Voilà qui laisse subsister le mystère de la « prior knowledge », la connaissance préalable que les U.S.A auraient eu ou auraient dû normalement avoir de ce qui se préparait.
Au passage, le président de la commission, Thomas H. Kean avertit « En raison des offensives contre Al Quaïda depuis le 11 septembre et du renforcement de la sécurité du territoire, nous nous croyons plus en sécurité. Mais nous ne le sommes pas. » Évitant pudiquement de se prononcer sur le point de savoir si l'invasion de l'Irak a servi à quoi que ce soit du point de vue de la lutte anti-terroriste, le rapport de 567 pages laisse pourtant ouverte la possibilité d'un second attentat comparable ou plus grave que celui de 2001. Une possibilité qui nourrit des rumeurs récurrentes : une attaque sur le territoire U.S. et destinée à influencer le scrutin du 2 Novembre En quel sens, au fait ? Ben Laden, s'il est vraiment le cerveau diabolique que l'on dit, n'aurait-il pas intérêt à « voter » pour Bush, son meilleur agent recruteur ? Dans tous les cas, des juristes commencent déjà à travailler discrètement sur cette hypothèse et sur l'éventuel report des élections. Rassurant, non ?
Cela nous renvoit une fois de plus au paradoxe de l'inefficacité de ce que les Américains nomment la « Communauté de l'intelligence ». Elle se révèle à la fois incapable d'anticiper le 11 Septembre, « découvre » des Armes de Destruction Massive où il n'y en a pas ou n'anticipe rien face au chaos de l'Irak post-saddamique. Or cette communauté, ce sont le treize agences américaines de renseignement le budget (30 milliards de dollars dès 2002, peut-être bientôt 45), un montant qui dépassait le budget de défense de tous les États du monde sauf six. En d'autres termes, posséder une multitude de satellites espions, intercepter des millions de communications par jour ou employer les meilleurs cerveaux (électroniques ou humains) peut parfaitement ne servir à rien.
Dans le cas du 11 Septembre, les signaux d'alerte n'avaient pas manqué : avertissements des services européens, indications sur des individus suspects d'appartenir au réseau al Qaïda, rapports négligés. Ni l'idée de s'en prendre au World Trade Center, ni celle de précipiter des avions détournés sur des bâtiments n'étaient inédites. En aval, les apprentis terroristes avaient agi avec un étrange manque de discrétion. Leurs images filmées à l'aéroport, leurs fiches dans des dossiers, leurs relevés de cartes bancaires et leurs visites chez les strip-teaseuses : autant de cailloux qui permettront de reconstituer, mais trop tard, leur itinéraire. Les propos alarmistes menaçant la homeland security, la sécurité du territoire, les scenarii ingénieux décrivant d'éventuelles attaques, les analyses subtiles sur les conflits asymétriques ou les menaces transnationales, peuplaient des rayons de bibliothèque. En vain. Même le rapport daté du 6 août 2001 et qui annonçait que Ben Laden préparait une attaque contre les U.S.A., même le cri d'alarme d'un agent du FBI de Phoenix Arizona signalant l'hypothèse que des kamikazes jihadistes étaient en train de suivre des cours de pilotage sur le territoire des États-Unis n'ont pas suffi à tirer la sonnette d'alerte. En revanche, depuis, sur la base de prétendues communications interceptées entre membres d'al Quaïda, le système ne cesse de passer sporadiquement au niveau jaune, rouge ou orange d'alerte, sans qu'il ne se passe rien.
Bref l'événement le plus imprévisible paraissait avec le recul inéluctable : comment avait-on pu ne pas prévoir ? Où était l'erreur ? De là, ce qu'il est convenu d'appeler aujourd'hui la crise du renseignement. Pour l'expliquer, on avance généralement trois types de raisons qui, du reste, ne s'excluent pas : le politiquement correct, la bureaucratie, la technocratie. La première aurait empêché la CIA de faire son travail qui ne consiste pas à fréquenter des enfants de chœur. La seconde aurait empêché la coordination des services (la Commission souligne les rivalités entre les différences agences et l'impossibilité de savoir réellement qui était responsable de quoi). La troisième aurait incité la « communauté de l'intelligence » à tout miser sur des logiciels et des satellites, et à négliger qu'il fallait aussi des gens qui connaissent le terrain et parlent arabe ou pachtou.
Les fameuses sociétés de contrôle ne contrôlent pas mieux le prion que les terroristes. Ces gens qui croient tous aux rêves prémonitoires et argumentent par fables, apologues et proverbes, sont capables de mettre en échec la technologie sophistiquée. Il y a des explications : trop d'information tue l'information. Trop d'alertes tuent la vigilance. Trop d'anticipation tue la prévision. Plus une machine gère de données, plus elle est sujette aux fausses alarmes, par auto-emballement ou parce que ses ennemis sont assez habiles pour l'intoxiquer et la leurrer.
Plus il y a de données, moins on se décide à temps. Plus on étudie de scenarii, moins on est prêts. La vision totale multiplie les points aveugles. La question n'est pas seulement d'avoir des moyens de surveillance, elle est de ne réagir qu'aux bons signaux, de n'être ni intoxiqué, ni surexcité. Et surtout de savoir à temps : reconstituer après coup le moindre déplacement ou la moindre dépense d'un suspect ne sert guère. Et les logiciels sont impuissants devant les sourates : écrit un, écran zéro !
Après l'expérience des ADM en Irak qui a totalement décrédibilisé la stratégie U.S. (souvenez-vous de la surabondance de preuves étalée par Colin Powell devant l'Assemblée Générale des Nations Unies) il faut ajouter un autre facteur. Plus abondante est l'information qui remonte de la base, plus augmente le pouvoir des « gardes-barrière » (les gate keepers chers à la sociologie américaine). Ce sont ceux qui la sélectionnent, la contextualisent, la confirment par des sources redondantes sous leur apparente diversité, ne retiennent que ce qu'ils attendent, nient les démentis et finalement présentent un dossier « irréfutable » au décideur en l'occurrence le président des Etats-Unis. Ceci est d'autant plus redoutable que les gate keepers pratiquent le group thinking. Traduction française : ces types deviennent délirants lorsqu'ils se renforcent les uns les autres de leurs certitudes idéologiques. La même énonciation hasardeuse ou mensongère est alors répétée, attribuée faussement à des sources convergentes, et, bien entendu, validée.
À moins qu'il ne faille envisager une falsification : la façon dont, selon le témoignage de Robert Clarke, toute l'équipe de crise de la Maison-Blanche avait décidé dès le lendemain du 11 Septembre de rechercher exclusivement les indices qui impliqueraient Saddam dans les attentats. Et donc de négliger la piste de Ben Laden jusqu'à ce que son évidence l'impose. Où passe la frontière entre délire idéologique ou trucage délibéré ? À l'époque du Viêt-Nam on disait que grâce à Mac Namara et à ses technocrates, le président des U.S.A. était l'homme du monde le plus mal informé de ce qui se passait sur le terrain. Après l'affaire des A.D.M., il faut conclure que la poignée de néo-conservateurs qui entourent G.W. Bush ont réussi soit la plus naïve auto-intoxication, soit le mensonge d'État le plus énorme de l'histoire du non-renseignement.
Francois-Bernard Huyghe Observatoire d'infostratégie aobsinfostrat@club-internet.fr