Le big bang régional tant souhaité et mis en scène théoriquement par les néoconservateurs de l'administration Bush n'a finalement pas eu lieu. Le désastre irakien, qui continue de diffuser ses ondes négatives sur toute la région et même au-delà, est loin d'être fini. On n'en est qu'au tout début de ce mouvement brownien géopolitique [1]. Tandis que l'Irak a la tête enfoncée dans le sable, un autre pays donne des signes de craquement, voire d'implosion : l'Arabie Séoudite. Les actions violentes menées, ces derniers mois, par des groupes intégristes radicaux contre des lieux symboliques de l'Etat séoudien et contre les étrangers montrent que certains tabous sont en train de tomber un à un, notamment celui de la fin de la "sanctuarisation" du territoire de ce pays. Désormais, tous les coups seront permis pour déstabiliser la monarchie séoudienne. Longtemps tapis dans l'ombre, les réseaux se réclamant d'El-Qaïda se mettent en ordre de bataille contre le régime, coupable à leurs yeux d'être l'allié stratégique des "Américains".
Cette situation tombe à pic pour les nombreux experts de l'équipe Bush et des think tanks néoconservateurs, lesquels ont décrété que l'Arabie Saoudite constitue l'ennemi public numéro 1 des Etats-Unis dans le monde. Il suffit de lire leur littérature pour s'en rendre compte. L'un des maîtres penseurs de cette école n'est autre que Richard Perle, un personnage dont on a du mal à cerner le profil, tant son action se situe à plusieurs niveaux [2]. Une chose est sûre, ce dernier, qui s'appuie sur la protection de Paul Wolfowitz, a réussi à rassembler autour de lui de vrais "faucons" de la pensée néoconservatrice. Pour se faire entendre et -- si possible -- saturer toutes les voies de communication, ils utilisent abondamment les médias pour avancer leurs idées, tester leurs arguments et consolider surtout leur leadership intellectuel dans les cercles de pouvoir. Ce jeu se poursuit encore, même si la réalité sur le terrain irakien contrarie terriblement les calculs des "utopistes" de Washington.
Ils savent qu'ils jouent gros. Il y a là, pour eux, autant de raisons pour ne pas désarmer.
Le bourbier irakien -- on ne le dira jamais assez -- est en train de gonfler d'énergie tous les candidats portés par une vision djihadiste de l'Islam, une vision nourrie et entretenue par l'idéologie d'Oussama Ben Laden. C'est maintenant en Arabie Séoudite que l'on assiste à une extension de l'aire du chaos. La gradation de cette violence et son amplification à l'échelle du pays risque de faire ressurgir au grand jour les fragilités d'une monarchie où l'on compte au moins cinq mille princes [3].
La pression est trop forte et les "séoudologues" affûtent leurs expertises pour tenter de prédire les spasmes à venir. Mais, dans ce contexte de spéculations à tout-va, il est nécessaire d'essayer de ne pas perdre le sens des réalités.
Que peut-on dire ? L'Arabie Séoudite a quelque soixante-dix ans d'âge. Ses sols regorgent de pétrole et de gaz. Des sommes considérables de ses avoirs en devises sont placées dans les banques occidentales. Depuis plusieurs décennies, ses relations politiques, économiques, militaires avec les Etats-Unis d'Amérique ont fini par créer des liens spéciaux, dessinant ainsi une carte où les intérêts personnels et le business entre Séoudiens et Etasuniens coïncident toujours. Il est vrai que les sommes en jeu sont colossales !
Puis vinrent les attentats du 11 septembre, où l'on compta sur les dix-neufs kamikazes, quinze Séoudiens ! Dans leur argumentation, les experts néoconservateurs "pointent" la monarchie séoudienne du doigt en précisant qu'elle constitue la matrice nourricière de la "haine" contre l'Amérique et l'Occident. Cette thèse est exprimée de diverses manières. Certains anciens de la CIA lui donnent la crédibilité nécessaire, versant ainsi des pièces dans l'instruction de ce dossier. Comme, par exemple, Robert Baer, ancien agent de cette agence de renseignement que nous avons rencontré à Paris [4]. Le chercheur controversé Laurent Murawiec, homme lige de Richard Perle pendant longtemps, l'a largement développé dans son livre "La guerre d'après", paru aux éditions Albin Michel, dans lequel il écrit noir sur blanc qu'il faut dépecer ce royaume en plusieurs émirats afin de protéger les puits de pétrole, en dépossédant les princes de leur manne. Certes, le livre fourmille d'informations, mais c'est interprétation qui pose problème.
Tout le monde est d'accord sur l'urgence absolue de la réforme d'une monarchie schizophrène, qui a enfermé la société dans un archaïsme dévastateur. Dans ce contexte de la montée des périls, l'Arabie Séoudite est-elle encore capable d'effectuer un saut générationnel pour réformer le wahhabisme, qui est une école de pensée de l'Islam sunnite, assez marquée par la mentalité bédouine de la Péninsule Arabique ? Il est trop tôt pour le dire. En tout état de cause, les Séoudiens sont en train de rompre mentalement et intellectuellement avec l'Amérique. L'élite est traumatisée par le discours "haineux" tenu à leur égard aux USA. Ils l'expriment à tous les visiteurs européens. Sans la moindre gène. Ils souhaitent mener à leur rythme les réformes, en jouant sur les oulémas modérés. La multiplication des foyers de tension ne semblent pas les effrayer outre mesure. Sur cette réalité erratique, voire incontrôlable, les commandes des cabinets d'étude sont de plus en plus nombreuses. Même l'expertise israélienne est sur les rangs. Ils sont les conseillers visible et invisibles sur cette région.
Pendant ce temps, les Etats-Unis d'Amérique continuent à déployer leurs forces dans les pays alentour, en particulier au Qatar, qui devient ainsi la pièce maîtresse de ce dispositif dans la région. La guerre du Golfe II l'a montré amplement, les incertitudes intérieures séoudiennes ont fait émerger de nouveaux comportements. Les Emirats Arabes Unis, Bahreïn, le Koweït, Oman, etc. sont, du coup, devenus des bases arrières pour les Séoudiens et les Occidentaux. Ces pays, pourtant liés par le Conseil de coopération du Golfe (CCG), semblent jouer de plus en plus en solo, malgré les salamalecs de façade.
A première vue, les dirigeants de l'Arabie Séoudite comptent mener le combat. Ils estiment avoir l'argent nécessaire pour tenir le coup et vaincre l'adversité. Mais cette concentration de moyens et d'efforts va réduire, à n'en pas douter, leur implication dans les affaires régionales et internationales. Neutraliser ce poids lourd est le meilleur moyen, pour les USA, de régenter à leur guise les réalités de cette région. D'ores et déjà, le ver est dans le fruit. Attendons de voir !
Hichem Ben Yaïche benyaiche@hotmail.com
[1] Le MEPI (Middle East Partnership Initiative), revu à la baisse, illustre l'ambition US dans pour le " Grand-Moyen-Orient ". [2] Richard Perle est membre du conseil d'administration du journal " Jerusalem Post ", et associé dans plusieurs sociétés américano-israéliennes, selon le journaliste d'investigation Eric Laurent. [3] sources " Arabie Saoudite, la menace ", de Stéphane Marchand, éditions Fayard, 2003. Certaines autres sources parlent de 8000 princes. [4] Rencontré, en septembre 2003, aux éditions Jc-Lattès à l'occasion de la sortie de son livre.