Il y aurait beaucoup à objecter à cette vision optimiste (il suffit de chasser Bush et ses méchants néo-conservateurs pour revenir à la normale) :
a) l'expérience de quelques erreurs dans ce genre de pronostics (en France, nous n'avons guère de leçon de sondages à donner là-dessus)
b) le fait que Kerry n'a guère encore essuyé le feu de la contre-campagne républicaine. Pour l'instant il n'y a eu que quelques rumeurs sur ses affaires extra conjugales, une photo truquée le montrant avec Jane Fonda et quelques piques de G.W. Bush dans ses spots télévisés contre ce « Massachussetts liberal » (équivalent américain de la gauche caviar) et ses supposées complaisances à l'égard des lobby.
c) l'avance des républicains en termes de soutiens financiers et médiatiques dans un système de marketing politique dont l'élection de Schwarzy comme gouverneur de Californie ne donne qu'un avant-goût... Par ailleurs, même si le phénomène dit « ABB » (Anything but Bush) dispense Kerry de trop devoir faire de concessions à son aile gauche, G.W.B. en fait, lui, à son aile droite et en particulier religieuse. Or celle-ci représente un énorme potentiel électoral, militant et financier. À cet égard il sera intéressant de suivre ce que l'initiative de Bush contre le mariage homosexuel lui rapportera politiquement
d) la place relative de l'affaire irakienne dans les choix de l'électeur moyen U.S.,
e) l'éventualité de deux événements qui pourraient tout bouleverser : la capture de ben Laden que certains militaires U.S. annoncent pour le printemps, ou un second attentat de grande ampleur sur le sol U.S.
Admettons cependant que John Kerry soit élu. Cela signifie-t-il ipso facto la fin de la querelle franco-américaine ? Ou de ce qu'il est convenu d'appeler l'unilatéralisme U.S. ? Dans un premier temps, un président démocrate aura tout intérêt à proclamer la fin du malentendu entre les États-Unis et le monde en serrant toutes les mains qu'il pourra y compris celle de Jacques Chirac.
Cela ne changera pas les grandes options de Kerry qui reste un partisan de ce qu'il appelle « un leadership global américain » et qui se prononce ouvertement contre l'idée d'un monde multipolaire chère à la diplomatie française à laquelle il reproche d'ailleurs sa conduite dans l'affaire irakienne. Le sénateur du Massachusetts n'est donc favorable multilatéralisme que dans la mesure où cela apporte des soutiens concrets et une légitimité à l'action des U.S.A. Pas quand cela la freine. Nous invitions ceux qui croiraient le nouveau J.F.K. prêt à amorcer un retrait américain à lire son livre « A call to service » (éditions Viking). Ils y découvriront un programme politique qui n'est pas exactement pacifiste ou altermondialiste.
Mais en tout état de cause et quelles que soient les bonnes intentions de la nouvelle administration, elle sera confrontée à une double résistance.
Interne d'abord : en toute hypothèse, la Chambre des représentants et le Sénat resteraient républicains au moins quelques temps. Les réseaux idéologiques, religieux, financiers, sur lesquels s'appuient les néo-conservateurs ne resteraient pas inactifs face à un président suspect de préparer une deuxième humiliation du Vietnam.
L'autre résistance viendrait surtout de la force d'inertie : on ne « freine » pas comme cela. Un budget militaire de 400 milliards de dollars ne se reconvertit pas du jour au lendemain.
Quant à une éventuelle passation de pouvoir à des autorités légitimes irakiennes, ce n'est pas non plus une mince affaire. Organiser des élections, réduire sa présence militaire sans que cela ressemble aux adieux à Saïgon, ne pas laisser la place à une République Islamique d'Irak shiite ni à un Kurdistan autonome, ne perdre ni la face ni le contrôle, laisser un maximum d'autonomie à des supplétifs locaux fiables ? Et le tout en gérant les dossiers de la Corée, de la Syrie, de l'Iran et en envoyant au monde le message que les USA se sont désormais convertis aux vertus du dialogue ? : de plus expérimentés hésiteraient.
Allons un pas plus loin et supposons ces problèmes solubles. La vraie question resterait : peut-il y avoir réorientation stratégique ? Car notre petit contentieux franco-américain ne se réduit que pour partie aux bizarreries que ressassent les analystes : supposées gaffes de Villepin (qui n'aurait pas du agiter l'arme symbolique du veto à l'Onu), agacement de l'Amérique profonde face à un peuple présumé immoral et veule, contentieux remontant à de Gaulle ou Tocqueville, problèmes sémantiques portant sur la traduction de « multipolaire » ou de « laïcité ». La véritable question est de savoir s'il peut y avoir un autre choix stratégique que celui tracé par Brezinski il y a plus de dix ans : profiter de la prédominance étasunienne peut-être temporaire, mais dans tous les domaines, pour ne tolérer ni ennemi ni concurrent (telles la Chine ou l'Union Européenne).
L'éventuelle réorientation devrait surmonter trois obstacles :
La pesanteur de la puissance. Elle veut son propre accroissement... Difficile de résister à la tentation de s'affirmer chaque fois que l'occasion se présente, de défendre des intérêts qui ne rencontrent guère de résistance et avec une force qui ne craint pas de riposte. Difficile de se plier à des contraintes juridiques ou de négocier des alliances, là où il est plus facile d'agir directement.
L'illusion idéologique. Nous en avons connu la version néo-conservatrice dure qui affirme que les intérêts nationaux se confondent avec ceux de la liberté et de la prospérité de la planète. Leur appétit d'Empire proclamé se réclame de la morale et des droits de l'homme. Pour autant, une administration démocrate -- même si elle prônait une version soft du type de « l'élargissement démocratique » de Clinton --, échapperait-elle à cet esprit missionnaire et universaliste ?
L'enchaînement de la peur. L'idée que le ROW (rest of the World, le reste du monde) est le territoire de tous les dangers. À vouloir la sécurité absolue, à prétendre éliminer « les gens qui haïssent la liberté » (tyrans, islamistes, terroristes..) et les priver de moyens d'action (sanctuaire comme en Afghanistan, ADM comme en Irak), la guerre préemptive se nourrit d'elle-même. Il faudra plus qu'un président de bonne volonté pour rompre ce cycle.Il faut changer de logique.
Tout cela n'est pas follement encourageant. Mais entretenir l'illusion qu'il suffit que l'Amérique se débarrasse de ses méchants faucons pendant que l'Europe exerce sa censure morale serait cent fois pire.
François-Bernard Huyghe aobsinfostrat@club-internet.fr