'information consistera donc en imputations de crimes et mensonges, manifestation de sa perversion foncière ou de la dangerosité des principes qu'il incarne. Le registre est relativement limité : complots, trahisons et atrocités en tous genres. De ce point de vue, les récits de 14-18 (infirmières fusillées, mains d'enfants coupées) ne se distinguent guère des horreurs saddamiques (villages rasés, armes dissimulées). Les faits criminels sont là pour démontrer la volonté perverse d'une entité mauvaise bien indentifiée.
La guerre de l'information économique, elle, ne vise pas à la diabolisation d'idées ou d'abstractions. Elle n'a pas, en principe, l'ambition « pédagogique » de montrer les conséquences de principes pervers. Elle cherche à décrédibiliser une marque ou une activité commerciale. Elle joue donc dans le registre du danger probable : manque de fiabilité financière d'une entreprise, dangerosité de ses produits, probabilité d'accidents ou d'épidémies. Mais elle peut aussi « confisquer » des valeurs politiques. Ainsi de nombreuses entreprises américaines comme Nike ont été mises au pilori médiatique pour leur responsabilité supposée dans l'exploitation des travailleurs, en particulier les femmes et les enfants, dans les pays où ils sous-traitent leur production. Cette campagne contre les « sweat shops », litérallement « les boutiques à sueur » a mobilisé les campus américains en 1998 comme le raconte très bien Naomi Klein dans son bestseller « altermondialiste » No Logo.
Tout modèle stratégique s'interprète dans un contexte historique. Ces conditions dépendent des moyens de transmission mais aussi du corpus de croyance et de valeurs d'une époque. Ainsi, il est évident qu'Internet facilite et stimule la guerre de l'information : avec un modem et une souris le « faible », pourvu qu'il soit astucieux, peut trouver un écho sans commune mesure avec ses moyens matériels ou sa représentativité. Et le « fort » qui est souvent aussi le pataud est d'autant plus exposé qu'il est visible. Avec une image, un média décrédibilise une organisation puissante ou un État. Mais le caractère symbolique de la guerre de l'information n'est pas moins important. C'est le corpus de croyances et valeurs prédominant qui détermine a contrario l'angle d'attaque. Dénigrer les produits du concurrent est une idée aussi vieille que le commerce (les lecteurs d'Astérix savent bien que le poisson d'Ordralfabétix n'est pas frais). Lancer des rumeurs est également un procédé immémorial (les lecteurs de Dumas se souviennent comment le comte de Monte-Cristo pousse un ennemi au suicide grâce à de fausses informations qui le poussent à des spéculations financières catastrophiques). Il n'empêche que n'importe quelle rumeur ne fonctionne pas de la même façon à n'importe quelle époque et que le public n'évéalue pas de la même façon le péril technologique ou les inconvénients pour l'environnement dans les années 60, obsédées par la croissance des courbes de P.N.B. et aujourd'hui où règne le principe de précaution.
Guerre de l'information ? Même si c'es un mot valise, même s'il faut en entourer l'emploi de mille précautions sémantiques, la chose, elle, existe,et même elle prospère. À nous d'en inventer la polémologie et la stratégie.
François-Bernard Huyghe Observatoire d'infostratégie
infostrategique@paris.com