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STRATÉGIES

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"Débusher" l'Amérique
LA CONQUÊTE DU MONDE ARABE

24 février 2003
par H. Ben Yaïche

    Il va falloir se rendre à cette évidence : les relations entre les Etats-Unis d'Amérique, les pays arabes et l'islam ne font que commencer. Non pas qu'elles n'aient jamais existé par le passé, mais le profond traumatisme causé par les attaques du 11 septembre 2001 a radicalement changé -- et cela au fil des mois --, la vision américaine du monde. Et, particulièrement, du monde arabe, perçu comme une nouvelle source de menace majeure pour les intérêts planétaires de l'Amérique.

    Pour prendre la vraie mesure de ce tournant politique, stratégique et diplomatique, il suffit de se rapporter aux propos des dirigeants américains, Bush en tête. D'exploiter les sources ouvertes, de lire les rapports des experts et autres géopoliticiens, de traquer les indices pouvant éclairer tel ou tel aspect. Mais beaucoup d'autres informations « sensibles » resteront longtemps frappées du sceau de la confidentialité. Malgré cela, l'Amérique est loin d'être un système monolithique. Tôt ou tard, on finira par presque tout savoir. C'est aussi cela le paradoxe américain !

    Je citerai deux livres, qui viennent de paraître - l'un aux Etats-Unis : Bush at war, de Bob Woodward ; l'autre en France : La guerre des Bush, de Eric Laurent (1) -- qui illustrent le nouvel état d'esprit des responsables américains sur les affaires du monde. Deux manières d'enquêter, de raconter et d'analyser. Mais, au final, tout converge vers le cœur du pouvoir américain. Une galaxie dont l'épicentre est occupé par George W. Bush, et autour duquel gravitent des hommes et des femmes qui pèsent lourdement sur ses décisions : Dick Cheney, vice-président, Condoleezza Rice, conseillère spéciale du président, Donald Rumsfeld, secrétaire à la défense, Paul Wolfowitz, ministre adjoint à la défense, et d'autres, au grand dam de Colin Powell, trop isolé et solitaire. Des faucons et partisans d'une Amérique impériale. Ce sont eux qui ont conçu, élaboré et mis en pratique la nouvelle doctrine de politique étrangère des Etats-Unis. La guerre mondiale contre le terrorisme et celle qui se prépare contre l'Irak. Et cette rhétorique est d'un simplisme déconcertant : la lutte du « Bien » contre le « Mal » ou encore l'« axe du mal ».

    Sans nul doute, nous sommes entrés dans une nouvelle ère. Et n'ayons pas peur des mots : nous assistons à une rupture systémique dont l'ampleur ne sera observable et mesurable que sur la durée. Tout l'arsenal idéologique et militaire américain tire dans le même sens. Avec un budget de défense de près de 400 milliards de dollars, l'Amérique montre, preuves à l'appui, qu'elle a les moyens de ses ambitions. Elle trouvera tous les prétextes pour déclencher, à un moment ou un autre, sa machine de guerre. L'encerclement du territoire irakien par l'armada américaine est presque achevé : d'ici à la mi-février, il y aura quelque 150 000 soldats américains dans la région du Golfe. Ce n'est pas un simple bivouac, ils s'installent « en dur » et pour longtemps dans cette partie du monde. Trop de pétrole, trop d'intérêts sont en jeu. On assiste ainsi, pour la première fois dans l'histoire, à une parfaite conjonction entre les intérêts économiques et les objectifs politiques américains.

    La conquête du monde arabe

    Sur ce point, je reproduirai l'analyse d'Eric Laurent, qui est loin d'être un antiaméricain : « Un plan si ambitieux qu'il doit absolument être maintenu secret durant les premières phases de sa mise en plan. » Et de poursuivre : « Ce plan, c'est la conquête du monde arabe par une idée : la démocratie. Et il n'a rien de formidablement généreux, dans la mesure où ce qu'il coûte à l'Amérique sera ridicule en comparaison des bienfaits qu'il lui apporterait ensuite : en termes de nouveaux marchés, d'influences diplomatiques et, par-dessus tout, de sécurité retrouvée (…). Conquérir le monde arabe avec la démocratie équivaut, dans l'esprit de George Bush et de certains de ses conseillers, à inoculer un virus au cœur d'un organisme vierge, puis à en observer le développement. »

    Ivresse de la puissance ? Vision naïve et simpliste du monde vu de l'Amérique ? En tout état de cause, nous sommes bel et bien entrés dans une ère d'incertitude totale. Personne ne pourra dire d'où viendra le « grain de sable » pouvant enrayer cette logique infernale dans une région la plus « chaude » du monde. Pour que ce scénario fonctionne et réussisse, l'Amérique devrait avoir son idée sur le re-découpage géopolitique de la région proche-orientale. On peut aisément imaginer la suite des opérations. En tout cas, l'Israël de Sharon, son allié majeur dans cette zone, a des plans, des idées et des projets qui entrent parfaitement en résonance avec ceux des Etats-Unis. Mieux encore : il est d'ores et déjà à l'œuvre pour l'aider dans cette gigantesque entreprise.

    Pendant ce temps, le monde arabe continue à se complaire dans ses divisions et ses guerres fratricides. Et expose à la face du monde ses pathologies. Qu'adviendra-t-il de ce monde dans cinq ou dix ans ? Il est trop tôt pour y répondre. Mais rien n'augure de bon pour l'avenir !

    Hichem Ben Yaïche benyaiche@hotmail.com

    1) Edition Plon. Consultez aussi www.vigirak.com. Il faut lire absolument l'article de John Le Carré : « Confession d'un terroriste », paru dans Le Monde du 18 janvier 2003. Remarquable par sa percutante lucidité.

    H. Ben Yaïche




WW IV, 11 SEPTEMBRE
11 Septembre : la quatrième guerre mondiale a-t-elle commencé ?
APRÉS L'IRAK, L'IRAN ? APRÈS L'IRAN, LE MONDE ?

4 août 2003
par huyghe

    Einstein craignait que la quatrième guerre mondiale ne se termine à coups de cailloux et de bâtons, tant la troisième serait destructrice, si elle devait avoir lieu. La guerre dont il sera question ne relève pas de la science-fiction. Des hommes parmi les plus puissants ou les plus influents sont persuadés de sa réalité. Ils la situent dans une perspective de quarante ou soixante ans. Les jeux de simulation par lesquels ils la préparent ne demandent ni manettes ni consoles.

    Même en admettant le postulat que la troisième ait été la guerre froide, la rencontre du chiffre 4 et de l'expression "guerre mondiale" appelle un bref historique. À notre connaissance, c'est le sous-commandant Marcos qui ouvre le feu en 1997 : « La fin de la troisième guerre mondiale, ou guerre froide, ne signifie nullement que le monde ait surmonté la bipolarité et retrouvé la stabilité sous l'hégémonie du vainqueur. Car, s'il y a eu un vaincu (le camp socialiste), il est difficile de nommer le vainqueur. Les Etats-Unis ? L'Union Européenne ? Le Japon ? Tous trois ? La défaite de l'« Empire du mal » ouvre de nouveaux marchés, dont la conquête provoque une nouvelle guerre mondiale, la quatrième ? » (Le Monde Diplomatique, Août 1997). De la guerre sans vainqueur à la guerre sans bataille et de l'Empire du Mal à celui du Chaos : l'idée peut séduire, si l'on accepte une image qui reste du même ordre que « guerre des nerfs » ou « guerre économique ».

    Dans un registre plus mystique, un certain Ben Laden, déclarait, dans sa fameuse « proclamation du Jihad aux juifs et aux croisés » de 1998, que les crimes antérieurs des USA constituaient « une claire déclaration de guerre à Dieu, à son Messager et aux musulmans », notion dont on n'allait pas tarder à mesurer le sérieux.

    « 911 », crime inaugural

    Tout change en effet le 11 Septembre 2001. Personne ne dit « guerre mondiale » mais beaucoup pensent déjà guerre globale ou guerre à la Terreur. En quelques heures, la formule se répand : « War on Terror ». Elle fleurit au bas des écrans de CNN ou dans les discours de G.W. Bush. Nul n'y prend vraiment garde, mais ce changement sémantique annonce au moins trois changements stratégiques qui se révèleront avec le recul.

    Postulat 1

    S'il est temps de faire la guerre, c'est qu'on ne la faisait pas auparavant, donc qu'on avait tort (« Nous étions en guerre sans le savoir »). Traduction en termes politiques : Clinton s'est trompé. Les faucons tiennent leur leitmotiv : « ne répétons pas les erreurs du passé et, cette fois, usons de notre monopole de la puissance dans conjoncture historique unique. ». Ils se réclament d'une double critique : ni idéalisme impuissant (Clinton), ni réalisme myope (Bush I). C'est l'occasion de rappeler les erreurs du passé qu'il ne faudra plus reproduire, selon eux :
    -  traiter le terrorisme comme un crime ordinaire,
    -  rechercher les acteurs sans nommer les commanditaires,
    -  supposer qu'une réaction excessive serait pire que l'inaction,
    -  se contenter de riposte limitées voire symboliques ou médiatiques,
    -  ne pas s'en prendre aux causes et aux sanctuaires
    -  laisser croire à l'ennemi que les Etats-Unis manquent de volonté de résistance ou désir de vengeance,
    -  accréditer donc l'idée que les USA sont un tigre en papier...

    Il était donc temps de devenir « damn' serious », sacrément sérieux. Les néo-conservateurs purs et durs ne ménagent pas leurs reproches à Bush père. La guerre de 91 leur laissait un souvenir de coïtus interruptus, des plus frustrants. Même Reagan ne trouve pas grâce à leurs yeux : le sursaut que constitua le bombardement de Tripoli en 1986 ne pouvait leur faire oublier l'abandon de Beyrouth après l'attentat contre les marines en 1983. À se demander si, suivant les critères de la virilité en vigueur dans le milieu néo-conservateur, une réplique d'une intensité inférieure à Nagasaki n'est pas déjà ambiguë. Le grand air de la repentance prélude à de plus martiales symphonies. Car ces sérieux stratèges avaient déjà dans leurs cartons de non moins sérieux projets.

    L'usage du terme « guerre au Terrorisme » a donc des conséquences immédiates :
    -  L'élévation d'un acteur non-étatique et non territorial (donc un acteur à la fois « faible » et flou) au rang d'ennemi principal
    -  L'attente d'une victoire par définition impossible (un acteur étatique peut se rendre ou être détruit, un territoire peut s'envahir, tandis que la fin du terrorisme coïncide quasiment avec celle de la violence politique)
    -  la mobilisation de l'ultima ratio, la puissance destructrice des armes, qui ne va pas tarder à s'employer.

    Ce changement de statut est assumé très clairement par certains, comme Charles Krauthammer, qui déclare qu'il serait stupide de considérer les terroristes comme des criminels irrationnels ou des nihilistes : ils font la guerre. Quatre jours après l'attentat, il écrit dans l'International Herald Tribune : « Vous déférez des criminels à la justice, mais vous faites pleuvoir un feu destructeur sur des combattants. Nous n'avons plus besoin de chercher le nom de l'ère de l'après-guerre froide. Elle sera désormais connue sous le nom d'âge du terrorisme. La terreur organisée à montré ce qu'elle pouvait faire : mettre à exécution le seul grand massacre de l'histoire des Etats-Unis, paralyser la plus grande puissance du globe ?Ces gens sont des guerriers mortels et vicieux qui doivent être traités comme tels. »

    Postulat 2

    Dans Terrorisme, le principal n'est pas « Terreur », c'est « isme ». Cette effroyable désinence désigne des maladies mentales contagieuses (comme communisme, islamisme.). Certes, il y a quelques millénaires que les dirigeants expliquent aux jeunes gens qui partent se battre combien l'ennemi représente le Péché, l'Hérésie, les Ennemis de Dieu, le Fanatisme, la Barbarie, le Fascisme, le Communisme. Le fait d'être doté d'un cerveau de plus de 1500 cm3 (sapiens) plus le langage articulé permet à notre espèce de tuer des idées en tuant des gens. Mais le nouveau discours de guerre ne se contente pas de dire qu'il faut combattre l'ennemi parce qu'il incarne le Mal. Ce qui a changé le 11 Septembre, c'est la façon de nommer un principe comme ennemi (et non plus de désigner un ennemi comme porteur d'un principe). En « zappant » ainsi le signifiant, on postule le caractère quasi métaphysique du combat qui commence. Le mauvais tour qu'avaient joué les soviétiques en privant les USA d'ennemi, donc en les plongeant dans le spleen capitalo-informatique des années 90 se trouvait ainsi annulé. Les ennemis ne vont pas manquer. Ce qui n'est pas sans soulever des questions. On peut défaire les Moldo-Valaques, massacrer les Hutus ou écraser le Parti Bleu dans une guerre civile, mais comment l'emporter contre le terrorisme qui est une méthode et non une entité ? Comme le note Emmanuel Todd « L'élévation du terrorisme au statut de force universelle institutionnalise un état de guerre permanent à l'échelle de la planète : une quatrième guerre mondiale ? » Le chef d'état-major de l'armée US, le général Richard Myers déclarait que « Le terrorisme est la première guerre mondiale de l'âge de l'information ». Et David Rumsfeld que la victoire serait acquise le jour où le monde entier accepterait de ne plus s'en prendre au « mode de vie américain ». C'étaient déjà de sérieux indices que cette guerre-là allait impliquer tout un arrière-plan messianique : le passage de l'âge de la Terreur à l'âge de la Liberté.

    Postulat 3

    La guerre à « l'Axe du Mal », puis la « guerre préemptive » sont déjà en germe. Désigner la finalité du conflit puis ses objectifs et sa méthode : telle est la logique. En attendant peut-être que les stratèges U.S. n'adoptent le concept de « guerre anti-chaos » qui serait maintenant à l'étude à Washington. Dans tous les cas, c'est une guerre inaugurale : le crime sans précédent du « nineleven » ouvre l'ère de la violence sans limites. Après la Shoah, une nouvelle atrocité emblématique constitue l'acte fondateur par excellence.

    Quand l'idée est là, le mot suit vite. L'expression « quatrième guerre mondiale », version néo-conservatrice, a une date d'apparition précise. Dans un article de Commentary d'Octobre 2001, Eliot Cohen proposa d'abandonner la désignation trop restrictive de « guerre au terrorisme », car : « Une désignation [plus] précise serait la Quatrième Guerre mondiale. (...) Dans cette guerre, l'ennemi n'est pas le "terrorisme" (...) mais l'Islam militant. ».

    Le slogan est repris par Norman Podhoretz, autre penseur néo-conservateur. Il en développe les conséquences : le changement des contours du monde, à commencer par les pays islamiques. Dès avant 1998, les lecteurs de la littérature néo-conservatrice savaient que l'Irak était sur « l'agenda », comme on dit outre-Atlantique. Le professeur et expert de l'Hudson Insitute, annonce qu'après l'Afghanistan, il y aura l'Irak (Commentary de Février 2002). Il y ajoute aussi l'Iran, la Libye, le Soudan, la Syrie et quelques autres (Liban, autorité palestinienne, Égypte, Arabie Saoudite..). Pareil programme constitue pour son modeste auteur un « minimum » (un programme que seuls des gens de mauvaise foi pourraient confondre avec une guerre au monde musulman ou une guerre des civilisations). Le tout comporte donc le renversement de cinq ou six dictatures arabes ou musulmanes pour commencer. Cela laisse rêveur sur ce qu'espèrent les « maximalistes ». Leur liste à eux inclut peut-être San Marin et Bélize.

    Le thème de la « World War four » (W.W. IV) est surtout popularisé par James Woolsey, ancien directeur de la CIA et classé plutôt démocrate. Dans un discours de Novembre 2002 puis des articles, il développe l'idée de « gagner la quatrième guerre mondiale ». Contre qui ? Réponse : les « fascistes » du Baas irakien, les mollahs d'Iran et les islamistes sunnites, surtout les wahhabites, tous trois en guerre depuis longtemps avec cette « civilisation libérale » que les USA avaient sauvé lors des trois précédentes guerres mondiales. Donc, « ouvrant les yeux » pour la quatrième fois en un siècle, les USA s'engageraient dans un affrontement. Il n'oppose pas des pays, mais constitue une guerre « de la liberté contre la tyrannie ». Woolsey, dans une conférence à U.C.L.A. en Avril denier interpellait Moubarak et la famille royale saoudienne : il voulait « les rendre nerveux ». Ailleurs, il déclare « Nous sommes conscients d'inquiéter les terroristes, les dictateurs et les autocrates. Nous voulons qu'ils soient inquiets. Nous voulons qu'ils comprennent que l'Amérique est aujourd'hui en marche, et que nous sommes du côté de ceux qu'ils redoutent le plus : leurs propres peuples. ». Du reste, le sens de l'histoire, qui se mesurerait selon lui, en multiplication du nombre des démocraties par rapport à la veille de la première guerre mondiale allaient dans ce sens. Ce n'était donc pas la fin de l'Histoire à la Fukuyama, c'était sa montée vers son apogée, sa lutte finale. On peut, bien entendu, sourire de telles déclarations et s'en débarrasser grâce aux catégories familières comme le « manichéisme », le « messianisme » ou « l'unilatéralisme » typiquement U.S., et autres naïvetés dont nous autres, bons Européens, serions guéris depuis longtemps. Mais la théorie « W.W. IV » mérite une analyse plus poussée. Ne serait-ce qu'en raison de ses implications stratégiques.

    Une guerre sans pareille

    -  C'est une théorie des « deux guerres » ou si l'on préfère de la guerre « anti-guerre ». Par « théorie des deux guerres », nous entendons qu'elle établit une distinction essentielle entre ce conflit et tous les autres. Il y a vingt-trois siècles, les moralistes chinois opposaient la guerre royale, telle que la menaient les ancêtres, celle des princes châtiant les félons et s'imposant par leur ascendant moral, à des guerres hégémoniques où la force militaire décidait d'affaires d'intérêt. Nombre de traditions culturelles ou religieuses opèrent une distinction entre des guerres essentielles et d'autres plus ordinaires, des guerres où tout est permis et celles où subsistent les lois. Selon le cas, c'est milchemet mitzvah contre guerre séculière dans le judaïsme, Jihad contre ahl, dans l'Islam, guerre courtoise contre « guerre guerroyante » pendant notre propre Moyen Age. La guerre que viennent de commencer les Etats-Unis est, dans l'esprit de ses promoteurs, différente par le caractère crucial de ses motivations spirituelles. La WW IV leur semble doublement morale. Elle l'est par les conséquences éthiques qu'elle aura en aval (démocratiser et moraliser le monde pour que ce soit « un endroit plus sûr »). Elle l'est par le réarmement moral qu'elle suppose en amont. Tout en mettant sa puissance au service du Bien les USA redécouvrent la fierté de leur identité et de leur valeurs. Ainsi, non seulement, le vrai, le bien, le juste seront d'un seul côté, mais ce sera surtout une guerre destinée à préserver la possibilité même du vrai, du bien et du juste. C'est-à-dire, la sécurité absolue des USA. « L'Amérique n'a pas d'Empire à étendre, ni d'utopie à établir. » déclarait Bush dans son fameux discours de West Point. En de nombreuses occasions, il réaffirme que son pays ne cherchait pas à acquérir des avantages, mais visait à créer les conditions de l'épanouissement mondial de la démocratie. La guerre devient une façon altruiste de prolonger l'éthique par d'autres moyens. Définissant les USA comme un « mastodonte doté d'une conscience », Robert Kagan, l'auteur de « La puissance et la faiblesse » précise même l'idée de son président : « Les Etats-Unis sont à tous égards une société libérale progressiste et, dans la mesure où ils croient à la puissance, les Américains pensent que celle-ci doit servir à promouvoir les principes d'une civilisation libérale et d'un ordre mondial libéral. » Le mastodonte n'est pas seulement idéaliste, il est franc !

    Au regard de cette guerre essentielle, dont l'enjeu n'est donc rien moins que l'avènement d'une civilisation, les autres, les petites, les archaïques, les lointaines, la bonne trentaine annuelle de carnages qui font quand même chacune plus de leur millier de morts par an, même si les médias n'en font pas nécessairement leur première page, ces guerres sont des accidents de l'histoire. C'est un témoignage de l'incompréhensible bordel tribal qui règne chez des gens qui n'ont pas encore atteint le stade de la civilisation libérale. Ceci représente une autre notable évolution par rapport aux années Clinton. À l'époque, c'était plutôt la paix qui était considérée comme l'ordre normal et moderne des choses, les divers conflits de basse intensité, asymétriques, non conventionnels, ou autres. étant, des résistances provisoires et culturelles à l'élargissement du modèle. Désormais c'est la guerre de tous contre tous et de tous contre l'Amérique-Léviathan qui semble plutôt la norme. Dans tous les cas, nous sommes à des années-lumière de la conception classique de la guerre : l'emploi du bras armé par des entités souveraines afin de résoudre leurs griefs.

    -  La guerre préemptive est, pour le dire autrement, une guerre-procès où la procédure inquisitoire tient de plus en plus de place (au grand dam des services de renseignement transformés en procureurs malgré eux). Le procès porte sur l'arme du crime (les ADM) ou sur la complicité présumée (avec el Quaïda) donc sur des faits matériels susceptibles d'être matériellement prouvés. Ce qui ne manque pas de poser problème si l'on songe que le même argument (ADM + liens avec al Quaïda) ressert pour justifier une opération contre l'Iran. La nouvelle doctrine stratégique tend à confondre le militaire et le policier : les Etats-Unis tendent devenir Globocop, le flic global, chargé d'arrêter tous les fauteurs de troubles sur la planète. Mais il ne sent pas embarrassé de la charge de la preuve : le procès est déjà instruit et il préfère y opposer la charge de la puissance. La guerre préemptive doit désarmer les méchants : leur intention criminelle étant déjà établie, la possession (même virtuelle) de l'arme du crime, suffit à les condamner. Si ce n'est lui (Saddam, Rafsanjani ou autre), c'est donc son frère (Oussama) à qui il ne manquera pas de la donner. Et cela même s'ils sont séparés par des querelles mineures (comme le fait d'être laïque, wahhabite ou chiites, choses qui ne comptent guère dans le monde islamique). Soit dit en passant, on peut se demander, au sujet des fameuses W.M.D. alias A.D.M. (armes de destruction massive)

    a) Si ce sont des armes : Saddam n'y a pas fait appel, même pour sauver son régime dans la dernière bataille.

    b) Si elles sont tellement « de destruction ». Au cours des dix dernières années hors les attentats de la secte Aum (relativement bénins par rapport au monstrueux massacre que pourrait théoriquement provoquer la diffusion de produits toxiques dans un métro surpeuplé) et quelques cas d'empoisonnement, ni le nucléaire, ni le biologique, ni le chimique n'ont pu infliger des dommages significatifs suivant les critères militaires. Alors que cela est si facile sur le papier. Pendant le même temps, les violences politiques ont produit des dizaines de milliers de morts avec des Kalachnikovs, des machettes ou des ceintures d'explosifs.La seule vraie arme des destruction massive pourrait bien être le cutter qu'employaient les kamikazes du 11 Septembre pour détourner des avions.

    c) Ce qu'il y a de massif dans tout cela. Les A.D.M. n'étaient pas assez massives et volumineuses pour que les dizaines de milliers d'Américains qui les recherchent sur le territoire irakien en trouvent le moindre gramme. Comme le faisait remarquer Hans Blix dans une conférence donnée peu avant son départ à la retraite : « Je me demande comment on peut être certain à 100% de l'existence de quelque chose et à 0% de son emplacement ! »

    -  C'est une guerre défensive. Comme le déclare Bush dans le document sur la nouvelles stratégie U.S. présenté 17 septembre 2002 : « Les graves dangers auxquels fait face notre Nation sont dans la rencontre du radicalisme et de la technologie. » Et cette rencontre peut se faire grâce aux États de l'Axe du Mal. Ce qui ne manque pas d'ironie : la disparition de la menace soviétique (menace émanant d'un acteur qui, il est vrai, pouvait être dissuadé), instaure la menace universelle permanente. En politique intérieure, la tradition juridique européenne considère que le souverain est celui qui suspend le cours régulier de la loi, proclame l'état d'exception, et recourt à la violence en lieu du droit (et pour refonder ledit). Il faut bien reconnaître que c'est une sorte de théorie de l'état d'exception planétaire permanent qui s'élabore devant nos yeux. Le fameux slogan de Condoleeza Rice « c'est la mission qui fait la coalition, pas la coalition qui fait la mission » implique qu'il est inutile de rechercher la légitimité internationale. Les U.S.A. n'éprouvent pas le besoin matériel, ni ne reconnaissent l'impératif moral d'attendre les décisions du concert des Nations. Ce concert ne joue pas le même air que les USA et cela accréditerait l'idée que les Nations sont souveraines. Contre la légitimité de l'ONU, on fait appel à la légitimité du futur Léviathan planétaire à édifier, contre la volonté apparente des peuples, leur liberté réelle (celle de s'affranchir de l'autoritarisme). En ce sens, il est tout aussi vrai de décrire la guerre US comme ultra souverainiste (seuls comptent les intérêts U.S.) qu'anti-souverainiste. Dans la même logique, la querelle des « uni » et des « multi » (unilatéralisme ou multilatéralisme, monde unipolaire ou monde multipolaire) est surréaliste aux yeux des faucons : la question ne se pose même pas.

    Il se pourrait bien, après tout, que les U.S.A. ne soient pas la « puissance bienveillante » qu'ils imaginent. Ils deviennent la puissance pathétique, obsédée par le grand Malheur, se rêvant entre chute et châtiment, entourée d'un monde hostile puisque radicalement autre. Cette altérité est d'autant plus incompréhensible pour quelqu'un qui considère que l'ennemi est quelqu'un qui est guidé par la « haine de la liberté ».

    -  Cette guerre est urgente. Le 11 Septembre aurait révélé une vérité cachée : L'Ennemi est partout. Il est invisible par nature. Il hait les principes de liberté et de démocratie, il complote contre le mode de vie étasunien. Son hostilité envers les U.S.A. est de l'ordre des fins et non des moyens. Rien ne pourra donc l'apaiser et il n'y a rien à négocier, ni moyen de le dissuader. L'existence même d'un adversaire mauvais par essence constitue l'imminence du péril. L'imminence du péril justifie la promptitude de l'attaque, donc la guerre préemptive. Il faut « affronter les pires menaces avant qu'elles n'apparaissent » suivant la formule de William Kristol.

    -  La guerre est menée au nom des peuples qui la subissent. Mao croyait que la Révolution était au bout du fusil, les faucons que la démocratie s'attache à la queue du missile. L'Empire US, terme que l'on n'hésite plus guère à employer, est un empire bienveillant, un empire malgré lui. Un Empire anti-impérialiste, en somme. Mais aussi un Empire sans périphérie ni Barbares.

    Des idées et des missiles

    Rien de ce que nous venons d'exposer n'est secret. Au contraire, les néo-conservateurs aiment annoncer ce qu'ils feront. Surtout, ils adorent rappeler combien ils avaient annoncé ce qu'ils feraient. Leur abondante littérature ne peut être taxée ni d'ésotérisme, ni d'hypocrisie. Ils nous laissent donc surtout devant un problème d'anticipation (celle de ses chances de succès).

    Concrètement, cela nous conduit à énoncer deux hypothèses rigoureusement contradictoires. Et même si la première semble beacoup plus vraisemblable que la seconde, on aurait tort de négliger cette dernière.

    -  Hypothèse 1 La doctrine à un coup.

    Dans cette éventualité, les faucons ont travaillé pendant des années pour produire une seule « magnifique petite guerre » conforme à leurs v ?ux. GWB commence chaque journée par une méditation biblique, dit-on. Mais en période électorale (avec une élection présidentielle en Novembre 2004, le début de la campagne était hier matin), il y a d'autres voix à surveiller que celle du Seigneur. Or de nombreux facteurs pourraient se liguer pour ramener le candidat George Marcheur du Buisson à des affaires internes plus pressantes. D'abord l'argument : « It's the economy, stupid ». C'est l'économie (qui fait l'élection), balourd, avait appris à ses dépens un père pourtant auréolé de la première victoire du Golfe. Son fils fera-t-il le même constat ? Avant la première guerre d'Iran ou pendant la première guérilla mondiale qui risque fort de s'ensuivre ?

    Car, bien entendu, le caractère monopolistique de la puissance militaire US peut ouvrir l'ère de la guerre asymétrique universelle, où les « faibles » s'en prendraient par tous les moyens dissimulés et non conventionnels à un « fort » unique dont le défaut principal serait de s'exposer partout. Il se pourrait donc que le Texan toxique considère qu'à trois guerres, « bonjour les dégâts ». Dans des USA qui se préoccupent surtout de leur système de santé et où les sondages indiquent une chute spectaculaire des opinions positives sur la situation en Irak « libéré », annoncer que votre premier souci est d'en découdre avec l'Iran ou la Corée n'est pas un argument auquel l'électorat centriste est très sensible. Ce l'est encore moins quand une partie de vos troupes (les conservateurs modérés ou « paléos » de type Pat Buchanan) s'inquiète du poids pris par les « néos » ou critique les monstrueux déficits qu'implique le programme de réduction des impôts. L'hypothèse est la suivante : le trivial l'emporterait sur le martial, le démagogique sur le géostratégique et le souci de la prochaine réélection sur les plans des néo-conservateurs pour un « nouveau siècle américain ».

    Ces derniers se sont vantés un peu vite d'avoir guéri les USA de leur syndrome vietnamien : pendant les semaines qui ont suivi la chute de Saddam, l'opposition U.S. à la guerre a semblé paralysée. Elle était coincée entre le vieux principe « Don't argue with succcess », (on ne discute pas avec le succès), et la crainte de paraître unamerican, non patriote. Au pire, elle pratiquait une rhétorique maximaliste : reprocher que la mariée ne soit pas assez belle (On n'a pas arrêté Saddam, el Quaïda est toujours en activité, il n'y a toujours pas de Parlement ?). Mais si la guerre d'Irak ne faisait que commencer ?

    Au moment où nous écrivons ces lignes, en Juillet, l'opposition démocrate semble se ressaisir, notamment par la bouche du candidat aux primaires Howard Dean, anti-guerre et assez agressif. Elle profite de l'impopularité des pertes quasi quotidiennes en Irak. L'affaire des « preuves » pour le moins « cosmétisées » par la Maison-Blanche (et en particulier les prétendues tentatives de Saddam de se procurer de l'uranium enrichi au Niger citées dans le discours sur l'état de l'Union) donnent aux démocrates qui avaient voté en faveur de la guerre une raison de proclamer qu'ils ont été trompés. Quant aux sondages, ils indiquent que la moitié des Etasuniens environ commence à se persuader que les raisons d'entrer en guerre ont été exagérées. Le phénomène va-t-il encore s'amplifier ? Donc, si les body bags continuent à revenir au rythme de plusieurs par semaine ? Si les autorités d'occupation, dont les maladresses ont fini par décourager même leurs féaux du Conseil National Irakien, ne parviennent pas à refiler le mistigri à un gouvernement irakien vaguement plausible ? Si les USA ne réussissent pas à associer des alliés à la coûteuse occupation du pays (4 Milliards de dollars par mois) ? Si tout cela se combine, l'humeur générale ne sera pas au bellicisme effréné ? Comme le fait remarquer Clyde Prestowitz, dans un article du Spectator du 5 Juillet « Pour que la guerre préemptive soit une stratégie crédible, elle doit reposer sur un renseignement parfait ou presque. Dans ses récents efforts pour augmenter leurs forces en Irak, les USA ont demandé un déploiement accru de troupes à sa coalition des volontaires et ils ont rencontré de la réticence à un degré étonnant. Ce n'est pas une surprise. Qui a intérêt à rejoindre une coalition sur la base d'informations erronées et avec la probabilité de rencontrer des difficultés inopinées ? ». C'est effectivement un point central. En son principe, la guerre préemptive repose sur la dominance informationnelle et l'idéal de la « total information awareness », ce gigantesque système d'alerte destiné à déceler les tentatives terroristes. L'intelligence tient donc un rôle préventif, mobilisateur et probant comme dans aucune guerre précédente. Mais si l'intelligence est idiote ou insuffisante (comme elle l'a été avant le 11 Septembre) ou si le politique lui fait dire ce qu'il veut, tout le système s'effondre. Et les dégâts collatéraux peuvent être immenses, qu'ils soient moraux (perte de crédibilité morale du pouvoir, revers électoraux) ou stratégiques (découragement des alliés qui n'ont pas envie d'aller faire la vaisselle sale après que les USA aient mangé le repas).

    -  Hypothèse 2. Le triomphe du sixième sens.

    Le sixième sens - le mot est d'Hannah Arendt - c'est le sens d'une réalité cachée que l'idéologie découvre en lieu et place du monde familier à la plupart des mortels. C'est surtout la façon dont elle substitue la première à la seconde. L'idéologie, comme le montre une longue expérience, est non seulement à l'épreuve de la réalité, mais son délire d'interprétation se nourrit des démentis du réel. C'est le vieux principe du « plus du même » qui amenait certains, face aux échecs des expériences communistes à proclamer qu'elles n'avaient échoué que faute d'avoir été assez socialistes. On pourrait tout aussi bien parler de la spirale de l'autiste. Un principe qui pourrait inspirer les partisans de la « W.W. IV » et les guider dans leur fuite en avant. Leur programme de reconfiguration de la planète par missiles démocratiques interposés devrait alors être accéléré. Chaque règlement de comptes entre seigneurs de la guerre afghans, chaque désordre en Irak, chaque attentat suicide en Palestine deviendrait un argument encore plus « damn' serious » pour avancer vers la prochaine bataille. Dans cette hypothèse, la secte qui contrôle le cercle intérieur du pouvoir étasunien se renforce dans son ambition de contrôle global. C'est la plus gigantesque machine à se faire des ennemis qu'ait imaginé d'un cerveau humain. : on justifie les thèses de l'adversaire (les projets de domination mondiale des « croisés », la guerre des civilisations), on décourage ses alliés par son mépris et l'on multiplie les lignes arrière, donc du même coup les cibles. La prophétie devient ainsi auto-réalisatrice. Même les paranoïaques ont des ennemis.

    Le lecteur français est en droit de trouver tout cela paradoxal. Nous l'invitions à lire ce qu'écrivent maintenant les néos pour comprendre quelle fièvre les saisit. Une grande partie de l'opinion américaine (dont peut-être G.W. Bush) est persuadée que les guerres d'Afghanistan ou d'Irak visaient àprévenir un péril grave et imminent visant le territoiredes Etats-Unis.

    Les néo-conservateursqui possèdent tous un Q. I. à trois chiffres inscrivent la guerre dans une perspective de « reconfiguration ». Leur jeu de « dominos démocratiques » durera peut-être autant que la guerre froide. Ils le rappellent suffisamment par des proclamations du type « notre route commence à Bagdad », titre d'un livre de William Kristol. Pour lui, « un avenir plein d'humanité passe par une politique étrangère américaine sûre d'elle, idéaliste, déterminée et convenablement financée. L'Amérique ne doit pas seulement être le policier ou le shérif du monde, elle doit être son phare et son guide ?L'alternative à la domination américaine est un monde chaotique où il n'existe nulle autorité capable d'assurer la paix et la sécurité et de faire respecter les normes internationales. »

    Dans le même esprit, les grandes think tanks conservatrices comme American Entreprise Institute sont en train de préparer leur argumentation pour la « prochaine ». Ainsi l'Iran : les installations atomiques de Natanz et Bushehr, le « projet Manhattan des mollahs », les membres d'el Quaïda qui auraient trouvé refuge en Iran, les réformateurs eux-mêmes qui seraient tentés par l'idée d'assurer la sécurité de leur pays par sa nucléarisation, la relative inefficacité des tentatives de déstabilisation du régime ? Conclusion tirée par un chercheur néo-conservateur, Marc Gerecht dans Weekly Standard : « Nous pouvons donner sa chance à la diplomatie. Mais, à la fin, si nous nous détournons de l'action préemptive, la doctrine de l'axe du mal est morte ».

    Or, si la secte continue à maintenir le pouvoir exécutif U.S. dans un état de quasi-isolement, elle est aussi capable de trouver des justifications. Des gens aussi intelligents et qui préparent leur plan depuis si longtemps, plus de dix ans, ne vont pas se laisser arrêter par quelque chose d'aussi bête que la réalité.

    De plus, chez les néo-conservateurs, l'idéologie a un statut très particulier :
    -  C'est d'abord l'influence derrière la puissance, le pouvoir quasi démiurgique donné au producteur d'idées qui ont rencontré, non pas des baïonnettes, mais des milliards et des missiles pour transformer la réalité.
    -  C'est ensuite un acte de foi dans « le pouvoir des idées » (un slogan d'Heritage) : celui qui est suffisamment convaincu de la vérité de ses thèses est, selon eux, invincible.
    -  Enfin le projet rencontre l'occasion et l'idée : pour eux, jamais pareille opportunité n'a été offerte à une seule Nation, donc à une doctrine, de peser ainsi sur l'Histoire.

    Ce sont trois raisons de persévérer. La seule question est alors le maintien et l'étendue de leur pouvoir très particulier. Il ne consiste pas à commander mais à commander la vision de ceux qui commandent.

    Conclusion

    Finalement nous pouvons envisager que la réponse suppose une course de vitesse entre trois facteurs :

    -  Le facteur VPRC (la vitesse de propagation et de révélation du chaos)
    -  La lassitude de l'opinion, qu'il s'agisse de l'opinion publique ou de l'opinion financière
    -  La capacité de résistance au réel du système d'influence idéologique néo-conservateur.

    Ce fort degré d'incertitude ne doit nous inciter ni au moralisme creux (« Que ces gens sont méchants : ils ne respectent pas l'ONU. »), ni au catastrophisme ricanant (« Je vous l'avais bien dit : les USA vont dans le mur. Rira bien, etc. » ). il nous impose de penser une grande stratégie européenne. Car si quatrième guerre il y a, elle n'a pas de front. Elle sera aussi une guerre intérieure entre les forces de l'unification et la résistance de la singularité. Et l'enjeu sera peut-être, comme nous le suggère Sloterdjik dans « quand l'Europe s'éveille », l'espérance qu'elle devienne « le séminaire où les gens apprennent à réfléchir au-delà de l'Empire »

    François-Bernard Huyghe maskirova@club-internet.fr

    huyghe




LA TURQUIE SOUS RECEP TAYIP ERDOGAN
Ankara s'en prend au pouvoir des militaires
LES ISLAMISTES CONSOLIDENT LEUR EMPRISE SUR LA TURQUIE

3 octobre 2003
par A. Colonna

    La crise irakienne a opposé dans la coulisse militaires et politiques sur les suites à donner aux demandes de Washington. C'est dans ce contexte qu'Ankara a présenté son septième plan de réforme destiné à se rapprocher de l'Union européenne et dont la plupart des effets vont s'exercer sur le très puissant Conseil national de sécurité (MGK).

    Véritable état dans l'état, les militaires turcs sont aussi les gardiens de l'héritage laïc d'Atatürk. De fait, ils ont déjà montré leur capacité à s'opposer à la montée islamiste, notamment en 1997 où ils avaient déposé le gouvernement de Necmettin Erbakan qui venait d'établir des relations diplomatiques avec l'Iran et la Libye. L'actuel gouvernement dirigé par Recep Tayip Erdogan et son parti, l'AKP, semble vouloir éviter qu'un tel scénario ne se reproduise. En effet, la crise irakienne a opposé dans la coulisse militaires et politiques sur les suites à donner aux demandes de Washington. C'est dans ce contexte qu'Ankara a présenté son septième plan de réforme destiné à se rapprocher de l'Union européenne et dont la plupart des effets vont s'exercer sur le très puissant Conseil national de sécurité (MGK).

    Même si dix-huit officiers ont été cassés de l'armée pour subversion islamiste, le texte porte un coup sérieux aux pouvoirs du MGK. Ainsi, son statut ressemble à celui qu'il avait avant 1962 et perd toutes les nouvelles attributions acquises après les coups militaires de 1971, 1980 et 1982. Le Conseil qui jusqu'ici formulait des recommandations très suivies, ne pourra le faire qu'en cas de saisine du Premier ministre. Le MGK qui se réunissait mensuellement n'aura plus que six réunions annuelles et son prochain président pourrait, selon les nouveaux statuts, être un civil ? Au-delà du MGK a proprement parler, le budget de l'armée jusqu'ici proposé par les militaires eux-mêmes, fera l'objet d'un débat à huis clos au Parlement suivi d'un audit. Sur le plan judiciaire, les civils ne pourront désormais plus répondre devant un tribunal militaire. Enfin, l'armée perd son monopole dans certains secteurs de la vie économique et donc des sources appréciables de sa capacité financière. Ce dernier volet de la réforme est, par ailleurs, très bien vu dans les milieux financiers turcs, souvent irrités de l'ancienne situation. La pression exercée par le gouvernement a également amené un certain nombre de changement d'importance dans l'organigramme du haut état-major. Ainsi, les commandants en chef de la Marine et de l'armée de l'Air ont été remplacés, de même que plusieurs généraux de l'armée de Terre. Ces changements ont été faits dans le cadre de la révision de la doctrine militaire turque et pour se rapprocher des critères de l'Union européenne. Le chef d'état-major interarmes, le général Hilmi Özkök reste quant à lui en poste, malgré sa position critique à l'égard de l'AKP.

    Un nouveau coup d'Etat ?

    La question a été posée par les analystes de l'International Institute for Strategic Studies de Londres, dans une étude qui souligne que de nombreux jeunes officiers turcs étaient prêts à tout pour renverser l'actuel gouvernement. Dans le contexte de la guerre en Irak, on a vu le parlement turc, majoritairement islamiste, refuser de laisser aux troupes US le passage sur le sol anatolien. Aussi, certains analystes ont relevé, dans les propos tenus par le numéro 2 du Pentagone, Paul Wolfovitz, lors de sa dernière visite en Turquie des encouragements à la révolte. Pourtant, la politique turque actuelle est plus compliquée et ne s'arrête pas à quelques petites phrases. En effet, Washington, même si elle a exprimé sa colère par l'arrestation au Kurdistan irakien d'un commando des forces spéciales turques, ne souhaite pas la chute du gouvernement Erdogan. Pour preuve, les déclarations d'un certain nombre de parlementaires américains comme Phil Crane, Kay Granger ou encore Ed Whitfield, qui sont favorables à l'entrée de la Turquie dans l'UE et donc aux réformes qui vont dans ce sens entreprises par l'AKP. Sur le plan intérieur, les choses sont pourtant moins favorables au parti d'Erdogan. En effet, parmi les Turcs opposés à la guerre, nombreux étaient ceux qui ne demandaient pas la paix, mais le statu quo. C'est notamment le cas des Kémalistes. De même, la classe ouvrière est, dans son ensemble, hostile aux réformes économiques imposées par le FMI et la candidature à l'entrée dans l'UE. Pourtant, l'AKP n'est pas complètement isolé puisque sa position sur l'Europe et sur le monopole de l'armée lui a attiré la sympathie du patronat. Ainsi dans ce cas de figure, sans feu-vert de Washington, on voit mal comment un nouveau putsch pourrait être tenté. Enfin, les nationalistes kémalistes pourraient, eux aussi, être provisoirement apaisés si les négociations Ankara-Washington sur la participation des forces turques à la coalition aboutissaient à l'envoi d'un contingent estimé à 10 000 hommes en Irak, garantie pour les kémalistes de l'unité de leur pays contre ce qu'ils considèrent être le danger du séparatisme kurde.

    Antoine Colonna, Intelligence et sécurité n°28, septembre 2003


    Intelligence et sécurité Lettre d'actualité géostratégique 5, rue C. Pouillet 75017 Paris Tél et télécopie : 01 47 64 04 45 www.intelsecu.org

    A. Colonna

    P.S. Tensions ethniques Alors que Washington et Ankara négocient activement la participation éventuelle d'un contingent turc en Irak (Ankara pourrait se voir, selon notre confrère Tactical Report, octroyer un marché de 2 milliards de dollars pour équiper l'armée irakienne) un millier de chiites arabes se sont réunis à Bagdad en signe de protestation devant le siège de l'Union patriotique kurde (UPK). Ils soutenaient leurs coreligionnaires turkmènes après l'attentat contre une mosquée chiite à Touz Khourmatou et les affrontements qui ont suivi faisant cinq morts côté turkmène et trois côté kurde. Les manifestants ont réclamé le soutien du mouvement Sadr, un parti chiite non aligné sur les positions pro-américaines ou pro-iraniennes. Cet événement est important pour deux raisons. D'abord, il participe, à l'instar de l'assassinat de Mohammed Al-Hakim, à la division entre Irakiens chiites et sunnites. Ensuite, depuis le début de la crise, Ankara a prévenu qu'elle se réservait le droit d'intervenir militairement pour protéger les populations turcophones qui sont nombreuses, notamment dans la ville pétrolière de Mossoul (v. IS n°25), dont les Kurdes veulent faire leur capitale. AC




LA CHRONIQUE DE HICHEM BEN YAÏCHE
Arabie Séoudite, prochaine cible ?

27 juillet 2004
par H. Ben Yaïche

    L'Arabie Séoudite a quelque soixante-dix ans d'âge. Ses sols regorgent de pétrole et de gaz. Des sommes considérables de ses avoirs en devises sont placées dans les banques occidentales. Depuis plusieurs décennies, ses relations politiques, économiques, militaires avec les Etats-Unis d'Amérique ont fini par créer des liens spéciaux, dessinant ainsi une carte où les intérêts personnels et le business entre Séoudiens et Etasuniens coïncident toujours.

    Le big bang régional tant souhaité et mis en scène théoriquement par les néoconservateurs de l'administration Bush n'a finalement pas eu lieu. Le désastre irakien, qui continue de diffuser ses ondes négatives sur toute la région et même au-delà, est loin d'être fini. On n'en est qu'au tout début de ce mouvement brownien géopolitique [1]. Tandis que l'Irak a la tête enfoncée dans le sable, un autre pays donne des signes de craquement, voire d'implosion : l'Arabie Séoudite. Les actions violentes menées, ces derniers mois, par des groupes intégristes radicaux contre des lieux symboliques de l'Etat séoudien et contre les étrangers montrent que certains tabous sont en train de tomber un à un, notamment celui de la fin de la "sanctuarisation" du territoire de ce pays. Désormais, tous les coups seront permis pour déstabiliser la monarchie séoudienne. Longtemps tapis dans l'ombre, les réseaux se réclamant d'El-Qaïda se mettent en ordre de bataille contre le régime, coupable à leurs yeux d'être l'allié stratégique des "Américains".

    Cette situation tombe à pic pour les nombreux experts de l'équipe Bush et des think tanks néoconservateurs, lesquels ont décrété que l'Arabie Saoudite constitue l'ennemi public numéro 1 des Etats-Unis dans le monde. Il suffit de lire leur littérature pour s'en rendre compte. L'un des maîtres penseurs de cette école n'est autre que Richard Perle, un personnage dont on a du mal à cerner le profil, tant son action se situe à plusieurs niveaux [2]. Une chose est sûre, ce dernier, qui s'appuie sur la protection de Paul Wolfowitz, a réussi à rassembler autour de lui de vrais "faucons" de la pensée néoconservatrice. Pour se faire entendre et -- si possible -- saturer toutes les voies de communication, ils utilisent abondamment les médias pour avancer leurs idées, tester leurs arguments et consolider surtout leur leadership intellectuel dans les cercles de pouvoir. Ce jeu se poursuit encore, même si la réalité sur le terrain irakien contrarie terriblement les calculs des "utopistes" de Washington.

    Ils savent qu'ils jouent gros. Il y a là, pour eux, autant de raisons pour ne pas désarmer.

    Le bourbier irakien -- on ne le dira jamais assez -- est en train de gonfler d'énergie tous les candidats portés par une vision djihadiste de l'Islam, une vision nourrie et entretenue par l'idéologie d'Oussama Ben Laden. C'est maintenant en Arabie Séoudite que l'on assiste à une extension de l'aire du chaos. La gradation de cette violence et son amplification à l'échelle du pays risque de faire ressurgir au grand jour les fragilités d'une monarchie où l'on compte au moins cinq mille princes [3].

    La pression est trop forte et les "séoudologues" affûtent leurs expertises pour tenter de prédire les spasmes à venir. Mais, dans ce contexte de spéculations à tout-va, il est nécessaire d'essayer de ne pas perdre le sens des réalités.

    Que peut-on dire ? L'Arabie Séoudite a quelque soixante-dix ans d'âge. Ses sols regorgent de pétrole et de gaz. Des sommes considérables de ses avoirs en devises sont placées dans les banques occidentales. Depuis plusieurs décennies, ses relations politiques, économiques, militaires avec les Etats-Unis d'Amérique ont fini par créer des liens spéciaux, dessinant ainsi une carte où les intérêts personnels et le business entre Séoudiens et Etasuniens coïncident toujours. Il est vrai que les sommes en jeu sont colossales !

    Puis vinrent les attentats du 11 septembre, où l'on compta sur les dix-neufs kamikazes, quinze Séoudiens ! Dans leur argumentation, les experts néoconservateurs "pointent" la monarchie séoudienne du doigt en précisant qu'elle constitue la matrice nourricière de la "haine" contre l'Amérique et l'Occident. Cette thèse est exprimée de diverses manières. Certains anciens de la CIA lui donnent la crédibilité nécessaire, versant ainsi des pièces dans l'instruction de ce dossier. Comme, par exemple, Robert Baer, ancien agent de cette agence de renseignement que nous avons rencontré à Paris [4]. Le chercheur controversé Laurent Murawiec, homme lige de Richard Perle pendant longtemps, l'a largement développé dans son livre "La guerre d'après", paru aux éditions Albin Michel, dans lequel il écrit noir sur blanc qu'il faut dépecer ce royaume en plusieurs émirats afin de protéger les puits de pétrole, en dépossédant les princes de leur manne. Certes, le livre fourmille d'informations, mais c'est interprétation qui pose problème.

    Tout le monde est d'accord sur l'urgence absolue de la réforme d'une monarchie schizophrène, qui a enfermé la société dans un archaïsme dévastateur. Dans ce contexte de la montée des périls, l'Arabie Séoudite est-elle encore capable d'effectuer un saut générationnel pour réformer le wahhabisme, qui est une école de pensée de l'Islam sunnite, assez marquée par la mentalité bédouine de la Péninsule Arabique ? Il est trop tôt pour le dire. En tout état de cause, les Séoudiens sont en train de rompre mentalement et intellectuellement avec l'Amérique. L'élite est traumatisée par le discours "haineux" tenu à leur égard aux USA. Ils l'expriment à tous les visiteurs européens. Sans la moindre gène. Ils souhaitent mener à leur rythme les réformes, en jouant sur les oulémas modérés. La multiplication des foyers de tension ne semblent pas les effrayer outre mesure. Sur cette réalité erratique, voire incontrôlable, les commandes des cabinets d'étude sont de plus en plus nombreuses. Même l'expertise israélienne est sur les rangs. Ils sont les conseillers visible et invisibles sur cette région.

    Pendant ce temps, les Etats-Unis d'Amérique continuent à déployer leurs forces dans les pays alentour, en particulier au Qatar, qui devient ainsi la pièce maîtresse de ce dispositif dans la région. La guerre du Golfe II l'a montré amplement, les incertitudes intérieures séoudiennes ont fait émerger de nouveaux comportements. Les Emirats Arabes Unis, Bahreïn, le Koweït, Oman, etc. sont, du coup, devenus des bases arrières pour les Séoudiens et les Occidentaux. Ces pays, pourtant liés par le Conseil de coopération du Golfe (CCG), semblent jouer de plus en plus en solo, malgré les salamalecs de façade.

    A première vue, les dirigeants de l'Arabie Séoudite comptent mener le combat. Ils estiment avoir l'argent nécessaire pour tenir le coup et vaincre l'adversité. Mais cette concentration de moyens et d'efforts va réduire, à n'en pas douter, leur implication dans les affaires régionales et internationales. Neutraliser ce poids lourd est le meilleur moyen, pour les USA, de régenter à leur guise les réalités de cette région. D'ores et déjà, le ver est dans le fruit. Attendons de voir !

    Hichem Ben Yaïche benyaiche@hotmail.com

    [1] Le MEPI (Middle East Partnership Initiative), revu à la baisse, illustre l'ambition US dans pour le " Grand-Moyen-Orient ". [2] Richard Perle est membre du conseil d'administration du journal " Jerusalem Post ", et associé dans plusieurs sociétés américano-israéliennes, selon le journaliste d'investigation Eric Laurent. [3] sources " Arabie Saoudite, la menace ", de Stéphane Marchand, éditions Fayard, 2003. Certaines autres sources parlent de 8000 princes. [4] Rencontré, en septembre 2003, aux éditions Jc-Lattès à l'occasion de la sortie de son livre.

    H. Ben Yaïche




MENSONGE D'ÉTAT ET QUATRIÈME GUERRE MONDIALE
Armes de destruction massive : faux prétexte pour une guerre sans victoire
POUR EN FINIR AVEC LES ADM

12 février 2004
par F.-B. Huyghe

    Quand, le 3 Février 2004, G.W. Bush annonce la création d'une commission d'enquête indépendante sur les Armes de Destruction Massive irakiennes, il rend un hommage indirect à ce frenchie de La Palice : pour en finir avec les ADM, il faudrait qu'il y en ait eu au départ. Aux États-Unis comme en Grande-Bretagne, le seul enjeu de la formation de commissions de ce type sera de savoir si elles concluront à une erreur des services de renseignement ou à des trucages délibérés par l'autorité politique.

    Pour le dire plus brutalement : qui sera rendu responsable, la « communauté de l'intelligence » ou les néo-conservateurs de la Maison-Blanche ? et dans les deux cas, avant ou après l'élection présidentielle étasunienne (novembre 2004) ? Pour Tony Blair qui, lui, fera face à des élections en 2005, la réponse est claire : pendant les siennes, au plus mauvais moment !

    Imposssible de sortir du dilemme : faute de la communauté de l'intelligence (déjà incapable de discerner les signes avant-coureurs du 11 Septembre) ou falsification par les idéologues néo-conservateurs des informations disponibles.

    Car la troisième hypothèse, à laquelle plus personne ne croit -- que les ADM irakiennes aient existé un jour -- ne trouve plus guère de partisans. Et, si l'on y songe, ses implications sont pires encore.

    Cela voudrait dire que Saddam Hussein, déjà capable de diriger des centaines d'attentats depuis un trou sans téléphone ni radio, est plus fort que le génie de la lampe. Il aurait fabriqué un énorme arsenal dans un pays sous embargo et surveillance, puis l'aurait fait disparaître ou l'aurait retransmis à des terroristes ou États Voyous. Donc la guerre U.S. aurait produit un résultat inverse de celui qu'elle cherchait et contribué à la prolifération

    Chacun connaît la fameuse phrase d'Hans Blix ancien chef des inspecteurs de l'ONU « Comment peut-on être certain à 100% de l'existence de quelque chose et à 0% de son emplacement ». C'est la question-clef.

    Un an a passé depuis le discours de Colin Powell le 5 Févier 2003 (souvenez-vous : plus de 8.500 litres d'anthrax, de 18 laboratoires mobiles, de 100 à 500 tonnes d'agents chimiques dont le gaz innervant VX, le programme nucléaire sur le point d'aboutir, les photos "satellites", les conversations interceptées ?). Or une armée d'occupation de près de 150.000 hommes, dont 1% environ uniquement voués cette tâche (l'équipe de R. Kay), ayant derrière elle un budget de 400 milliards de dollars (sans compter les 87 qui doivent se surajouter pour la reconstruction de l'Irak) semble moins efficace qu'une poignée de bureaucrates onusiens dont les faucons faisaient des gorges chaudes.

    Même si, en période électorale, l'opinion US est moins sensible à ce thème que ne le croient les Européens (après tout, ce Saddam était un bad guy), la machine de communication de G.W. Bush, dirigée par Karl Rove, voit sa tactique toute tracée :

    -  Jouer la montre (« l'enquête est en cours ? »)

    -  Espérer qu'un succès dans la lutte contre le terrorisme détournera l'attention. Ainsi la capture de Ben Laden fait l'objet de rumeurs récurrentes : Madeleine Allbright est persuadée qu'il est déjà pris et gardé secrètement « au frigidaire ». Fin Janvier la Bourse croit quelques heures à la rumeur de sa capture. Des porte-parole militaires comme le Lieutenant Colonel Bryan Hilferty's se déclarent certains de le prendre lors de la prochaine offensive de printemps contre les talibans (en pénétrant sur le territoire pakistanais ?). Bref, beaucoup de gens envisagent cette hypothèse « miraculeuse ». Il est vrai que d'autres rumeurs parlent d'un second attentat comparable au 11 Septembre avant Novembre 2004.

    -  Marteler que la décision d'entrer en guerre a été prise sur la base de l'information disponible à l'époque ; si faute il y a, il faut donc se retourner vers les services de renseignement

    -  Glisser sans cesse de l'intention au commencement d'exécution et de l'éventualité au danger. Donc répéter que Saddam projetait de se doter d'ADM et qu'il était donc urgent d'intervenir

    -  Opérer un autre glissement en faveur de l'argument humanitaire rétroactif : le meilleur motif de la guerre est le caractère criminel du régime baassiste. Ou suggérer une version un peu dure du principe de précaution : dans le doute, il fallait éliminer. D'où un bizarre raisonnement : nous vous avons vendu la guerre pour de fausses raisons, mais les vraies que nous ne vous avions pas dites (la nécessité d'éliminer un régime effroyable) étaient encore meilleures.

    AVEUX ET FALSIFICATIONS

    La création de la commission d'enquête tombe dans un contexte où les révélations pleuvent qui mettent en cause la bonne foi des autorités US. Et toutes n'émanent pas d'antiaméricains krivino-villepino-lepénistes

    Un récent rapport de la très sérieuse Carnegie Endowment for International Peace, conclut, dans le rapport WMD in Irak, Evidence and Implications, téléchargeable sur leur site :
    -  que le programme nucléaire irakien avait été abandonné depuis longtemps ;
    -  que les agents chimiques avait sans doute perdu leur efficacité depuis 1991 ;
    -  que les capacités de l'Irak à développer des armes biologiques étaient pour le moins douteuses ;
    -  qu'au pire on pouvait soupçonner Saddam de pouvoir reprendre son programme dans un délai relativement bref et de se doter de vecteurs dans l'avenir ;
    -  et dans tous les cas : « Que l'Irak ait pu détruire, cacher ou sortir du pays des centaines de tonnes d'armes chimiques ou biologiques, des dizaines de SCUD et les autres moyens utilisés dans une production en cours d'armes chimiques et biologiques, dont les officiels affirment l'existence, cela est invraisemblable, du moins pas sans que les États-Unis aient détecté un signe de cette activité avant, pendant ou après le période de combat majeure de la guerre ».

    Un ancien Secrétaire au Trésor Paul O'Neill s'exprime : il avait démissionné fin 2002 en raison de son désaccord avec la politique fiscale du président Bush. Dans un livre de confidences à un journaliste du Wall Street Journal puis dans plusieurs interviews, O'Neill révèle que la guerre contre l'Irak était planifiée bien avant le 11 Septembre. Il ajoute que les rapports de renseignement sur les A.D.M. auxquels il a eu largement accès ne contenaient aucune preuve mais de simples suppositions.

    Un rapport de L'Institut de recherches stratégiques du Collège de guerre de l'armée US critique l'inefficacité de la guerre en Irak dans la lutte contre le terrorisme. C'était une guerre « inutile ».

    Kenneth Pollack, un démocrate, auteur d'un livre en faveur de la guerre affirmant que Saddam était sur le point d'acquérir l'arme nucléaire reconnaît à présent dans The Atlantic Magazine que le rensignement U.S. s'est basé sur des sources douteuses et qu'en tout état de cause, l'administration Bush a déformé ses conclusions.

    La série se poursuit : voici que, le 23 Janvier, David Kay, le chef des inspecteurs U.S. chargés de retrouver les ADM, démissionne. Il contredit le vice-président Dick Cheyney qui soutenait encore que les ADM devaient bien être quelque part. Kay avoue que Saddam Hussein ne possédait pas de stocks d'ADM, qu'il n'y avait donc guère de chances que son équipe de plus de mille personne ait jamais eu la moindre chance les trouver, et moins encore qu'on en découvre un jour.

    Le lendemain Powell en est réduit à avouer que ses fracassantes déclarations devant l'ONU étaient basées « sur ce que notre communauté de l'intelligence pensait crédible à l'époque ».

    Même une ancienne star de la politique étasunienne, Robert Mc Namara, se déclare « dégoûté » de la façon dont l'actuelle administration répète les erreurs et les falsifications d'il y a quarante ans. Et pourtant Mc Namara était responsable de la non-information de la Maison Blanche sur la situation réelle au Vietnam, un trucage si éhonté que depuis sa révélation dans les fameux « papiers du Pentagone », 47 volumes de documents publiés dans les années 60, son nom était devenu synonyme de mensonge d'État. C'est un connaisseur.

    En Grande-Bretagne, l'ancien Secrétaire aux Affaires Étrangères Robin Cook affirmequ'il n'est plus possible de soutenir que la guerre « préemptive » d'Irak était justifiée par un quelconque danger et qu'il faut donc renoncer à cette fiction

    Cerise sur le gâteau : the Observer du 1 Février rapporte les révélations d'agents de l'intelligence U.S. de haut niveau : dès Mai 2003 les autorités U.S. savaient qu'elles ne trouveraient pas de réserves d'armes chimiques ou biologiques en Irak. Ce qui signifie que, dans l'hypothèse qui leur est la plus favorable (à savoir que toute cette affaire résulte d'erreurs des services de renseignement et non d'un mensonge délibéré) les dirigeants U.S. ont perpétué au maximum la comédie de la recherche des ADM pour des raisons de pure propagande.

    Faut-il continuer la liste ?

    GUERRE DES ARMES ET GUERRE DU FAUX

    Par ailleurs, non seulement, les preuves négatives s'accumulent (pas un gramme d'arme chimique, pas un laboratoire crédible ?) mais les indices positifs d'un trucage délibéré se multiplient :

    -  affaire de la vieille thèse de l'étudiant recopiée à la faute d'orthographe près ;

    -  affaire Kelly, qui est au départ une affaire de déformation d'un rapport des services de renseignement pour y rajouter l'information que les ADM irakiennes pouvaient être déployées en 45 minutes ;

    -  affaire de l'uranium nigérien (Bush déclarant, sans le moindre élément crédible, tout au contraire, que « Le gouvernement britannique a découvert que Saddam Hussein cherchait des quantités significatives d'uranium en Afrique ») ;

    -  affaire dite de la « cabale » ». Regroupée au sein de l'OSP (Office of Special Planning), une cellule dirigée par Abram Shulsky sous la direction du sous-secrétaire d'État Douglas Feith. Elle était formée par une dizaine d'analystes politiquement proches de Paul Wolfowitz. Ils synthétisaient les données émanant de la « communauté de l'intelligence » (CIA, National Security Agency, Defense Information Agency, ...) pour préparer le dossier contre l'Irak. D'après des témoignages, anonymes d'agents de renseignement d'abord, puis celui à visage découvert du lieutenant-colonel à la retraite Kwiatowki, la cabale ne retenait que les indices et témoignages favorables à sa thèse. Elle transformait les hypothèses en certitude quand cela les arrangeait. Ainsi dans les confessions (datant de 1995) de deux exilés irakiens de haut rang, assassinés depuis par Saddam, les frères Kamel, ils ne retenaient les descriptions terrifiantes de l'arsenal chimique et biologique irakien, mais pas la partie du témoignage où les repentis précisaient que ces armes avaient été détruites, il y a plusieurs années.

    En fait, nous commençons à comprendre le mécanisme. Le dossier d'accusation a mêlé au moins six niveaux de réalité :

    -  Les A.D.M. dont l'Irak avait reconnu l'existence avant le départ des inspecteurs de l'Onu en 98 et qui auraient été détruites ;

    -  Celles dont ces inspecteurs pensaient qu'elles leur avaient été dissimulées avant 98 (p.e. des camions laboratoires dont l'existence relève d'une simple hypothèse de travail ou les armes qu'énumérait une thèse d'étudiant de 1991 recopiée fautes d'orthographe comprises par un rapport britannique de Févier 2003) ;

    -  Des spéculations, comme celle d'un rapport de l'International Institute for Strategic Studies à l'automne 2002 sur les armes que les Irakiens auraient pu conserver voire développer depuis 1998, au vu de leurs capacités technologiques supposées ;

    -  Des considérations sur les erreurs ou contradictions dans les déclarations de l'Irak à l'ONU juste avant la guerre, au moment où Saddam tentait de démontrer qu'il avait éliminé toute A.D.M. ;

    -  Des éléments douteux d'intelligence étasunienne, comme les photos "satellites" et enregistrement présentés par Powell aux Nations Unies et interprétés comme des preuves de la duplicité irakienne. Ce fut le cas des tubes d'aluminium dont l'épaisseur laissait penser à Powell qu'ils auraient pu servir dans des centrifugeuses atomiques et qui continuent à diviser les experts ;

    -  Divers « tuyaux » vendus aux services de sécurité et plus ou moins vérifiés comme des faux documents sur l'achat d'uranium ;

    -  De pures et simples inventions comme les « 45 minutes » ou la légende des drones irakiens qui pouvaient atteindre la côte Est des États-Unis ;

    Un peu compliqué n'est-ce pas ? C'est justement là-dessus que tout repose : en jouant sur les dates et les sources, en mêlant le possible et l'avéré, en multipliant les références convergentes, mais surtout en jouant sur le fait que personne ne croirait à l'énormité de leur mensonge, une poignée d'hommes ont pu manipuler à leur guise la plus formidable machine de surveillance qui ait jamais existé.

    DE LA GUERRE PRÉEMPTIVE À LA PRÉCAUTION RÉTROACTIVE

    Restent deux arguments qui ne valent guère mieux que celui des ADM :

    -  1) Saddam avait un programme d'ADM qu'il n'aurait pas manqué de réaliser rapidement

    -  2) Le vrai motif de la guerre est qu'il fallait d'urgence mettre hors d'état de nuire un régime dictatorial. Songez que Saddam gazait son propre peuple !

    Or :

    L'argument 1 est inapplicable : on concédera que, dans leurs rêves les plus fous, tous les dirigeants autoritaires du monde arabe souhaiteraient se doter d'armes nucléaires comme Israël ou d'ADM ou dominer le monde. Mais il n'y a que dans le roman d'Orwell 1984 ou dans le film de Speilberg Minority Report que l'on punit les crimes dès que la tentation en naît dans l'esprit du coupable. Ce ne sont pas exactement des modèles pour une démocratie qui prétend lutter contre les gens qui « haïssent la liberté ». De plus, à supposer même que l'intention du crime (ou l'intention de se doter de l'arme du crime ) doive être réprimée comme la chose même, l'Irak sous embargo, sous surveillance constante de la plus grande machine panoptique de l'Histoire, et n'ayant pas la maîtrise de son espace aérien était-il le candidat le plus urgent à une telle démonstration logico-judiciaire ?

    L'argument 2 se justifie soit sur un plan moral, soit sur un plan pratique, soit par les deux.

    S'il se justifie en morale, pourquoi ne pas l'avoir employé pour rallier la communauté des nations à cette juste guerre et pourquoi avoir menti sur les finalités du conflit ? Il est vrai que cette morale-là n'est peut-être pas si désintéressé : elle confère à un État puissant le droit de supprimer tout régime tyrannique ou il veut et quand il veut (donc à contrario de ne pas le supprimer chez ses alliés, quand cela lui est utile ou quand ce n'est pas opportun). Ainsi formulée, cette quête éthique ressemble furieusement à la poursuite d'intérêts de puissance.

    S'il se justifie en pratique, il faut démontrer que la guerre préemptive incite concrètement les tyrans à renoncer à leurs sombres desseins, qu'elle fait reculer le terrorisme, et qu'elle encourage les mouvements démocratiques. La comparaison des résultats en Irak même et des conséquences politiques qu'en ont tiré Pyong yang et Tripoli ne sont pas des preuves aveuglantes de cette logique. Certains pays peuvent envisager de se doter de technologies de destruction au plus vite puisqu'ils risquent une attaque en tout état de cause. D'autres au contraire négocient contre des avantages politiques et diplomatiques un renoncement à des armes qu'ils ne possèdent peut-être pas ou à peine. La dissuasion dite du fort au fou risque d'être remplacée par la dissuasion du flou au tricheur

    Que les U.S.A aient attaqué l'Irak sans A.D.M. et négocient avec la Corée qui les étale au grand jour est absurde. Comme sont absurdes les résultats bien connus des deux guerres de libération récentes : désormais l'Afghanistan démocratique exporte de l'opium et l'Irak libre importe de l'essence.

    Tout nous ramène au même point : l'idée, au c ?ur de la nouvelle doctrine stratégique, à savoir que les U.S.A soient en droit de prendre des mesures de contre-prolifération pro-actives comme on dit dans le jargon du Pentagone. En clair : attaquer un pays pour détruire ou saisir ses ADM qu'il serait sur le point d'utiliser ou de fournir à des terroristes. Cette doctrine militaire confond l'intention hostile, le mal politique (la « haine de la liberté » de ces régimes) et la détention d'un certain type d'armes. Il faudrait d'ailleurs questionner la notion même d'A.D.M. qui mêle a) armes atomiques se prêtant à un usage militaire stratégique, b) les armes chimiques efficaces sur des zones territoriales restreintes mais dépendant entièrement de vecteurs high tech et c) des armes biologiques dont personne n'a prouvé qu'il en contrôlait vraiment la portée

    Cela ne pose pas seulement des problèmes moraux (justification de la frappe sur simple soupçon, risque que d'autres pays n'imitent l'exemple U.S, risque qu'une poignée d'hommes acquièrent ainsi le droit d'attaquer une nation qu'ils estiment dangereuse) ?

    Il en découle surtout des problèmes de fait : si le prétexte matériel de la frappe préemptive est ou erroné ou falsifié ou impossible à prouver, le système perd toute crédibilité. Il ne vaut que si les alliés -- censés s'engager contre un péril pressant menaçant tous les hommes libres -- en sont persuadés et que si l'opinion mondiale est majoritairement convaincue que la guerre n'a pas été menée pour des motifs intéressés. Sinon cette stratégie aboutit à multiplier ses ennemis et à décourager ses amis. Quand la guerre se veut judiciaire, son argumentaire doit être exemplaire.

    AU C ?UR DE L'ILLUSION STRATÉGIQUE

    Le fait que les A.D.M. aient servi de « prétexte » -- quoi que l'on pense du « vrai motif », renverser le régime baasiste, par exemple ou contrôler le pétrole -- n'est pas secondaire. Il est impossible de s'en débarrasser sous le prétexte que les guerres ont toujours été déclenchées pour des motifs hypocrites ou fabriqués. L'ADMgate n'est pas du même ordre que le Watergate ou le Lewinskygate.

    L'erreur des conséquences à long terme.

    Faute d'arme du crime à présenter, la guerre ne remplit ni sa fonction directe (mettre fin au danger), ni sa fonction indirecte de dissuasion. Le message qu'elle est censée envoyer était le suivant : « Dictateurs et terroristes, voyez ce qui arrive à vos semblables. Renoncez à vous doter d'A.D.M. ou à nous menacer, car nous vous frapperons auparavant ». Mais si ce message par les faits ne repose pas sur des faits crédibles (i.e. s'il n'y a rien d'éliminé ni à éliminer) la réponse devient aléatoire.

    Ce n'est ni au nom de l'indignation morale (« Ciel ! les Etasuniens nous ont menti ! ») ni au nom de l'amour de la logique qu'il faut condamner le principe de la guerre préemptive. C'est pour une raison objective. La doctrine US a introduit un facteur d'incertitude (et sur les faits et sur le comportement des acteurs). Elle génère donc un désordre contagieux, alors qu'elle était censée combattre le chaos.

    S'y ajoute un autre effet pervers : en menant théoriquement une guerre globale à un terrorisme en réseaux et transnational, les U.S.A aboutissent en fait à devoir occuper des territoires dans les mêmes conditions que les armées coloniales de l'ère industrielle. On les connaît : confrontation avec une guérilla enracinée, multiplication des cibles offertes aux terroristes, fourniture de thèmes mobilisateurs à l'idéologie adverse, difficulté de se reposer sur des autorités « indigènes », risque d'éclatement du pays ? Le résultat est tout aussi prévisible ;

    Pour le dire autrement, une doctrine militaire -- appelez-la celle de la « guerre préemptive » ou de la « guerre à la terreur » ou de la « guerre sans fin », comme vous voudrez -- ne peut pas se fixer trois ennemis à la fois. Elle ne peut définir l'ennemi à la fois par ce qu'il est (le Mal dans l'ordre moral, idéologique ou politique incarné par un régime), par ce qu'il fait (le terrorisme est une méthode, pas une entité politique) et par ce qu'il peut faire (employer des technologies de destruction massive). Savoir qui l'on combat et savoir selon quel critère on aura remporté la victoire sont des apories indispensables dans tout conflit. Dans une guerre classique, le critère de la victoire est de faire cèder la volonté de l'ennemi, un acteur politique bien identifié, soit parce qu'il se rend, soit parce qu'il est physiquement éliminé, soit en passant un accord avec lui pour mettre fin à la guerre (un traité). Dans la guerre actuelle, la victoire est par définition impossible

    Car
    -  Comment imposer la démocratie par les bombes ? Voir l'exemple de l'Irak actuel où les U.S.A. sont obligés de refuser ou de retarder les élections de crainte de donner le pouvoir aux chiites.
    -  Comment éliminer le terrorisme quand il semblerait au contraire que les candidats kamikazes se bousculent et que les U.S.A multiplient leurs ennemis ?
    -  Comment empêcher les technologies de destruction de se répandre, puisque, par définition, la technologie, c'est ce qui est universellement transmissible ? On ne « désinvente » pas les ADM et on ne les réserve pas à ses alliés.

    Tant qu'ils n'auront pas répondu clairement à ces questions, les stratèges U.S. n'adresseront de message clair ni à leurs amis, ni à leurs adversaires. L'idée même qui est au c ?ur de la doctrine de guerre préemptive (éliminer les périls avant qu'ils ne soient formés, prouver sa « clarté morale » et sa détermination, décourager les candidats à l'agression, à l'acquisition d'ADM et au soutien au terrorisme) fonctionne à vide ou produit son contraire.

    Pour le dire d'une troisième façon, à confondre les trois T (Tyrannie, Terreur, Technologie), les U.S.A. se heurtent à trois autres « T » qu'ils n'avaient pas prévus :

    Le Trucage révélé sape toute la crédibilité d'un système basé sur l'omniscience présumée (les Méchants n'échappent pas plus à l'intelligence U.S. que Caïn à l' ?il de Dieu)

    Le Territoire se venge. Quant il faut aller se battre contre des résistants enracinés, l'armée de l'hyperpuissance ne fait pas mieux que celles des vieilles puissances coloniales.

    La Transmission de l'hostilité est enclenchée. Plus les USA croient remporter de victoires, plus ils fournissent un objet à tous les ressentiments, plus ils leur offrent de cibles, plus ils leur fournissent de justifications. C'est le principe de la machine à fabriquer des ennemis.

    Les élections US peuvent-elles être déterminées par l'affaire des A.D.M. ? La révélation de la "forgerie" peut-elle fournir des armes au candidat démocrate qui se dira trompé dans sa bonne foi ? Si, demain, le sénateur Kerry est élu contre Bush, la politique U.S. redécouvrira-t-elle les délices du multilatéralisme et, partant, le chemin de Paris ?

    Toutes ces questions sont passionnantes, mais tant que nous ignorerons si un futur gouvernement U.S. aura la volonté (ou la possibilité matérielle) de rompre avec la stratégie préemptive, toute autre interrogation restera secondaire.

    François-Bernard HUYGHE aobsinfostrat@club-internet.fr

    F.-B. Huyghe




IRAK, PÉTROLE, GUERRE, ISLAMISME
Bush voudrait confier le pétrole irakien à « ses » Islamistes
LE « CONSEIL SUPRÊME DE LA RÉVOLUTION ISLAMIQUE EN IRAK » SERAIT PARMI LES « SUCCESSEURS » DÉSIGNÉS DE SADDAM HUSSEIN

1er février 2003
par ferdinand




LA LIBRE BELGIQUE. POINT DE VUE DU GAL FRANCIS BRIQUEMONT
C'est une guerre impériale !
"LA GUERRE CONTRE L'IRAK, PREMIER ÉPISODE DE LA LUTTE POUR LE CONTRÔLE DE « L'ILE MONDIALE » ? "

10 mars 2003
par revue de toile

    revue de toile




IRAK : GUERRE ET THINK TANKS
Centres de recherche, influence idéologique et décision stratégique
CE QUE PENSERA BUSH DEMAIN

8 février 2003
par F.-B. Huyghe

    Vieille règle : pour comprendre ce que feront demain les hommes politiques américains, il faut se renseigner là où se fabriquent ( et se propagent, et se « vendent ») les idées sur la politique du pays. Et cette règle est encore plus valable sous G.W. Bush, entouré d'intellectuels néo-conservateurs, purs produits de ces « boîtes à penser ».

    Nous vous en proposons un petit aperçu à titre documentaire

    AEI

    AMERICAN ENTERPRISE INSTITUTE 1150 , 17th Street, NW Washington D.C. www.aei.org Budget environ 19 Millions de $ Créé en 1943 son président charismatique Baroody Sr. en fit une machine de guerre intellectuelle néoconservatrice dans les années 70/80 au service de la libre entreprise et du renouveau des idées au sein du parti Républicain. Nombre des néo-conservateurs qui exercent un tel pouvoir idéologique et politique (via leurs hommes à Washington) sont proches de American Entreprise Publie l'influent The American Enterprise., anime conférences et séminaires Vedethink tankes amies : l'ex secrétaire d' État de Reagan, Jeanne Kirkpatrick, l'économiste Milton Friedman.

    Brookings 1775 Massachussets Av. NW Washington D.C. www.brook.edu Buget environ 36 Millions de $ Née en 1927 de fusion d'institutions antérieures remontant à 1916 très influent sous Kennedy, toujours proche des élites. Se veut « centriste », non-partisane et technique, même si les think tankrépublicaines la considèrent comme l'émanation de l'establishment libéral. Si ses experts comme Alice Rivlin ou Robert Litan sont inconnus en France, ils sont parmi les plus cités ou sollicités dans la presse U.S. Actuellement, la très respectable Brookings est assez critique à l'égard de la guerre d'Irak, ou du moins en donne une vision moins utopique que les faucons.

    Cato Institute 1000 Massachusett Ave NW Washinton D.C. www.cato.org Washington D.C. 14 M de $ de fonds (mais aucun financement public) Fondé en 1977 veut une université sans étudiants diffusant les idées libertariennes de gouvernement limité, pacifisme et défense des droits individuels. Critique autant la bureaucratie washingtonienne que l'OTAN au Kosovo. Il sont, bien entendu, hostiles à l'intervention en Irak. Ce sont typiquement des « paléo-conservateurs » quasi isolationnistes, et, en tout cas décidés à combattre les faucons néo-conservateurs Cato publie livres et brèves études sur des sujets allant de la Sécurité sociale au commerce international Influent sur des points précis comme les pensions des personnes âgées, la privatisation des retraites

    CDI Center for Defense Information 1779 Massachusett Avenue, N.W. Washington D.C. www.CDI.org Pas de fonds publics, 1,5 m$ de budget Fondé en 1972 par l'amiral LaRocque pour rationaliser les choix militaires, Anime des programmes de télévision et de radio, publie le Defense Monitor Entend offrir un point de vue alternatif sur les questions de Sécurité. Sa prestigieuse équipe de colonels, d'amiraux et de civils avec PHD constitue une source critique sur les choix budgétaires de l'U.S. Army.

    CDT 1634 I St NW Washington D.C. www.cdt.org 2 m $ Entend promouvoir le potentiel démocratique d'Internet dans tous les domaines : droit à la vie privée, à la cryptographie, à la liberté d'expression totale ( y compris en soutenant Yahoo contre le France dans l'affaire de la vente d'objets nazis) Obtient des succès auprès de la Cour suprême et du législateur, mais aussi en promouvant des solutions techniques contre les moyens de surveillance des internautes À mi-chemin entre la réflexion et l'activisme civique : protestations, campagnes auprès des représentants, procès, animation de réseaux d'internautes. CDT est très actif dans les campagnes pour les libertés publiques et contre la tentation « big-brotherienne » après le 11 Septembre, la 'Total information awareness »

    Center for security policy 1920 L Street, NW Washington, D.C. 20036 www.centerforsecuritypolicy.org Son président Frank. J. Gaffney Junior, chroniqueur du Washington Times est un des éléments les plus durs et les plus influents de la galaxie néo-conservatrice.Il a, en particulier, été un avocat efficace de la National Missile Defense, et, bien entendu il plaide pour la croisade contre l'Irak.

    Center for Strategic and International Studies 1800 K Street, NW Washington, DC www.csis.org Fondé en 62, si médiatisé dans les années 80 qu'on les surnomme les « media profs » 16 M de $ Publie Washington Quaterly, Washington papers, Foreigne affairs think tank de droite bien qu'il se dise bipartisan, avec dimension internationale avec des départements régionaux et des liens avec des programmes pour aider les pays de l'Est à passer à l'économie de marché Personnel très prestigieux. Dans les couloirs on peut croiser Kissinger, Brezinski, Schlesinger,Edward Luttwak, Borchgrave

    Heritage The Heritage Foundation 214 Massachusethink tanks Ave NE Washington D.C. www.Heritage.org 28 M $ (venant en partie de 200.000 contributeurs individuels idéologiquement motivés) Créé en 1973, la plus active des think tankpour intellectuels conservateurs Publie beaucoup depuis les feuilles quotidiennes pour décideurs ou Policy review, jusqu'aux livres Reagan lui-même reconnaissait combien les hommes d'Heritage comme son président Edwin. J. Feulner avait « déterminé la politique du gouvernement ». Mandate for Leadership, un texte des experts d'Heritage constituait quasiment le programme appliqué par Reagan. Newt Gingrich l'ex-président républicain du Congrés ou l'ancien vice-président Denis Quayle sont des familiers

    Hudson 1015 18th Street, N.W Washington D.C. (mais le siège principal est à Indianapolis) www.hudsondc.org 8 M $ marqué par la personnalité de son fondateur (en 1961) Hermann Kahn Publie Outlook, Vision Un « lobby pour le futur » selon les vœux du futurologue et stratégiste de la guerre thermonucléaire De multiples domaines de recherche : réforme financière, crime, environnement, faim dans le monde, éducation... toujours dans l'esprit de l'anticipation des grandes tendances et, comme beaucoup de THINK TANK, un intérêt particulier pour la Chine et la Corée Le succès de livres d'Hermann Kahn, Anthony Wiener, Frank Armbuster donne montrent l'influence d'Hudson À noter : après avoir créé un scandale à la Rand par sa fameuse conférence sur les liens entre l'Arabie Saoudite et Al Quaïda, Laurent Murawiec, Français et philosophe d'origine, vient de passer à Hudson.

    IPS Institute for Policy Studies 733 15th St NW Washington D.C. www.ips-dc.org 1,5 m $ env. Fondé en 63 Produisent des argumentaires anti-Bush, des films et des programmes scolaires, donnent même des « cours pour activistes » pour former des mouvements de protestation citoyenne Se veut un « institut pour le reste d'entre nous », progressiste, non-violent, critique de la mondialisation, féministes, etc.. Interviennent sur la privatisation des prisons, la drogue, l'immigration, la paix et la sécurité dans l'économie globale

    Rand Corporation Arlington, VA (Pentagon City) mais la maison mère est à Santa-Monica Califonie, Pentagone, une annexe aux Pays-Bas, des bureaux à Berlin, Moscou, Cambridge... www.rand.org Créé en 1946 par l'U.S. Air Force et les avions Douglas, la première surnommée « think tank » La Rand a ses éditions, sa revue, son Université 143 M S vit en très grande partie de contrats gouvernementaux Se définit comme « la première think tank globale » et, malgré une image de marque très « militaire » rééquilibre ses activités dans le domaine domestique et international (écologie, démographie, justice, éducation...) Une légende :la politique américaine au Vietnam, la dissuasion, la Révolution dans les Affaires Militaires, et surtout Guerre de l'Information aux U.S.A. ne peuvent pas se comprendre sans la RAND, ni sans ses liens avec Khan (avant qu'il ne fonde la Hudson), A. Toffler, F. Fukuyama, Mc Namara ;

    Pour juger du poids des think tank que nous avons évoquées, le plus simple est de se procuer auprès de l'ambassade des U.S.A. des documents comme :

    Les Objectifs de politique Étrangère des Etats-Unis Revue Électronique du département d'Etat des Etats-Unis Volume 7, numÉro 3, novembre 2002

    Ou encore, de se rendre sur les sites de ces centres de recherche. Un site portail comme www.wheretodoresearch.com fournit les adresses électroniques de 200 think tanks.

    Et, pour complèter :

    Les principales think tanks américaines telles qu'elles se présentent elles-mêmes (en anglais)

    American Enterprise Institute "Founded in 1943, sponsors original research on government policy, the American economy, and American politics. AEI research aims to preserve and to strengthen the foundations of a free society, limited government, competitive private enterprise, vital cultural and political institutions, and vigilant defense, through rigorous inquiry, debate, and writing."

    Brookings Institute "A private, independent, nonprofit research organization, Brookings seeks to improve the performance of American institutions, the effectiveness of government programs, and the quality of U.S. public policies."

    Carnegie Endowment for International Peace "The Carnegie Endowment for International Peace was established in 1910 in Washington, D.C., with a gift from Andrew Carnegie ... [T]he Endowment conducts programs of research, discussion, publication, and education in international affairs and U.S. foreign policy."

    Cato Institute "Seeks to broaden the parameters of public policy debate to allow consideration of more options that are consistent with the traditional American principles of limited government, individual liberty, and peace. Toward that goal, the Institute strives to achieve greater involvement of the intelligent, concerned lay public in questions of policy and the proper role of government."

    Center for National Policy The Center for National Policy (CNP) is a public policy organization based in Washington, DC. CNP is dedicated to developing bethink tanker understanding about major issues confronting the nation. Providing both a focus for analysis, and a forum for debate, the Center operates with a core staff that solicits information and ideas from a range of sources, including elected officials, academic experts, interest groups, other organizations, and individual members of CNP's National Advisory Board and Board of Directors.

    Center for Strategic and International Studies "The only institution of its kind that maintains resident experts on all the world's major geographical regions. It also covers key functional areas, such as international finance, the emerging markets, U.S. domestic and economic policy related to the Strengthening of America, and U.S. foreign policy and national security issues." CSIS is the only institution of its kind that maintains resident experts on all the world's major geographical regions. It also covers key functional areas, such as international finance, the emerging markets, U.S. domestic and economic policy related to the Strengthening of America, and U.S. foreign policy and national security issues.

    Council on Foreign Relations "In keeping with its mission, membership, and heritage, the Council now pursues three goals : 1. To gain new insights into the rules and rhythms of international affairs and to provide analysis and ideas for U.S. foreign policy. 2. To share these insights, analyses, and ideas beyond Council members, with others who have a stake in international mathink tankers. 3. To find and nurture the next generation of foreign policy leaders and thinkers. Founded in 1921, the Council on Foreign Relations is a nonpartisan membership organization, research center, and publisher. It is dedicated to increasing America's understanding of the world and contributing ideas to U.S. foreign policy. The Council accomplishes this mainly by promoting constructive discussions both in private and in public, and by publishing Foreign Affairs, the leading journal on global issues. The Council is host to the widest possible range of views, but an advocate of none, though its research fellows and independent task forces do take policy stands.

    The Heritage Foundation "Founded in 1973, The Heritage Foundation is a research and educational institute whose mission is to formulate and promote conservative public policies based on the principles of free enterprise, limited government, individual freedom, traditional American values, and a strong national defense."

    Hoover Institution on War, Revolution, and Peace Founded in 1919 by President Hoover and located at Stanford University, the Hoover Institution is "a public policy research center devoted to advanced study on domestic public policy and international affairs[.]" Its major activities include : "[d]ocumenting current world developments through its library and archival collecting," "[a]nalyzing political, economic, and social phenomena in historical perspective and studying the implications of such phenomena on public policy" and "[e]xpanding public policy debate by proposing imaginative, well-conceived solutions to specific domestic and global problems."

    Hudson Institute "A private, not-for-profit research organization founded in 1961 by the late Herman Kahn. Hudson analyzes and makes recommendations about public policy for business and government executives and for the public at large. It does not advocate an express ideology or political position. However, more than thirty years of work on the most important issues of the day has forged a viewpoint that embodies skepticism about the conventional wisdom, optimism about solving problems, a commitment to free institutions and individual responsibility, an appreciation of the crucial role of technology in achieving progress, and an abiding respect for the importance of values, culture, and religion in human affairs."

    Institute for Foreign Policy Analysis Founded in 1976, the Institute for Foreign Policy Analysis (IFPA), Inc., is an independent and nonpartisan research and strategic planning organization that specializes in issues of national security, foreign policy, political economics, and government-industrial relations. Building on thorough and innovative analysis, the Institute and its small-business subsidiary, National Security Planning Associates, Inc. (NSPA), provide a wide range of programs and services.

    Institute for National Strategic Studies The Institute for National Strategic Studies (INSS) was established in July 1984 as an interdisciplinary research institute staffed by senior civilian and military analysts from all four Services. The Director of INSS reports through the President of the National Defense University to the Secretary of Defense, Chairman Joint Chiefs of Staff, and to the Commanders-in-Chief of the Unified Commands. The Institute Director sets the research agenda of the Institute to meet the needs and requirements of the Department of Defense.

    International Institute for Strategic Studies Founded in 1958, IISS " is an independent centre for research, information and debate on the problems of conflict, however caused, that have, or potentially have, an important military content. Its work is grounded in an appreciation of the various political, economic and social problems that can lead to instability, as well as the factors that can lead to international cooperation."

    Progressive Policy Institute The Progressive Policy Institute is a center for policy innovation that develops alternatives to the exhausted debate between the Left and the Right. PPI advocates growth-oriented economic policies designed to stimulate broad upward mobility and foster a more inclusive, more democratic capitalism ; social policies that move beyond maintaining the poor to liberating them from poverty and dependence ; and a foreign policy of resolve in defending America's interests and promoting democracy abroad.

    Rand " From its inception in the days following World War II, RAND has focused on the nation's most pressing policy problems. High-quality, objective research on national security became the institution's first hallmark. In the 1960s, and in the same spirit, RAND began addressing major problems of domestic policy as well. Today, RAND researchers operate on a uniquely broad front, assisting public policymakers at all levels, private sector leaders in many industries, and the public at large in efforts to strengthen the nation's economy, maintain its security, and improve its quality of life. They do so by analyzing choices and developments in many areas, including national defense, education and training, health care, criminal and civil justice, labor and population, science and technology, community development, international relations, and regional studies."

    François-Bernard Huyghe Observatoire d'Infostratégie

    infostrategique@paris.com

    F.-B. Huyghe




Coalition des anonymes et sublimation diplomatique
CES POSITIONS ENCOURAGENT LA RÉFLEXION SUR LE CONCEPT DE « GUERRE PRÉVENTIVE ».

20 mars 2003
par Malcolm

    Au lendemain d'un échec cuisant de la diplomatie américaine, le lundi 17 mars 2003, les Etats-Unis paradent sur la scène internationale prétextant du soutien de 45 pays sur sa gestion du dossier irakien. Parmi ces pays, 30 sont connus (Afghanistan, Albanie, Australie, Azerbaïdjan, Grande-Bretagne, Bulgarie, etc.) et les 15 autres « préfèrent rester anonymes » ( !). Ils forment ce que le secrétaire d'Etat américain Colin Powell a appelé une « coalition pour le désarmement immédiat de l'Irak ». Ce soutien est à ce point protéiforme, allant de l'envoi de troupes à l'autorisation de survol du territoire, en passant par le soutien logistique ou la participation à des projets pour la reconstruction de l'Irak, qu'il paraît difficile d'en exclure quelques pays de la communauté internationale, hormis l'Irak pour des raison évidentes, encore que la coalition de mouvements vraisemblablement aux commandes de l'Irak d'après-guerre apportera également son soutien à la reconstruction du pays.

    Faut-il d'ailleurs considérer les pays susceptibles d'aider à la reconstruction de l'Irak, comme des pays apportant leur soutien aux Etats-Unis ? Cette tâche n'incomberait-elle qu'aux Etats-Unis ? La France autorise le survol de son territoire d'une part et participera à la reconstruction de l'Irak d'autre part. Elle ne soutient pas pour autant la position actuelle des Etats-Unis, même si elle s'inscrit pleinement dans le cadre de la « coalition pour le désarmement immédiat de l'Irak », selon les termes du département d'Etat. La diplomatie française a œuvré en ce sens depuis le début de la crise irakienne, avec l'adoption de la résolution 1441 comme point d'orgue. Elle n'a en revanche jamais œuvré en faveur d'une coalition pour la fin du régime de Saddam Hussein, si tant est que ce régime ne bénéficie d'aucune allégeance.

    La présentation de l'intense activité diplomatique des derniers jours sous l'angle d'une victoire américaine, parfois relayée par des médias européens, indique un profond mépris des Etats-Unis pour le multilatéralisme et un renforcement des positions favorables à l'exercice unilatéral de la puissance souveraine des Etats-Unis, si chères aux « néocons » de l'actuelle administration américaine.

    Ces positions encouragent la réflexion sur le concept de « guerre préventive ». Bien qu'illégale, elle serait légitime, pour reprendre un éditorial récent. Elle induit l'augmentation exponentielle des budgets de défense, de sécurité et la militarisation de la diplomatie, sous prétexte de promotion de la démocratie et de la sécurité, à distinguer de la promotion de la paix, dans le monde. Les retours sur investissements ne font aucun doute pour les « néocons » : retombées économiques, dans la mesure où les technologies issues de la R&D sont très souvent « duales » ; accès aux ressources naturelles ; développement de systèmes d'infodominance de nature à garder le contrôle sur des populations prospects ou clientes, etc.

    Le 11 septembre 2001 légitime le concept de « guerre préventive ». Avant cette date, les Etats-Unis savaient que le réseau al Qaeda avait organisé des attentats contre les Etats-Unis et qu'il en commettrait d'autres à l'avenir, y compris sur le sol américain, mais n'y croyaient pas. Aujourd'hui, ils croient fermement que Saddam Hussein est une menace à leur sécurité, voire à la sécurité du monde « libre », mais ne savent pas, dans le meilleur des cas, car ils peuvent en effet feindre de croire qu'ils ne savent pas que les irakiens ne détiennent aucune arme prohibée et qu'ils n'entretiennent aucune relation avec des réseaux terroristes. Cette incertitude, qu'elle soit feinte ou pas, laisse toute marge de manœuvre à l'expression de la puissance américaine, que ce soit en Irak, ou ailleurs, pour anticiper sur l'avenir.

    Malcolm

    Malcolm




« PERSONNALISATION » DE LA GUERRE
Décapitation : la guerre comme service personnalisé...
RÉVOLUTION DANS LES AFFAIRES MILITAIRES : DE 1789 À LA TERREUR

21 mars 2003
par F.-B. Huyghe

    Il paraît que le concept aurait été inventé dans les années 70 À l'époque, l'idée était différente : il s'agissait, en cas de conflit avec l'U.R.S.S., de frapper à la tête avec de missiles de croisière et du nucléaire tactique. Un système aussi centralisé que le Soviétique ne pouvait que s'effondrer après cela.

    Avantage collatéral attendu : la décapitation est censée encourager les défections (pourquoi se faire tuer pour un type qui est fichu de toute façon ?). Et de plus, elle est très politiquement correcte. Elle manifeste spectaculairement a) qu'on ne s'en prend pas à un peuple, mais à ses mauvais dirigeants b) que lesdits dirigeants ne doivent pas être considérés comme des chefs politiques et militaires, mais comme des criminels ce qui confirme que la guerre préventive est éthique, humanitaire et sécuritaire. Et puis, c'est, en apparence, renverser une règle millénaire qui voulait qu'à la guerre ce soient les soldats qui meurent et non leurs chefs. Démocratique, non ?

    L'effet de la décapitation est renforcé par les bruits sur des listes de futurs inculpés de crimes de guerre et par l'effet perturbateur de la rumeur : Tarek Haziz a disparu… Saddam est mort… Non, c'est un sosie…Non, il est blessé…Untel a trahi… D'où le jeu absurde qui oblige Tarek Haziz ou Saddam à apparaître publiquement, pour prouver qu'ils sont vivants, au risque de se faire repérer et tuer.

    Mais il se pourrait que la décapitation traduise une tendance plus lourde à la « personnalisation » de la guerre. Cela répondrait d'abord à une vision idéologique : on y tue les gens pour ce qu'ils font et qu'ils sont (des criminels, des pécheurs) et non parce qu'ils appartiennent à une communauté. Ou plus exactement, il y a deux sortes de guerres. Il y a celles que mènent des fous, des égarés, des rejetés du grand mouvement de l'histoire vers plus de marché et de démocratie : de tels gens doivent souffrir d'une tare personnelle, ce sont des anormaux (sinon ils aimeraient l'Amérique et ses valeurs). Et, en face, il y a une bonne guerre menée par l'Empire bienveillant, une guerre bonne qui ne vise à gagner aucun avantage politique, mais à châtier ceux qui troublent l'ordre du monde. Ou qui pourraient le faire : c'est presque une application du principe de précaution.

    La décapitation traduit aussi une tendance technologique : précision, individualisation, économie d'énergie. Cette application « intelligente » et ultra ciblée de la pression là où elle est le plus efficace s'inscrit parfaitement dans la logique de la Révolution des Affaires Militaires. C'est de l'infoguerre un peu musclée. Presque de l'influence. Il y a quelques années déjà Alvin Toffler le gourou des stratèges High Tech rêvait d'une guerre « person to person ». Voici le synopsis : un jour, pendant les offensives, le Capitaine Tarik (ou Kim, ou Gonzales) entend sonner son portable. Un officier américain des pysops, les opérations psychologiques, lui dit en substance : « Toi qui habites à telle adresse et qui as tant d'enfants, tu devrais réfléchir que si tu continues à te battre, tu te rendras complice de crimes de guerre. Voici la procédure pour te rendre. Des conseillers psychologiques et une tasse de café chaude t'attendent derrière nos lignes. ». L'envoi que nous avions signalé de milliers de e-mails aux officiers irakiens et à la nomenklatura bassistes s'inscrit dans la même logique : les messages avertissaient leurs destinataires qu'ils seraient considérés comme complices s'ils participaient à l'emploi d'armes de destruction massive ou s'abstenaient d'en dénoncer l'existence.

    L'U .S. Army envisage de faire mieux. Ce serait l'emploi de logiciels pour « influence net modelling » signalés par le los Angeles Times et par notre confrère le journaliste spécialisé dans les affaires militaires Jean-Jacques CÉCILE. Ce système permettrait d'analyser les rapports de force, alliances, faiblesses personnelles et psychologiques (frustrations, jalousies, oppositions) dans un système adverse de commandement. Il s'agirait alors de répérer les futurs traitres ou défecteurs. Bref, ceux qui suivant les principes immémoriaux de Sun Zi pourraient porter la discorde et le désordre au sein du camp adverse. L'ordinateur cracherait le nom du maillon faible à corrompre ou à terroriser (éventuellement par des actions plus personnalisées sur son compte en banque, sa famille, sa résidence…). Les réseaux humains modellisés, l'influence assistée par ordinateur et la terreur à tête chercheuse : tel est le bizarre mariage du technologique et du numérique qui hante les rêves des stratèges de l'infodominance.

    François-Bernard Huyghe Observatoire d'infostratégie

    infostrategique@paris.com

    F.-B. Huyghe




ECHEC DU MONDE ARABE ?
Demain sera un nouveau jour
"LA CHUTE DE L'IRAK A DÉÇU LES PEUPLES ARABES QUI ONT PRIT CONSCIENCE DE L'AMPLEUR DE LEUR DÉSUNION ET PERDU TOUTE CONFIANCE EN LEURS DIRIGEANTS"

23 avril 2003
par NCH

    L'histoire nous apprend que rien n'est acquis et que tout évolue. Toute guerre finit par prendre fin et toute paix, par un processus évolutif ou révolutif, fini par créer des conflits d'intérêts pour mener à une nouvelle guerre. Après chaque guerre une nouvelle page de l'histoire s'ouvre, porteuse de nouveaux espoirs qu'il serait judicieux de saisir. Il convient donc de dédramatiser les faits et de les remettre dans leur contexte pour sortir du cadre émotionnel et évoluer dans un cadre rationnel.

    Plaçons les évènements dans leur contexte historique

    Quoi qu'on en dise, la guerre contre l'Irak, comme toutes les guerres que le monde a vécues, fera partie de l'Histoire de l'humanité dans son ensemble. Une Histoire ponctuée par les échecs des uns et les victoires des autres, qui ont fait que le monde est tel que nous le vivons sous ses pires et ses meilleurs aspects.

    L'Histoire nous apprend aussi qu'après chaque guerre, un nouvel ordre s'installe établissant de nouveaux repères. C'est toujours les vainqueurs qui redéfinissent les nouveaux rôles des forces actives pour créer un nouvel équilibre qui soit à leur avantage afin de faire évoluer le reste du monde selon leur vision.

    Même si des résistances subsistent, elles sont plus ou moins rapidement marginalisées, du fait que la plus grande majorité des humains, préfère toujours s'adapter à un processus de paix et de prospérité, plutôt qu'à un processus de guerre et d'insécurité.

    C'est ainsi qu'après la deuxième guerre mondiale, le nouvel ordre mondial qui s'était établit, avait défini le principe "d'état nation" et décidé d'accorder leur indépendance aux nations arabes, ce qui avait permis l'implantation de l'état d'Israël dans la région.

    L'URSS et les Etats Unis, capables de se neutraliser militairement, s'étaient à l'époque partagés le parrainage des nations arabes. L'Angleterre avait réussi à y implanter l'état israélien. L'Europe, n'avait qu'à prendre le temps de se reconstruire et faire oublier ses bavures historiques contre les Juifs.

    Mais les dirigeants arabes ont tôt fait de rejeter l'Etat d'Israël qui représentait une contrainte d'évolution contraire à leur vision, mais surtout une embûche pour leur union. Forts de leur nouveau statut d'indépendance, de leur nombre et des "pétrodollars", ils voulaient reconstruire à leur manière leur propre "histoire". Seulement, la notion de nationalisme arabe a pris naissance sans jamais pouvoir prendre forme. Elle a fini par enfanter la notion de nationalisme islamique qui n'a cessé de se radicaliser jusqu'aux évènements du 11 Septembre 2001.

    Comment aurait-il pu en être autrement ?

    L'Etat d'Israël a été défini par la communauté internationale au même titre que chacun des états arabes. Il a su, malgré son identité purement religieuse, établir un Etat démocratique moderne, comme l'imposait le contexte, lui permettant de s'intégrer à la communauté internationale et d'obtenir sa reconnaissance et son appui.

    Alors que c'est les Palestiniens eux-même, qui par leurs refus constants de tout processus de paix, ont non seulement perdu plus de la moitié des terres qui leur avaient été allouées, mais de plus, ils ont entraîné tout le monde arabe dans un tourbillon de guérillas et de violences totalement contre-productives.

    Dans tout ce tourbillon de non-sens, nous avons même vécu l'envahissement du Koweit par l'Irak, applaudi par les Palestiniens et provoquant une nouvelle guerre.

    Plus grave encore nous avons aussi vécu l'occupation du Liban par la Syrie. Même si cette occupation est habillée de légalité, il n'en reste pas moins que le Liban a perdu sa souveraineté territoriale au nom de la lutte contre le sionisme, érigé en ennemi des Arabes.

    Le constat aujourd'hui

    Aujourd'hui, la victoire militaire US étant acquise, la guerre de l'Irak s'inscrit exactement dans la même logique que toutes les autres guerres. La décision de guerre a soulevé un tollé général. Par contre, aujourd'hui, la reconstruction de l'Irak fait déjà l'objet de convoitises de tous ceux qui cherchent à se repositionner dans ce nouvel ordre mondial.

    En tête de file nous trouvons l'Europe, qui pour avoir favorisé son union économique par rapport à son union politique et militaire, s'est avérée incapable de bloquer ce processus de guerre. Seulement l'Europe sait reconnaître ses intérêts et pèse suffisamment sur le plan économique mondial pour pouvoir se repositionner honorablement avec l'appui de l'Espagne et de l'Angleterre.

    Quant à la nation arabe, elle est dans une impasse totale. Le constat est que le nationalisme arabe ainsi que le fanatisme religieux qu'il a engendré, sont admis comme étant les piliers du nouveau terrorisme international. Après l'Irak, plusieurs pays arabo-musulman sont aujourd'hui dans la ligne de mire de l'administration US.

    Leur opposition au système mondial ayant atteint ses limites et échoué à s'imposer. Malgré leur puissance financière, bon gré mal gré, le monde arabe s'adaptera à la vision des vainqueurs. Toute forme de résistance à l'hyper puissance sera vouée à l'échec, comme le démontre si bien l'échec total de la résistance irako-palestino-arabo-islamique.

    Pourquoi le nationalisme arabe a-t-il échoué ?

    Toute alliance qui se veut constructive doit avoir un objectif commun. En d'autres termes : c'est l'objectif qui définit les alliances et non les alliances qui définissent l'objectif. Aucun dirigeant ne peut imposer ses objectifs aux autres, par contre le même objectif peut unir plusieurs dirigeants.

    Or, l'alliance des dirigeants arabes s'est définie par une histoire, une langue et une religion autour d'intérêts personnels et pétroliers. Aucun de ces critères n'est un objectif mais des faits constants qui ne peuvent évoluer. Chacun des dirigeants arabes ayant ses propres objectifs, rien de constructif n'est sorti de cette alliance.

    Bien plus, cette alliance s'est vue carrément handicapée par la cause palestinienne. Celle-ci est venue se placer en objectif, alors qu'elle n'a été en réalité, que l'instrument des dirigeants arabes. Par leur alliance, ils avaient enfin le moyen de s'opposer à la communauté internationale en conditionnant toute évolution et toute réforme par la résolution de l'insoluble problème palestinien, érigé en problème arabe.

    Cette lutte irrationnelle et inégale, a provoqué la naissance de plusieurs mouvements islamistes qui ont puisé leur légitimité dans les croyances religieuses, pour être en mesure de mobiliser les masses populaires arabes, face au sionisme, au dépend de leurs intérêts et de leurs identités nationales.

    Le nationalisme arabe qui s'est prétendu moderne et avant-gardiste, ne s'est jamais donné les moyens réels de ses ambitions, et n'a donc engendré que de l'extrémisme religieux rétrograde. Il se voit aujourd'hui, englouti dans son propre piège.

    Les mouvements islamistes qui sont qualifiés, aujourd'hui, de mouvements terroristes, seront démantelés un à un, au grand bonheur de l'Islam et des musulmans.

    Par tant d'instrumentalisation et tant d'amalgames sciemment entretenus, la chute de l'Irak a déçu les peuples arabes qui ont prit conscience de l'ampleur de leur désunion et perdu toute confiance en leurs dirigeants, les assimilants tous à Saddam Hussein, qui a incarné au plus haut degré le nationalisme arabe.

    En réalité, a travers la reconstruction de l'Irak, c'est la reconstruction de tout le monde arabe qui est visée. Ou bien, nous le faisons par nous-même pour nous harmoniser enfin avec la communauté internationale, ou alors, ça se fera malgré nous d'une manière ou d'une autre.

    Comment reconstruire ?

    Aujourd'hui, après la chute forcée de la dictature en Irak, il faut comprendre que toute réforme et toute évolution qui ne se concrétise pas pacifiquement avec la participation de toutes les parties actives, fini par entraîner des bouleversements brutaux internes ou externes, qu'il serait criminel et inhumain de provoquer.

    Continuer d'accepter que les dirigeants se contentent de nous raconter la "Tunisie de demain" ou d'appeler aux réformes de "l'Arabie du jour d'après", relève d'un aveuglement citoyen dangereux.

    Il s'agit d'entamer "aujourd'hui" les réformes nécessaires dans chaque pays arabe, de manière à établir au plus vite les rouages démocratiques qui garantissent des Etats de droit où la libre-expression permet le débat public pour favoriser l'éveil politique citoyen et assurer l'alternance au pouvoir.

    Chaque citoyen de son coté, se doit aujourd'hui de réfléchir et de définir ses affinités politiques pour s'engager dans le camp de son choix et le rendre représentatif d'un objectif clair.

    Nous devons en finir avec le statut de "dirigeants arabes immuables" guidant des peuples indéfiniment dirigés, pour acquérir des gouvernements arabes "légitimement et démocratiquement" reconnus par leurs peuples.

    Le mot d'ordre aujourd'hui c'est : l'engagement patriotique citoyen

    Seule la bonne gouvernance que l'on acquiert par la libre pratique démocratique est garante de l'évolution de l'extrémisme vers la modération et la modernité. Car il s'agit d'œuvrer pour les droits humains et non pour les croyances humaines.

    Il demeure nécessaire de marteler que lorsque nous parlons de pratiques démocratiques, celles-ci valent pour "Tous". La démocratie n'est pas l'apanage d'un groupe par rapport à un autre.

    Aussi, il est exclu d'entretenir l'amalgame : Démocratie = Alternance au pouvoir.

    Il s'agit d'abord et avant tout d'entreprendre les réformes juridiques et constitutionnelles, qui assurent et garantissent une alternance. Tout système ayant une exclusivité de pouvoir ne peut devenir que dictatorial à partir du moment où il n'a aucun contre-poids capable d'équilibrer son pouvoir.

    La guerre de l'Irak, à l'échelle internationale, illustre parfaitement bien ce principe. Depuis la chute de l'URSS, les Etats-Unis se sont retrouvés sur la scène internationale, les seuls à détenir un pouvoir militaire absolu. Malgré leur système interne fondé sur les principes démocratiques, ils n'ont pas hésité à devenir unilatéralistes à partir du moment où il n'existait aucun contre poids capable d'équilibrer leur force. N'eût été la désunion européenne et la désunion arabe, cette guerre n'aurait pas eu lieu.

    Une fois les gouvernements arabes reconstruits sur de nouvelles bases démocratiques, des alliances, et même des unions, basées sur des objectifs communs, pourront s'établir entre différents gouvernements.

    Des alliances offrant à leurs peuples, un statut de partenaires déterminés à bâtir en harmonie avec les autres peuples, sans discrimination aucune, de manière à s'intégrer à la communauté internationale et réduire les risques de guerre. En effet, toute discrimination brisera tout processus constructif et ne pourra évoluer que vers la violence.

    Conclusion

    Enfin, et pour conclure, il est utile de souligner que la victoire US a été fortement motivée par deux échecs.

    Le premier échec fut la faillite du système sécuritaire étasunien lors des évènements du 11 septembre 2001. Qui que soient les concepteurs et les commanditaires de ces actes terroristes, le système étasunien a échoué à les prévoir et surtout à les éviter. Quant aux exécutants de ces actes, il semble établis et admis que se soient des islamistes en majorité séoudiens.

    Le second échec fut que l'administration US n'a pas été en mesure de convaincre la communauté internationale de la légitimité ni de la nécessité de cette guerre.

    Malgré le manque de soutien, les Etasuniens face à leurs échecs, ont fait preuve de courage et de détermination qu'ils ont payée très cher financièrement et politiquement.

    Ce sera avec le même courage et la même détermination qu'ils s'imposeront de tenir leurs engagements en Irak et dans la région, d'abord pour renforcer leur propre sécurité, ensuite pour sauvegarder leur crédibilité, mais surtout pour que leur victoire soit complète au regard du monde qui les a reniés.

    Tirons, nous aussi les bonnes leçons de nos échecs et construisons l'avenir de manière crédible et évolutive pour ne jamais plus nous retrouver dans la position de spectateurs impuissants. Apprenons à reconnaître nos propres intérêts. Apprenons à différencier entre nos frères, nos amis et nos alliés.

    Neila Charchour Hachicha

    NCH




AUJOURD'HUI L'IRAK, DEMAIN...
Déraison stratégique et quatrième guerre mondiale
GUERRE INGAGNABLE, PAIX IMPENSABLE

10 mars 2004
par F.-B. Huyghe

    GWOT ? Global War On Terrorism, comme disent les médias US... D'autres préfèrent : guerre préemptive, guerre asymétrique, quatrième guerre mondiale (la 3° étant la guerre froide), guerre de quatrième génération, guerre au chaos, guerre perpétuelle ? Quel que soit son nom, elle a commencé le 11 Septembre, au moins dans l'esprit de ses promoteurs.

    La guerre à la Terreur est censée, notamment à travers le principe de frappe dite préemptive, remplir une triple fonction :

    -  Stratégique et matérielle : priver l'adversaire de son arsenal avant qu'il ne soit en mesure d'atteindre les USA, détruire ses bases arrière.

    -  Symbolique et dissuasive : envoyer un message fort aux terroristes et aux dictateurs. Leur faire comprendre que les Etats-Unis rendront coup pour coup. Décourager leurs projets, empêcher la prolifération par la crainte d'une hyperpuissance

    -  Idéologique et politique : répandre la démocratie dans le monde. Terrifier ses ennemis ne serait alors qu'un préalable à la propagation planétaire de la bonne gouvernance, du Marché et des droits de l'homme. Le projet vise, selon l'expression consacrée à faire du monde « un lieu plus sûr pour la démocratie ». Il implique surtout de faire dudit monde sûr pour les USA.

    Cette stratégie attendait dans les cartons des néo-conservateurs depuis une décennie. Par sa dimension idéologique, messianique, spectaculaire, elle illustre la phrase d'Hannah Arendt au moment de la guerre du Vietnam : « Faire de la présentation d'une certaine image la base de toute une politique -- chercher, non pas la conquête du monde, mais à l'emporter dans une bataille dont l'enjeu est l' « esprit des gens » --, voilà bien quelque chose de nouveau dans cet immense amas de folies humaines enregistrées par l'histoire.] »

    Les différentes positions critiques

    Bien sûr, cette conception a été critiquée à la fois sur le plan des moyens et sur celui de ses motivations et intérêts.

    Une première analyse fonctionne sur les catégories de l'unilatéralisme ou du multilatéralisme. Elle reproche aux U.S.A. d'agir sans base juridique suffisante (sans mandat de l'Onu) et sans tenir compte de ses alliés. C'est la critique que professent les gouvernements occidentaux qui n'ont pas participé à la coalition : vos objectifs sont les nôtres, mais vous êtes trop brutaux. Laissez sa chance à la négociation. Faites-le mais faites-le dans les règles. Ce qui suscite l'ironie des faucons comme Robert Kagan. Pour eux, la critique des armes est une critique désarmée, celle de ces « belles âmes » dont se moquait Hegel. Elles ont renoncé à l'usage de la force, protégées par la puissance militaire U.S. Elles croient conjurer les dangers par le moralisme pointilleux et la volonté d'impuissance.

    Une seconde critique repose sur le schéma intérêts et idéaux. Elle dénonce la politique étasunienne en tant que poursuite de la puissance (notamment le contrôle des réserves pétrolières) sous le couvert de protection des démocraties. Mais quelle que soit sa pertinence, ce discours manque sa cible. Les néo-conservateurs se réclament d'un « exceptionnalisme » U.S. Ils ne cessent de proclamer qu'ils veulent l'Empire (mais un empire bienveillant qui ne cherche à s'emparer d'aucun territoire ni à opprimer personne). Ou encore, ils répètent que les U.S.A. doivent défendre férocement leurs intérêts (mais que ces intérêts coïncident avec la libération de l'humanité, voire le sens de l'histoire). Se voir accusés d'êtres impérialistes ou de privilégier leurs intérêts nationaux les trouble donc modérément.

    D'autres attaques contre la guerre préemptive se situent sur le terrain de sa viabilité et de sa moralité.

    -  Elle serait juridiquement inapplicable, sans rapport avec le droit de légitime défense de l'article 51 de la Charte des Nations Unies, qui suppose l'urgence, l'absence d'autre choix, une proportionnalité au danger ?
    -  Elle serait belligène : d'autres États pourraient s'autoriser du même principe pour multiplier les Pearl Harbour à leur gré
    -  Elle serait contre-productive, incitant les terroristes et les États voyous à agir au plus vite
    -  Elle conférerait à quelques hommes le droit de frapper tel ou tel régime sans contrôle ni populaire, ni international
    -  Elle serait catastrophique pour l'image des U.S.A., découragerait ses éventuels alliés de les suivre dans cette aventure ou stimulerait tous les antiaméricanismes en apparaissant comme un droit du plus fort

    À cette liste de reproches largement justifiés, s'en ajoute un autre. Sa portée se révèle avec l'affaire des ADM introuvables. Pour pouvoir, comme dans le roman de science-fiction de Philip K. Dick Minority Report, frapper les coupables au moment où ils vont commencer à exécuter leur crime, il faut une quasi-omniscience. Une erreur et tout le système de châtiment anticipé s'écroule. C'est ce qui se passe dans le roman (et dans le film qu'en a tiré Spielberg), c'est ce qui s'est produit quand il a fallu convenir que les ADM de Saddam n'existaient pas, et, dans tous les cas, ne pouvaient présenter un danger imminent.

    Pas de justice parfaite sans intelligence totale. Or, si l'existence de l'arme du délit virtuel ne peut être établie, il y a ou bien trucage politique, ou bien une étonnante auto-intoxication des services de renseignement dont dépend tout le système de surveillance. Censé rassurer les alliés, il les plonge dans le doute : Les a-t-on trompés ? Jusqu'où peut porter l'erreur ? Le système a-t-il, au contraire, encouragé une prolifération invisible ? Quant aux adversaires, ils ne savent s'ils seront frappés en tout état de cause ou épargnés à condition de s'armer assez vite. Ou encore s'ils peuvent négocier un désarmement plus ou moins mis en scène.

    Ajoutons que l'argument a posteriori que développe la Maison-blanche (« Il n'y avait pas de stocks d'ADM, mais un programme pour en acquérir, fallait-il donc attendre que Saddam soit prêt ? ») ruine encore davantage la logique de l'action préemptive. Tout comme son corollaire « En tout état de cause, le régime de Saddam était abominable : fallait-il laisser prospérer ce nouvel Hitler ? ». Ces raisonnements condamnent leurs partisans à un dilemme absurde. Soit perdre la face, ce qui encourage leurs ennemis (et ce qui semble être la pire crainte des faucons). Soit se vouer à une mission impossible : éliminer jusqu'à la possibilité du mal (dont on postule qu'il ne peut être dissuadé comme feu l'U.R.S.S.). Si la nature d'un régime ou ses mauvaises intentions constituent l'urgence du péril et justifient le recours à la force, il faut ou en purger la Terre ou périr. Vaste programme.

    Toute la leçon de l'Irak plaide dans le même sens. La guerre devait empêcher le chaos (la menace saddamique), elle déchaîne l'anarchie. Elle était supposée assurer la défense commune des démocraties occidentales, elle a divisé l'Europe et séparé les alliés. Elle devait pacifier la région, les futurs conflits se préparent. Elle était destinée à éradiquer le terrorisme, elle lui fournit des arguments, des cibles et des recrues. Elle devait faire en sorte que la peur change de camp, or les volontaires kamikazes se bousculent pour mourir en martyrs.

    Il serait candide d'attribuer tout cela une prétendue « naïveté » ou « brutalité » américaine ; ce n'est pas de ne pas avoir assez pensé son action que souffre cette politique mais d'un excès d'idéologie. L'idéologie est à certains égards le masque d'intérêts. Mais c'est aussi l'idéologie qui détermine ce que chacun considère comme ses intérêts. Et mène parfois à une totale distorsion des moyens par rapport aux finalités, en l'occurrence, la lutte contre les trois T : Terrorisme, Tyrannies et Technologie proliférante des ADM.

    Une idéologie traduit les passions et des intérêts d'un groupe humain sous forme de système à expliquer le monde, mais aussi à réfuter les idéologies concurrentes, et à diriger l'action. Une idéologie a, selon le mot d'Alain Besançon, spécialiste de la soviétologie, une composante liturgique : elle prétend instaurer une réalité plus réelle que la vraie par la seule force de l'énonciation. Celle des néo-conservateurs plus que toute autre.

    Quand R. Perle et D. Frum pour résumer leur livre An End to Evil : How to Win the War on Terror écrivent « Il n'y a pas de moyen terme pour l'Amérique. C'est la victoire ou l'holocauste. », leur version est caricaturale mais significative. En se persuadant que les U.S.A doivent supprimer l'Axe du Mal ou disparaître, en alimentant un discours de domination absolue au nom d'une posture de victime absolue, les néo-conservateurs se placent résolument dans un registre mystique, eux que l'on accuse si souvent de cynisme.

    Dans la mesure où la guerre globale au terrorisme se veut différente de toutes celles qui l'ont précédée, il faut la soumettre à une double réflexion et comparaison : par rapport à une définition cohérente de la guerre mais aussi par rapport à l'évolution des idées. En l'occurrence, la stratégie U.S. de ces dernières années.

    La nature de la guerre

    Il suffit de prendre sa définition dans un simple un dictionnaire comme le Larousse : « La guerre est le recours à la force armée pour dénouer une situation conflictuelle entre deux ou plusieurs collectivités organisées : clans, factions, États. Elle consiste, pour chacun des adversaires, à contraindre l'autre à se soumettre à sa volonté ».

    Cela a le mérite de préciser le concept de guerre par rapport à ceux de violence et conflit. Le concept renvoie à ceux de paix et de victoire. Et à une trilogie :

    -  Mort violente collective organisée (la guerre s'inscrit dans la durée : si elle n'a qu'un épisode c'est une bataille ou une rixe)

    -  Alternance entre guerre et de paix. La guerre est un état que traversent les collectivités (la période où « ce sont les pères qui enterrent les fils »). Il peut être quasi permanent ; il se pourrait même, à suivre les anthropologues et les ethnologues que la guerre soit une institution immémoriale (en tout cas prénéolithique) et quasi universelle. Mais elle doit en principe aboutir sur une paix, même si c'est celle des cimetières.

    -  Plus précisément : la guerre recherche la paix par la victoire. Celle-ci suppose un changement politique durable : un des adversaires ou bien disparaît de la surface de la terre (soit par le massacre de tous ses membres, soit par sa dissolution en tant que collectivité organisée), ou bien pose les armes et reconnaît sa défaite, ou encore chacun se contente d'une demi-victoire et négocie un compromis. Ainsi, les activités d'un groupe criminel qui cherche à s'emparer de biens au prix d'une effusion de sang n'est pas une guerre. Même si, dans la réalité la distinction entre crime, razzia, terrorisme et guerre n'est pas évidente, surtout à notre époque dans les zones grises du désordre mondial.

    Pendant des siècles, le raisonnement stratégique consiste donc à évaluer cinq éléments :

    -  L'ennemi. Quand ce sont des États nations qui s'affrontent, ce premier point est théoriquement simple. Le souverain politique désigne l'ennemi. Il décide quand s'ouvre la phase de guerre ou de paix. L'existence de l'État exclut la possibilité d'un ennemi intérieur et l'exercice d'une violence armée collective sur son territoire ; sinon, cela signifie qu'une guerre civile pour la possession dudit État, ou pour la souveraineté sur une part de son territoire vient d'éclater. Donc que l'État est comme scindé et que sa survie est en jeu. Par ailleurs, sauf motivation idéologique profonde, l'ennemi est censé être provisoire : un jour, éventuellement après la victoire, il pourra devenir l'allié ou le vassal.

    -  L'intention hostile. Il importe de savoir non seulement si l'autre a le désir de combattre ou de faire la paix, mais aussi d'évaluer sa capacité de haine ou de résistance aux pertes et à la souffrance, son aveuglement, sa propension à négocier, les chances qu'il cède.

    -  Les armes au sens large des forces, de toutes les ressources de puissance qui peuvent être employées offensivement. Traditionnellement, l'arme est un facteur de réduction de l'incertitude : celui qui possède une arme supérieure à son adversaire diminue à son profit les aléas de la guerre qui font qu'elle n'est jamais jouée sur le papier.

    -  Le territoire : il évident qu'il faut savoir si la guerre aura lieu sur son territoire, sur celui de l'adversaire, sur celui d'un allié de l'un ou de l'autre. La guerre commence forcément quelque part, même si on ne sait jamais où elle se finit. Les plans sont faits pour s'appliquer sur certaines zones terrestres ou maritimes, en fonction de contraintes de transport, de fortification, d'espaces plus ou moins bien défendues, de leurs valeurs stratégiques, ?

    -  L'aléa. Ce terme recouvre tous les facteurs humains, intellectuels, climatiques ou autres dont l'addition explique que ce n'est pas forcément celui qui dispose des forces les plus importantes qui gagne. Le génie d'un général ou la mort d'un commandant, la motivation d'une partie au conflit ou la démoralisation de l'autre, une armée qui arrive un quart d'heure plus tôt ou plus tard, une panique, un hiver, un accident ? Le meilleur stratège est celui qui tient le plus grand compte de l'aléa dans ses plans et qui s'y réadapte le plus vite.

    Arme absolue, arme inutile ?

    La dissuasion nucléaire change ces données : elle invente le pistolet qui tire dans les deux sens, donc inutilisable sauf pour menacer.

    La puissance de l'arme absolue (l'apocalypse nucléaire) coïncide avec l'existence d'un ennemi déterminant (le système politique adverse). Cette hostilité polarise tous les autres conflits et les rend secondaires ; cela ne signifie pas qu'ils n'existent pas. Simplement ils sont limités et territorialement et dans l'escalade de la violence. Les deux ennemis s'atteignent par acteurs interposés, en renversant un gouvernement ici, en encourageant une révolution là, en tolérant un affrontement limité sur ce continent et pas sur cet autre.

    Dans un schéma de dissuasion du fort au fort, la guerre perd le statut d'épreuve concrète et aléatoire de la volonté politique pour acquérir celui d'un objet ambigu. D'un côté son horreur paralyse la pensée et semble rendre la réalisation invraisemblable. De l'autre, sa virtualité stimule le calcul rationnel. Plus la catastrophe nucléaire est décrite comme la tragédie où tout le monde perd, plus elle se prête à des jeux au sens presque mathématique ou logique : les coups y sont joués par usage d'information et de dissimulation, en fonction de ce que saura, croira ou feindra la partie adverse. C'est une situation d'autant plus difficile à comprendre que les règles évoluent. Leur première étape est celle de la destruction mutuelle assurée. Cela mène à des raisonnements déments illustrés par le film de Stanley Kubrick, docteur Folamour : le meilleur moyen d'assurer la paix est de se retirer la possibilité de céder à la menace et de renoncer à toute autonomie de riposte. Ce que Kissinger nommait la "stratégie ésotérique" de l'équilibre de la terreur engendre bientôt d'autres constructions mentales. Notamment la doctrine de la France, à savoir qu'il fallait rendre le prix de la conquête ou de la destruction de notre "petit" pays trop coûteuse pour un agresseur plus puissant. Ou encore les notions de première et de seconde frappe. À la fin des années 70 on discute sérieusement l'éventualité d'une frappe "supportable" qui ne tuerait "que" le dixième de l'humanité ou les scénarios où des attaques plus précises sur les moyens offensifs adverses permettant de se préserver raisonnablement de sa riposte. Quant à la crise des euromissiles, elle révèle combien une guerre limitée au théâtre européen est pensable. Les paradoxes de l'arme faible plus effrayante que l'arme forte ou la nécessité d'organiser sa propre vulnérabilité engendrent une confusion d'autant plus grande que le réalisme d'une guerre limitée est contesté sur le plan technique. Le denier grand coup qui transforme des règles à peine établies est l'Initiative de Défense Stratégique, la Guerre des Étoiles. Trop sophistiquée, trop chère, elle a été abandonnée, mais a provoqué un effet d'escalade financière et scientifique, une course où s'est épuisée l'U.R.S.S.. Bien qu'elle soit restée purement virtuelle et même théorique, cette guerre sur le papier a donc eu des conséquences réelles, au moins à travers cette rivalité symbolique.

    Guerre compassionnelle sans frontière

    La dernière décennie du XX° siècle, ou, pour être plus précis la période qui va de la première guerre du Golfe en 1991 au 11 Septembre, de la chute du Mur à celle des Tours, crée l'illusion d'une nouvelle règle du jeu. Comme pendant le même temps, le Pentagone est imprégné de foi en la technologie, et en particulier dans les technologies de l'information (Révolution in Military Affairs), le schéma dominant devient à peu près le suivant.

    -  L'ennemi est remplacé par le criminel, tel l'épurateur ethnique, ennemi du genre humain par excellence. Le crime se prouve par le début d'exécution, un massacre, par exemple qui déclenchera un bombardement humanitaire au nom du droit d'ingérence. Mais l'ennemi, c'est surtout celui qui perturbe l'extension pacifique de la mondialisation. Et qui retarde la fin de l'Histoire, l'avènement du nouvel ordre mondial.

    -  L'intention hostile relève de la psychopathologie. Elle est le fait d'individus, de tyrans ou d'extrémistes. Elle coïncide avec le crime : massacrer des populations, violer les droits de l'homme, menacer la paix.

    -  Le territoire perd de son importance. Le Fort (qui est aussi le Bon, puisque mandaté par la communauté internationale) est ou sera bientôt en mesure de frapper -- de projeter sa puissance -- en tout point de la Terre, avec la plus grande précision, donc en n'usant que du minimum de violence nécessaire. Il disposera de « l' ?il de Dieu » (les moyens d'observation satellitaire, les objectifs des caméras, les ressources du renseignement) et frappera comme le doigt de Dieu.

    -  L'arme est très inégalement répartie. Le déséquilibre des forces équivaut à un monopole occidental de la violence high-tech et réduit à néant les chances de victoire de la partie adverse. Celle-ci ne peut espérer « gagner » ou du moins « survivre » qu'en jouant sur une tolérance aux pertes très différente. Les exemples de Beyrouth ou Mogadscio laissent penser que dès lors que les U.S.A. risquent la moindre perte, surtout si elle est filmée, elles se retirent. En revanche, la frappe tombée du ciel est sans réplique pourvu qu'on convainque les médias qu'elle est chirurgicale (zéro défaut, zéro bavure). D'où la tentation du bombardement humanitaire comme au Kossovo.

    -  L'aléa va disparaître. La technologie y pourvoira. Faire la guerre consistera de plus en plus à déceler en amont des risques de troubles grâce à un système panoptique de surveillance, à les traiter pendant par des frappes chirurgicales, des actions psychologiques (psyop) ou par la guerre de l'information et, après, à reconstruire des État stables et démocratiques (Nation Building) afin que les troubles ne se reproduisent plus jamais. La guerre (ou plutôt l'intervention, ou l'opération de restauration de la paix, puisqu'on répugne au vocabulaire martial) est pensée comme un système quasi-cybernétique de régulation des désordres forcément périphériques.

    Par rapport à cette utopie des dix années folles où nous avons cru que la guerre n'opposerait plus désormais que les bons, les puissants, les globaux et modernes aux archaïques, aux criminels et aux identitaires, nous pouvons maintenant résumer la nouvelle grille U.S.

    Logiques de la guerre perpétuelle

    Résumons la nouvelle stratégie de la GWOT ou de « quatrième guerre mondiale » :

    -  L'ennemi est unique et absolu : terroristes salafistes ou shiites, tyrannies bassistes,, régimes islamistes, dictatures post communistes, tout cela revient au même, puisque c'est le même danger. L'ennemi est mauvais par essence, il est celui qui « hait la liberté ». Il ne s'agit plus de savoir si l'Occident doit intervenir ou pas pour empêcher des tyrans locaux de massacrer des populations exotiques. Il s'agit de se défendre dans une guerre totale et planétaire que le Mal a déclarée à l'Amérique et au reste du monde libre (mais ce dernier n'en est pas entièrement conscient).

    -  Il n'y a pas de différence entre l'intention hostile et la capacité hostile, l'exécution et l'intention, le crime et l'arme. La guerre est permanente. D'où la nécessité d'une défense tous azimuts contre tout péril envisageable qu'il vienne d'un ennemi déclaré ou d'un rival éventuel.

    -  La planète est le champ de bataille. Il n'y a plus de zone protégée (le territoire des U.S.A. n'est plus sanctuarisé), le danger, notamment terroriste, peut provenir de partout et, en retour, les U.S.A. doivent pouvoir projeter leur force en tout lieu, sans se laisser freiner par des considérations de souveraineté ou d'équilibre des puissances. Au contraire, il faut porter l'offensive sur le territoire du danger, le monde arabe et musulman, déstabiliser les mauvais régimes, ?

    -  Quant à l'arme, il s'agit d'en avoir le monopole. Donc il faut faire la guerre pour supprimer les armes. D'où l'importance de la question des ADM.

    -  L'aléa contredit l'exigence de sécurité absolue. D'où une double nécessité : surveillance totale (Total Information Awareness) et capacité de répondre à tous les périls. D'où le fantasme d'omniscience et d'omnipotence.

    Pour dire les choses plus simplement, la nouvelle doctrine confond les cinq éléments (l'ennemi, son intention, le territoire, l'arme, l'aléa) en une seule notion : l'élimination de tous les dangers en amont, toujours et partout. Le rapport de force étant encore très largement en faveur des U.S.A. et l'ennemi ne pouvant être dissuadé par la crainte du châtiment comme l'était l'U.R.S.S, la lutte n'a en réalité que deux cibles : le temps et l'image.

    Le temps, parce qu'il s'agit de faire vite, de couper les tentacules de la pieuvre avant qu'elles ne repoussent, d'anticiper les dangers. Le « moment unipolaire » où les U.S.A. disposent d'une prééminence incomparable dans tous les domaines, surtout le militaire, doit être exploité pour assurer l'avenir...

    L'image, parce que les néo-conservateurs sont persuadés que le 11 Septembre est le prix d'une faute passée, l'incapacité à terroriser les terroristes (et à dissuader les tyrannies). Il faudrait effacer l'image des U.S.A. incapables de se venger des attaques qu'ils subissent. Ou pire, celle de l'Amérique qui se retire dès qu'elle subit des pertes. Pétrifier l'adversaire est en réalité la finalité de cette stratégie. Et il n'est guère besoin de jouer les psychanalystes pour deviner qu'un tel désir de faire peur pourrait traduire une terreur proprement paranoïaque

    Or, on ne raisonne pas avec la peur, et c'est bien la peur qui est au c ?ur du système de la guerre perpétuelle. Elle est à l'origine de cet incroyable paradoxe : une guerre inconciliable avec toute notion de paix et de victoire, selon les catégories énoncées plus haut. Une guerre qui nie le concept de guerre, comme elle nie le concept d'ennemi en les étendant sans limites. Nul ne peut faire la guerre à la fois au terrorisme qui est une méthode et pas une entité, à la Technique (sous la forme des ADM) qui est un savoir et à la Tyrannie qui est un système politique

    Conclusion

    Si les motifs de l'erreur stratégique sont largement idéologiques, cela ne signifie pas qu'il suffise de chasser une poignée d'intellectuels délirants et de non-intellectuels obéissants pour mettre fin à la folie. Traduisez : la victoire de J.F. Kerry, telle qu'elle semble maintenant envisageable, n'implique pas la fin du processus. D'abord parce que la machine à se faire des ennemis peut maintenant très bien tourner toute seule (ou plus exactement le système suicidaire qui a réussi à persuader une bonne partie du monde que le Pentagone est l'ennemi toute forme d'identité). Il ne suffira pas de quelques proclamations en faveur de l'unilatéralisme pour revenir à une situation présumée normale. Et toute puissance subit sa propre pesanteur.

    La seule vraie victoire que pourraient remporter ces nouveaux stratèges U.S. est là : la victoire contre leur propre angoisse face à un monde terrifiant parce que différent.

    F.B. Huyghe Observatoire d'infostratégie aobsinfostrat@club-internet.fr

    F.-B. Huyghe




LA CHRONIQUE DE HICHEM BEN YAÏCHE
Etats-Unis : l'idéologie comme religion
"CARNEGIE, BROOKINGS, COUNCIL ON FOREIGN RELATIONS, LA RAND CORPORATION, L'HERITAGE FOUNDATION OU ENCORE LE STIMSON CENTER, ONT PRÉPARÉ LE TERRAIN"

16 avril 2003
par H. Ben Yaïche

    Il est encore trop tôt pour procéder à un quelconque bilan ou tirer les leçons de cette nouvelle guerre contre l'Irak -- « Iraqi Freedom » --, dont les plans ont été conçus, architecturés et mis en application par les Etats-Unis. Les prochains jours se chargeront de nous montrer les enjeux cachés de ce conflit, qui devient bel et bien un cas d'école de ce qu'il faut d'ores et déjà appeler la guerre préventive.

    Commencée le 20 mars dernier, celle-ci s'achève, trois semaines après, par l'effondrement du régime de Saddam Hussein. S'il est vrai que le premier objectif de guerre semble atteint, tout indique que les forces anglo-américaines ont mis le doigt dans un engrenage qui risque de se révéler incontrôlable pour ses initiateurs. On n'en est qu'au tout début.

    Pour cerner les buts de cette guerre, comprendre les hommes qui la font et analyser ses conséquences, il serait utile de centrer le propos sur deux idées-force.

    Le coup d'état des faucons de Washington

    Sans aller jusqu'à dater au carbone 14 les origines idéologiques de tel ou tel membre de l'administration Bush, il est cependant important de s'attarder quelque peu sur ces hommes et ces femmes qui constituent la clé de voûte du pouvoir du président américain.

    De quoi s'agit-il ? Au départ, rien ne prédestinait le président George Walker Bush, le quarante-troisième depuis le début de cette confédération, à rompre avec sa culture conservatrice et isolationniste. Puis, vint le choc des attentats du 11 septembre 2001, choc ressenti comme un traumatisme majeur par l'Amérique. Une occasion toute trouvée par les collaborateurs directs de Bush de prendre le pouvoir en traduisant leur vision géopolitique d'une Amérique impériale, dont le modèle politique et démocratique est plus que jamais exportable au reste du monde. Au cœur de cette galaxie, on trouve Dick Cheney, vice-président, Condoleezza Rice, Donald Rumsfeld, secrétaire à la Défense, Paul Wolfowitz, son adjoint - véritable « cerveau » de l'équipe -, mais aussi des conseillers, comme par exemple le conseiller Richard Perle (1). Cette OPA qui s'est exercée sur le président américain par les néoconservateurs n'est pas née du néant. Des années durant des think tanks, sorte de laboratoire d'idées, comme Carnegie, Brookings, Council on Foreign Relations, la Rand Corporation, l'Heritage Foundation ou encore le Stimson Center, ont minutieusement préparé le terrain, et trouvé des relais au sein même du pouvoir américain (2).

    Les détenteurs de cette doctrine qui consiste à aller sur place déraciner le « mal » là où il se trouve pour que le modèle de société démocratique triomphe partout.

    La guerre contre l'Irak est incontestablement l'acte inaugural d'une ère politique nouvelle, où les dirigeants américains n'hésitent plus à vouloir soumettre la réalité à leurs ambitions idéologiques. Aux dires des stratèges américains, la théorie des dominos visant à créer un effet de contagion démocratique, à partir du « modèle irakien » issu de l'après-Saddam, ne serait qu'un jeu d'enfant ! Tout cela reste à voir et à prouver…

    Le chaos irakien…

    En attendant de faire une évaluation précise des conséquences du nouveau désordre irakien -- dont personne ne peut prédire à l'heure actuelle l'ampleur des dégâts humains et matériels qu'il va générer --, les images transmises par les télévisions du monde entier suscitent des doutes et des interrogations sur les méthodes étasuniennes. Dans leur conquête militaire de l'Irak, les marines US et autres forces spéciales n'ont pas fait de quartier. Ils tiraient à vue sur tout ce qui bougeait de peur de subir des pertes. Des centaines de civils irakiens étaient la cible du déluge de feu venant du ciel ou des chars US. Les destructions sont considérables. Peu importe les critiques, les plans de guerre avaient plus ou moins tablé sur un chiffre portant sur les dégâts collatéraux, dont la pensée pourrait être résumée ainsi : « On ne fait pas la guerre sans casser des œufs ! ». Sans doute, mais la complexité irakienne va finir par s'imposer au nouvel ordre étasunien dans ce pays.

    Que voit-on ces derniers jours dans les rues de Bagdad ? Des scènes surréalistes et insupportables, qui préfigurent le pire, où les bâtiments publics sont pillés, saccagés et brûlés sous les regards des militaires étasuniens qui laissent faire. A travers ces scènes, on ne peut s'empêcher de voir, là, les signes avant-coureurs d'une « somalisation » de ce pays. A qui profite cette anarchie et ce chaos ? Pourquoi les nouveaux maîtres de Bagdad n'ont-ils rien prévu pour stopper cette mise à sac généralisée ?… Les interrogations sont nombreuses et contribuent puissamment à entretenir la confusion sur les intentions US. Pourtant, les marines sont loin de perdre le nord dans cette affaire, puisqu'ils ont su « sécuriser », à temps, le ministère de l'énergie dans cette ville où tout fout le camp !

    D'ores et déjà, à ce stade du conflit, où le pouvoir étasunien s'adonne, avec bonheur, au jeu de l'abeille et de l'architecte, les incohérences, les contradictions et les palinodies US commencent de transparaître au grand jour. S'il est vrai que Bush n'est pas l'Amérique, il n'en reste pas moins que l'antiaméricanisme risque de devenir, l'enlisement dans le bourbier irakien aidant, le sentiment le plus universellement partagé, au détriment des vraies valeurs de la société américaine. Hélas !

    Hichem Ben Yaïche

    benyaiche@hotmail.com

    v Lire Débusher l'Amérique,www.vigirak.com

    1) Lire, à ce propos, l'article du journal Haaretz, « White man's burden »par Ari Shavit (4 avril 2003). La consanguinité avec Ariel Sharon n'est plus à démontrer.

    2) Voici le propos d'un « faucon » qui révèle l'état d'esprit dans cette entreprise américaine dans la région : « Au Moyen-Orient, on ne comprend que la force. Il faut écraser Saddam, pour l'exemple. Ensuite, vous verrez que les autres seront beaucoup plus coopératifs. » (Libération, 29 janvier 2003, p. 8).

    H. Ben Yaïche




11 SEPTEMBRE, COMMISSION D'ENQUÊTE
Faillite du renseignement U.S. ou manipulation ?
POUVAIT-ON NE PAS SAVOIR ?

27 juillet 2004
par huyghe

    La commission bipartisane U.S. d'enquête » sur les attaques du 11 Septembre vient de rendre son rapport. Il décrit sobrement l'attentat en disant « ce fut un choc, mais ce n'aurait pas dû être une surprise ». Après 19 mois de recherches, elle constate l'échec de la plus puissante machine de surveillance de l'Histoire.

    Voilà qui laisse subsister le mystère de la « prior knowledge », la connaissance préalable que les U.S.A auraient eu ou auraient dû normalement avoir de ce qui se préparait.

    Au passage, le président de la commission, Thomas H. Kean avertit « En raison des offensives contre Al Quaïda depuis le 11 septembre et du renforcement de la sécurité du territoire, nous nous croyons plus en sécurité. Mais nous ne le sommes pas. » Évitant pudiquement de se prononcer sur le point de savoir si l'invasion de l'Irak a servi à quoi que ce soit du point de vue de la lutte anti-terroriste, le rapport de 567 pages laisse pourtant ouverte la possibilité d'un second attentat comparable ou plus grave que celui de 2001. Une possibilité qui nourrit des rumeurs récurrentes : une attaque sur le territoire U.S. et destinée à influencer le scrutin du 2 Novembre En quel sens, au fait ? Ben Laden, s'il est vraiment le cerveau diabolique que l'on dit, n'aurait-il pas intérêt à « voter » pour Bush, son meilleur agent recruteur ? Dans tous les cas, des juristes commencent déjà à travailler discrètement sur cette hypothèse et sur l'éventuel report des élections. Rassurant, non ?

    Cela nous renvoit une fois de plus au paradoxe de l'inefficacité de ce que les Américains nomment la « Communauté de l'intelligence ». Elle se révèle à la fois incapable d'anticiper le 11 Septembre, « découvre » des Armes de Destruction Massive où il n'y en a pas ou n'anticipe rien face au chaos de l'Irak post-saddamique. Or cette communauté, ce sont le treize agences américaines de renseignement le budget (30 milliards de dollars dès 2002, peut-être bientôt 45), un montant qui dépassait le budget de défense de tous les États du monde sauf six. En d'autres termes, posséder une multitude de satellites espions, intercepter des millions de communications par jour ou employer les meilleurs cerveaux (électroniques ou humains) peut parfaitement ne servir à rien.

    Dans le cas du 11 Septembre, les signaux d'alerte n'avaient pas manqué : avertissements des services européens, indications sur des individus suspects d'appartenir au réseau al Qaïda, rapports négligés. Ni l'idée de s'en prendre au World Trade Center, ni celle de précipiter des avions détournés sur des bâtiments n'étaient inédites. En aval, les apprentis terroristes avaient agi avec un étrange manque de discrétion. Leurs images filmées à l'aéroport, leurs fiches dans des dossiers, leurs relevés de cartes bancaires et leurs visites chez les strip-teaseuses : autant de cailloux qui permettront de reconstituer, mais trop tard, leur itinéraire. Les propos alarmistes menaçant la homeland security, la sécurité du territoire, les scenarii ingénieux décrivant d'éventuelles attaques, les analyses subtiles sur les conflits asymétriques ou les menaces transnationales, peuplaient des rayons de bibliothèque. En vain. Même le rapport daté du 6 août 2001 et qui annonçait que Ben Laden préparait une attaque contre les U.S.A., même le cri d'alarme d'un agent du FBI de Phoenix Arizona signalant l'hypothèse que des kamikazes jihadistes étaient en train de suivre des cours de pilotage sur le territoire des États-Unis n'ont pas suffi à tirer la sonnette d'alerte. En revanche, depuis, sur la base de prétendues communications interceptées entre membres d'al Quaïda, le système ne cesse de passer sporadiquement au niveau jaune, rouge ou orange d'alerte, sans qu'il ne se passe rien.

    Bref l'événement le plus imprévisible paraissait avec le recul inéluctable : comment avait-on pu ne pas prévoir ? Où était l'erreur ? De là, ce qu'il est convenu d'appeler aujourd'hui la crise du renseignement. Pour l'expliquer, on avance généralement trois types de raisons qui, du reste, ne s'excluent pas : le politiquement correct, la bureaucratie, la technocratie. La première aurait empêché la CIA de faire son travail qui ne consiste pas à fréquenter des enfants de chœur. La seconde aurait empêché la coordination des services (la Commission souligne les rivalités entre les différences agences et l'impossibilité de savoir réellement qui était responsable de quoi). La troisième aurait incité la « communauté de l'intelligence » à tout miser sur des logiciels et des satellites, et à négliger qu'il fallait aussi des gens qui connaissent le terrain et parlent arabe ou pachtou.

    Les fameuses sociétés de contrôle ne contrôlent pas mieux le prion que les terroristes. Ces gens qui croient tous aux rêves prémonitoires et argumentent par fables, apologues et proverbes, sont capables de mettre en échec la technologie sophistiquée. Il y a des explications : trop d'information tue l'information. Trop d'alertes tuent la vigilance. Trop d'anticipation tue la prévision. Plus une machine gère de données, plus elle est sujette aux fausses alarmes, par auto-emballement ou parce que ses ennemis sont assez habiles pour l'intoxiquer et la leurrer.

    Plus il y a de données, moins on se décide à temps. Plus on étudie de scenarii, moins on est prêts. La vision totale multiplie les points aveugles. La question n'est pas seulement d'avoir des moyens de surveillance, elle est de ne réagir qu'aux bons signaux, de n'être ni intoxiqué, ni surexcité. Et surtout de savoir à temps : reconstituer après coup le moindre déplacement ou la moindre dépense d'un suspect ne sert guère. Et les logiciels sont impuissants devant les sourates : écrit un, écran zéro !

    Après l'expérience des ADM en Irak qui a totalement décrédibilisé la stratégie U.S. (souvenez-vous de la surabondance de preuves étalée par Colin Powell devant l'Assemblée Générale des Nations Unies) il faut ajouter un autre facteur. Plus abondante est l'information qui remonte de la base, plus augmente le pouvoir des « gardes-barrière » (les gate keepers chers à la sociologie américaine). Ce sont ceux qui la sélectionnent, la contextualisent, la confirment par des sources redondantes sous leur apparente diversité, ne retiennent que ce qu'ils attendent, nient les démentis et finalement présentent un dossier « irréfutable » au décideur en l'occurrence le président des Etats-Unis. Ceci est d'autant plus redoutable que les gate keepers pratiquent le group thinking. Traduction française : ces types deviennent délirants lorsqu'ils se renforcent les uns les autres de leurs certitudes idéologiques. La même énonciation hasardeuse ou mensongère est alors répétée, attribuée faussement à des sources convergentes, et, bien entendu, validée.

    À moins qu'il ne faille envisager une falsification : la façon dont, selon le témoignage de Robert Clarke, toute l'équipe de crise de la Maison-Blanche avait décidé dès le lendemain du 11 Septembre de rechercher exclusivement les indices qui impliqueraient Saddam dans les attentats. Et donc de négliger la piste de Ben Laden jusqu'à ce que son évidence l'impose. Où passe la frontière entre délire idéologique ou trucage délibéré ? À l'époque du Viêt-Nam on disait que grâce à Mac Namara et à ses technocrates, le président des U.S.A. était l'homme du monde le plus mal informé de ce qui se passait sur le terrain. Après l'affaire des A.D.M., il faut conclure que la poignée de néo-conservateurs qui entourent G.W. Bush ont réussi soit la plus naïve auto-intoxication, soit le mensonge d'État le plus énorme de l'histoire du non-renseignement.

    Francois-Bernard Huyghe Observatoire d'infostratégie aobsinfostrat@club-internet.fr

    huyghe




DOLLAR, EURO, GUERRE ÉCONOMIQUE
Guerre contre l'Euro : une des vraies raisons de l'invasion de l'Irak ?
"LE DOLLAR A CHUTÉ DE 30% PAR RAPPORT À L'EURO, RAPPORTANT À L'IRAK DES PROFITS SE CHIFFRANT EN MILLIARDS DE DOLLARS. A PRÉSENT, TANT L'IRAN QUE LE VENEZUELA INDIQUENT QU'ILS SONGENT À PASSER DES DOLLARS AUX EUROS. "

16 mai 2003
par revue de toile

    revue de toile




GUERRE SANS FIN, LA SUITE
Guerre de quatrième génération ou quatrième guerre mondiale ?

21 janvier 2004
par F.-B. Huyghe

    Dès 1989 des militaires US réunis autour du stratège W.S. Lind lançaient le concept de « guerre de quatrième génération » (Fourth Generation Warfare, abrégé en 4GW). Une guerre sans limites où se révéleraient les limites de la puissance militaire.

    -  La première génération de guerre -- à les suivre -- reposait sur la masse humaine disposée en lignes et en colonnes sur le champ de bataille, de l'ère du mousquet à la première guerre mondiale.
    -  La seconde génération supposait une puissance de feu, bientôt celle de la mitrailleuse puis de l'avion, et mobilisait en amont toute une puissance industrielle. Elle naît en réponse aux affrontements des fronts dans les tranchées.
    -  La troisième impliquait le principe de capacité de man ?uvre, tel le blitzkrieg de la Seconde Guerre Mondiale. Gagne celui qui disperse et contourne les troupes ennemies. L'avantage est à la technologie et à la vitesse.

    -  Et la 4GW ? Elle correspondrait à la révolution de l'information. Mais surtout, elle mobiliserait des populations entières en un antagonisme gagnant tous les domaines politique, économique, social, culturel. L'objectif serait le système mental et organisationnel de l'adversaire.

    Totalement asymétrique, elle opposerait deux acteurs n'ayant rien en commun. D'un côté des puissances high tech (plus ou moins capables de profiter de la Révolution dans les Affaires Militaires : information en temps réel, armes « intelligentes » et précises, commandement à distance par les réseaux numériques). D'autre part, des acteurs transnationaux ou infranationaux éparpillés, groupes religieux, ethniques ou d'intérêt s'en prenant indistinctement au marché, aux symboles de l'Occident, à ses communications. Ils obéissent à une logique de perturbation.

    Par la suite, l'idée de 4GW a fait son chemin dans les milieux de la réflexion stratégique, peinant parfois à se distinguer de notions proches : conflits asymétriques, non étatiques et/ou de faible intensité (Martin van Creveld) ou encore « Netwar », la guerre en réseau des spécialistes de la Rand Corporation Arquilla et Ronfeldt.

    Le 11 Septembre -- frappe au c ?ur du dispositif ennemi, très petites forces, retournement des moyens adverses, recherche de l'impact médiatique et psychologique -- redonne toute son actualité au concept de « quatrième génération ». C'est bien un conflit où un des acteurs refuse obstinément de jouer suivant les règles de l'adversaire et d'aller sur le terrain où ce dernier est invincible, préférant rechercher la désagrégation de son système. Y compris par des humiliations symboliques. Cela semble annoncer une suite ininterrompue d'actes terroristes et de conflits de basse intensité, de guérillas et de répressions maladroites par des troupes mal adaptées à un adversaire diffus et non-militaire.

    La séparation entre guerre et paix, semble la première victime de ce changement. « Comment combat-on et peut-on vaincre un ennemi sans forme ? En fait, comment sait-on que l'on a gagné ? (...) Que gagne-t-on et quand sait-on que nous avons gagné ? » demandait Gary Wilson, un des théoriciens de la 4GW . C'est une assez bonne façon de souligner le paradoxe de ce que d'autres appellent « quatrième guerre mondiale » après la troisième, la guerre froide (voir les articles de Vigirak à ce sujet).

    En Février 2002 le Middle East Media Research Institute (une think tank, il est vrai, très militante et plutôt proche du Likoud israélien) annonçait avoir recueilli un texte d'un Abu 'Ubeid al-Qurashi, pseudonyme supposé d'un des chefs de l'organisation : il se référait explicitement à la doctrine de la quatrième génération. Elle l'emporterait -- disait-il -- sur une défense US dont les principes sont hérités de la guerre froide : avertissement préalable, frappes préventives et dissuasion. Étonnantes convergences à l'aube de la guerre perpétuelle et sans limites ? Ou façon compliquée de poser une question simple : l'hyperpuissance peut-elle l'emporter sur l'insurrection planétaire qu'elle déclenche elle-même ? Quel est le but d'une guerre où elle gagne bataille après bataille pour perdre tous les paix ?

    François-Bernard Huyghe infostrategique@paris.com

    F.-B. Huyghe

    P.S. Note : pour se documenter sur la 4GW, le plus simple est de suivre les références bibliographiques et les nombreux liens de la page « Fourth Generation Warfare » sur l'excellent www.disinfopedia.org




IRAK, IRAN, USA : PROLÉGOMÈNES À UNE CRISE MAJEURE ?
Guerre en Irak, analyse - 1 : les Arabes chiites irakiens et l'Iran
VERS UN EMPIRE CHIITE DU PÉTROLE, OU VERS UNE ATTAQUE CONTRE L'IRAN ?

16 août 2005
par claude rainaudi

    Une analyse de la situation en Irak à partir de ses principaux théâtres d'opérations : chiite, kurde et sunnite.

    L'article d'aujourd'hui portera sur le théâtre d'opérations qui me semble le plus important sur le plan géopolitique : celui de Sud-Est chiite irakien.

    Dans ce premier article, je présenterai mon point de vue sur les enjeux, forces et faiblesses des principaux acteurs de ce théâtre d'opérations :
    -  les Arabes chiites d'Irak ;
    -  les Chiites iraniens ;
    -  George W Bush.

    Constatant la reprise de l'initiative par l'Iran, et sans prétendre à la prospective, j'examinerai également les options dont dispose l'acteur militairement le plus puissant et le plus imprévisible : les Etats-Unis d'Amérique.

    Article de Claude Rainaudi, mis en ligne en co-édition avec notre partenaire maniprop.com.

    Irak, Iran, USA : Prolégomènes à une crise majeure ?

    La situation irakienne est complexe, c'est même l'une des raisons pour lesquelles il était stupide d'y aller déambuler avec de gros sabots. Cette complexité tient à la structure des populations de l'Irak et aux liens de certaines de ces populations avec des acteurs régionaux majeurs. Elle tient aussi à la présence de beaucoup de pétrole dans le sous-sol irakien, présence qui lie la situation aux intérêts majeurs des principaux acteurs mondiaux.

    Trois points de vue sur cette situation feront chacun l'objet d'un article. Chacun sera centré sur l'un des théâtres d'opérations militaires et géopolitiques de l'Irak :
    -  le théâtre d'opérations chiite et l'Iran ;
    -  le théâtre d'opérations kurde et la Turquie ;
    -  le théâtre d'opérations sunnite, ben Laden et George W Bush.

    Le lecteur pourra mieux percevoir la situation en la projetant sur des cartes, en voici quelques unes :
    -  http://www.thucydide.com/realisatio...
    -  http://www.kurdistanica.com/english...

    L'article d'aujourd'hui portera sur le théâtre à mon avis le plus important sur le plan géopolitique : celui de Sud-Est chiite irakien.

    Guerre en Irak, analyse - 1 : Le théâtre d'opérations chiite et l'Iran

    Dans ce premier article, je présenterai mon point de vue sur les enjeux, forces et faiblesses des principaux acteurs de ce théâtre d'opérations :
    -  les Arabes chiites d'Irak ;
    -  les Chiites iraniens ;
    -  George W Bush.

    Constatant la reprise de l'initiative par l'Iran, et sans prétendre à la prospective, j'examinerai également les options dont dispose l'acteur militairement le plus puissant et le plus imprévisible : les Etats-Unis d'Amérique.

    Les Arabes chiites d'Irak

    Les Arabes chiites représentent un peu plus de la moitié de la population irakienne et sont principalement implantés dans le Sud-Est de l'Irak. Cette zone jouxte l'Iran, à l'Est, et le Golfe persique, au Sud ; elle regorge d'un pétrole facile à exporter par la mer. Ils constituent également une forte minorité de la population de Bagdad.

    Les Arabes chiites ont combattu sans état d'âme dans l'armée irakienne lors de la guerre entre l'Iran et l'Irak, montrant qu'ils n'oubliaient pas l'opposition millénaire entre Arabes et Perses et que leur identification à la nation irakienne pouvait influencer leur comportement. Cette population a été globalement considérée comme « de seconde zone » par le régime de Saddam Hussein. Elle en a conservé un ressentiment contre celui-ci et contre l'appareil Baassiste qui le soutenait. Naïvement, George W Bush pensait que cela allait suffire à rendre l'invasion sympathique aux Arabes chiites.

    Pour faciliter la lecture, j'utiliserai « Chiites irakiens », dans la suite de cet article, pour désigner la population arabe chiite de l'Irak, même si beaucoup d'Irakiens chiites ne sont pas arabes, mais kurdes ou turcomans (turkmènes) [1].

    Les Chiites irakiens sont, en Irak, les grands gagnants de l'invasion. En effet, celle-ci a détruit l'appareil d'état Baas. Ils jouent habilement leurs adversaires les uns contre les autres et, pendant que Sunnites et Etasuniens s'entretuent, ils avancent vers leurs objectifs.

    Il y a plusieurs courants dans le leadership chiite :

    -  agents iraniens plus ou moins maffieux (Ahmed Chalabi [2], par exemple) ;

    -  religieux fondamentalistes « patients » (Ali el-Sistani, SICRI [3] et sa milice « Badr », Da'wa [4]), ces groupes religieux pro-iraniens, sont regroupés dans l'Alliance irakienne unifiée [5] ;

    -  religieux fondamentalistes « excités » (Moqtada el-Sadr et son « armée du Mehdi »), qui ont une grande influence sur la minorité chiite de Bagdad. Ils viennent de réunir plus d'un million de signatures sur une pétition demandant le départ immédiat des troupes d'occupation...

    Ces courants semblent (délibérement ou non) se coordonner suffisamment pour ne pas trop se gêner [6]. On constate, par ailleurs, que des membres chiites éminents du gouvernement irakien ont des liens très marqués avec l'Iran : par exemple, Abdoul Aziz el-Hakim, qui a vécu 20 ans en exil dans ce pays ou Ibrahim el-Djaafari, qui y a vécu neuf ans. L'un comme l'autre, à cette époque, utilisaient des bases en Iran pour organiser des actions de guérilla et de terrorisme contre le régime de Saddam Hussein.

    En ce qui concerne leurs relations avec les deux autres principaux groupes sociaux irakiens, les chiites irakiens pourraient laisser aux Kurdes le pétrole du Nord, mais l'idée d'un Grand Kurdistan, qui contrôlerait les eaux du Tigre et de l'Euphrate depuis le Kurdistan actuellement turc, leur est insupportable. J'en reparlerai dans le prochain article de cette série, qui traitera du théâtre d'opérations kurde et de la Turquie. Par ailleurs, les Arabes sunnites, habitués à diriger, ne peuvent accepter ni une domination chiite, ni une partition de l'Irak qui les laisserait sans ressources pétrolières identifiées. On peut donc s'attendre à un développement du conflit entre ces deux communautés. Ce point sera abordé dans troisième article qui portera sur le théâtre d'opérations sunnite et la situation des troupes d'occupation.

    Les Chiites irakiens n'ont que peu d'expérience militaire, ne disposent pas de services de renseignement efficaces ni de cadres aguerris. La facilité avec laquelle l'« armée du Mehdi », à Nedjef (Najaf), a été réduite par les troupes d'occupation contraste avec la résistance acharnée de Falloudja (Fallujah). La majorité de l'armée et des forces de police en cours de création est chiite mais, sans l'appui de l'armée US (ou... d'une autre), ces forces ne tiendraient pas bien longtemps contre les guerriers sunnites. En revanche, les dirigeants chiites seront très probablement capables, s'ils y voient leur intérêt, de lancer une irakifada à travers le Sud du pays, face à laquelle les troupes d'occupation seraient désemparées [7].

    Les Chiites iraniens

    Les fondamentalistes chiites iraniens sont les autres grands gagnants de la confrontation :

    -  la seule armée qui leur faisait de l'ombre, l'armée irakienne, est anéantie ;

    -  le seul régime à peu près laïque [8] de la région est éliminé ;

    -  les USA, qui représentaient une menace militaire certaine, savent maintenant qu'ils n'ont pas la possibilité d'occuper l'Iran, et cela pour de nombreuses années ;

    -  le peuple iranien, qui commençait à gronder sous l'étouffoir clérical, a été ramené à celui-ci par la menace d'invasion : les récentes élections en attestent ;

    -  l'impossibilité, sans doute pour des lustres, d'exploiter efficacement le pétrole irakien donne d'autant plus de valeur au pétrole et au gaz iraniens, en particulier pour la Chine, assoiffée qu'elle est de ressources énergétiques : l'Iran a maintenant un allié permanent au Conseil de Sécurité de l'ONU [9] ;

    -  par ailleurs, cette même valeur accrue du pétrole iranien rend toute attaque contre ce pays susceptible d'amorcer une crise économique mondiale : le pétrole, déjà à 65$ le baril, verrait son prix rapidement doubler, au moins.

    Sur tous les plans, l'Iran constitue une puissance sans commune mesure avec l'Irak, défait lors d'une première guerre et épuisé par dix ans d'embargo. L'armée iranienne est intacte, elle dispose d'une DCA efficace, qui finirait par être détruite mais retarderait l'établissement de la suprématie aérienne US. Cette suprématie constitue un préalable aux opérations terrestres conventionnelles. Le retard pourrait être exploité de différentes manières :
    -  emploi de missiles sol/mer ;
    -  emploi de missiles sol/sol ;
    -  généralisation de la guérilla.

    L'Iran dispose de missiles sol/mer efficaces. Ces missiles sont capables de détruire une partie de la flotte US dans le Golfe persique, plaçant les troupes d'occupation dans une position terrible. Ils peuvent, combinés avec des mines, interdire la navigation dans le détroit d'Ormuz, bloquant l'exportation de la plus grande partie du pétrole du Moyen-Orient et mettant à genoux l'économie mondiale en quelques mois, voire quelques semaines.

    Les bases US en Irak sont à portée de tir des missiles sol/sol iraniens. Les USA devraient soit évacuer leurs bases, se rendant plus vulnérables aux actions de la guérilla, soit accepter des pertes humaines et matérielles importantes du fait des tirs iraniens. Les aéroports irakiens sont, eux aussi, dans le rayon d'action des missiles iraniens qui donc peuvent fortement gêner la mise en place d'un pont aérien. Ces missiles peuvent également atteindre Israël. Les possibilités d'escalade en cas d'attaque de ce pays sont multiples [10] et préoccupantes.

    Les Pasdaran, les miliciens des ayatollahs, sont certainement déjà prêts à déclencher en Iran une guérilla comparable à celle menée en Irak, sur le théâtre sunnite. Il est très probable que le théâtre chiite irakien, à ce jour relativement calme, deviendrait, lui aussi, un enfer pour les troupes d'occupation.

    Les dirigeants iraniens avaient, sous la pression, accepté un moratoire sur la fabrication d'UF6 [11]. Ils viennent de réévaluer la situation et de reprendre ce processus de fabrication. Plusieurs éléments vont dans le sens de cette réévaluation :

    -  situation peu enviable des troupes étasuniennes en Irak, qui montre les limites de l'armée US, apte à casser des chars et des avions mais impuissante face à la volonté d'un peuple ;

    -  montée en puissance de l'OCS (Organisation de coopération de Shanghaï, aussi appelée « Club de Shanghai » [12]) ;

    -  nombre considéré comme suffisant de missiles sol/mer et sol/air opérationnels.

    Ayant considéré sa main, l'Iran commence prudemment d'abattre ses cartes. Il en a déjà montré deux.

    La première est la reprise [13] de la conversion du «  yellow cake  » en UF6, dont nous venons de parler. Il est à noter que les engagements pris vis-à-vis de la population iranienne rendront très difficile un éventuel retour en arrière sur ce point.

    La seconde, moins médiatisée mais bien plus menaçante pour les USA [14] est une attaque, qui pourrait être dévastatrice, contre le dollar : la création, en Iran, d'une bourse du pétrole côtée en Euros. Actuellement, il existe trois bourses du pétrole, toutes côtées en dollars. C'est une, sinon la principale, raison de la considérable surévaluation de cette monnaie, surévaluation qui permet la survie de l'économie US. Que le dollar perde son monopole de monnaie pétrolière et la demande de dollars dans le monde s'effondre, entraînant avec elle la parité de cette devise. Cette chute du dollar diminuerait d'autant le pouvoir d'achat des USA sur le marché international. Les intérêts majeurs des USA sont menacés par la création d'une bourse du pétrole en Euros, n'oublions pas que la simple vente du pétrole irakien en Euros par Saddam Hussein fut l'une des raisons de la guerre.

    L'invasion de l'Irak par les USA a amélioré la position géopolitique de l'Iran sans beaucoup affaiblir sa position militaire ; elle a renforcé la cohésion de la population iranienne derrière ses dirigeants : l'Iran se sent en mesure de reprendre l'initiative. Du point de vue de l'influence Chiite en tant que telle, elle ouvre une perspective encore plus remarquable : la possibilité d'un empire chiite du pétrole.

    Vers un empire chiite du pétrole ?

    Les deux victoires chiites, l'irakienne et l'iranienne, toutes deux obtenues sans combattre, sont deux facettes d'une même avancée vers un possible empire chiite des ressources fossiles, empire qui pourrait, à long terme, s'étendre aux ressources de l'Arabie séoudite.

    Les Chiites irakiens n'accepteront pas de repasser sous contrôle sunnite ni de gémir longtemps sous la botte étasunienne. Le SICRI [15] réclame une province Chiite autonome [16], bénéficiant des ressources pétrolières qu'elle abrite. On peut penser qu'assez rapidement cette province serait, organiquement au moins, aussi iranienne qu'irakienne. Les liens organiques commencent d'ailleurs à se tisser :

    -  le port iranien de Bandar Khomeiny est d'ores et déjà utilisé pour le commerce irakien ;

    -  des accords ont été conclus entre l'Iran et l'Irak, visant à l'intégration des réseaux de transport ;

    -  l'Iran a affecté un milliard de $ (environ 800 millions d'Euros) de crédit au développement de la province ;

    -  l'Iran, officiellement pour faciliter les pélerinages, prévoit d'investir dans un aéroport international à Nedjef (Najaf) ;

    -  un accord de collaboration militaire entre l'Iran et l'Irak était prévu, que la pression US a, pour l'instant, fait mettre de côté ;

    -  il existe des projets de raffinage en Iran du pétrole de la province chiite irakienne...

    Au-delà de cette revendication de province autonome, les dirigeants chiites rêvent déjà de diriger, depuis cette province, un Irak fédéral, allié et ami de l'Iran [17]. Les ressources pétrolières de cette province, associées aux ressources pétrolières et gazières de l'Iran donneraient un pouvoir considérable à l'ensemble chiite ainsi créé. Pouvoir renforcé par la position privilégiée de l'Iran pour l'exportation du pétrole de la Caspienne vers les Indes et le Japon, ainsi que, dans une moindre mesure, vers la Chine.

    Par ailleurs, les Chiites, qui représentent environ 10% de la population de l'Arabie séoudite, sont justement implantés dans les zones pétrolifères qui bordent la côte orientale de ce pays [18]. Les dignitaires chiites ne raisonnent pas au rythme d'élections quadriennales et commencent sans doute à ourdir des plans de soulèvement à long terme dans ces régions. L'armée séoudienne ne tiendrait pas longtemps face à une armée iranienne venant, avec l'accord des Irakiens, secourir ses frères en chiisme. Intervention motivée par des raisons évidemment « humanitaires », contre l'oppression (bien réelle) que subissent les Chiites en Arabie séoudite.

    George W Bush

    Les troupes étasuniennes ont anéanti l'armée irakienne, laissant l'armée iranienne intacte. La guérilla, principalement active dans les zones sunnites, ne leur laisse aucun répit [19].

    Les principaux objectifs de l'invasion étaient les suivants :
    -  punir la vente en Euros du pétrole irakien, commencée en 2000 ;
    -  s'emparer des ressources fossiles de l'Irak ;
    -  contrôler, au moins partiellement, l'approvisionnement de la Chine en ressources fossiles ;
    -  achever l'encerclement de l'Iran, cible probable d'une attaque ultérieure ;
    -  disposer de bases menaçant la Syrie ;
    -  montrer au monde la puissance de l'armée US, afin d'inspirer la terreur.

    Trois de ces objectifs ne semblent pas atteints, en effet :
    -  les ressources fossiles de l'Irak ne seront exploitables que si la guérilla le permet, il est plus facile de démolir une installation que de la reconstruire ou même de la protéger ;
    -  l'Irak ne paraît pas vraiment une base sûre pour l'attaque de l'Iran ;
    -  tout le monde constate que l'armée US n'est pas invincible.

    Par ailleurs, un bedonnant grain de sable s'est glissé dans la machine US : la résistance des Irakiens.

    George W Bush, voici plus de deux ans, annonçait, ridiculement vêtu d'une tenue militaire [20], la fin des opérations en Irak. Si, pour l'armée irakienne, les opérations étaient bien terminées, elles commençaient pour la résistance. Depuis, près de 150 000 soldats US sont fixés en Irak alors que les dirigeants étasuniens pensait en récupérer rapidement la plus grande partie. C'est une charge écrasante, à la fois pour les ressources militaires et pour les ressources économiques des USA. Je détaillerai cette situation dans l'article de cette série qui portera sur le théâtre d'opérations sunnite.

    Les grands perdants, à ce jour, de la guerre en Irak, sont les Etasuniens, entraînés par des dirigeants... étranges... dans un conflit qu'ils ont peu de chances de gagner. Leurs buts de guerre officiels n'arrêtent pas de changer :

    -  d'abord, on a eu les « armes de destruction massives », auxquelles personne ne croyait, et qu'on a d'ailleurs cessé de chercher ;

    -  ensuite, il fallait renverser Saddam Hussein, parce que c'était un dictateur. Au vu de la quantité de dictateurs installés ou soutenus par les USA, au nombre desquelles les Wahhabites séoudiens, les Talibans et... Saddam Hussein lui-même... on pourrait presque sourire ;

    -  après, il fallait installer la « démocratie » [21] en Irak... pendant que les "néo-conservateurs" tentent de supprimer peu à peu ce qu'il en reste aux USA ;

    -  maintenant, c'était pour attirer les « terroristes » en Irak afin de pouvoir les combattre. Bon sang, mais c'est bien sûr !

    Pendant ce temps, Osama ben Laden, dont les buts de guerre n'ont jamais changé, a, depuis belle lurette, atteint le plus important d'entre eux. Osama Ben Laden a créé el Qaeda dans un but précis : chasser les armées « infidèles » du territoire de l'Arabie séoudite. D'après Stratfor.biz, le général Richard Myers a déclaré, le 15 avril (2003), que les USA étaient en mesure d'accéder à cette requête. Ce triste personnage profite également de l'invasion de l'Irak pour recruter à tour de bras.

    Pendant ce temps les cours du pétrole font de l'alpinisme. Et l'économie étasunienne est sensible aux cours du pétrole.

    Pendant ce temps, nous venons d'en parler, les Chiites en général et l'Iran en particulier marquent points après points, sans faire de bruit.

    Que peuvent faire les dirigeants US pour défendre leurs intérêts ?

    Les options stratégiques des dirigeants des USA face à l'Iran et aux Chiites

    Parmi les orientations à leur disposition, il y a :
    -  le maintien du status quo ;
    -  le désengagement ;
    -  l'escalade.

    Le maintien du status quo consisterait à rester sur place, en pariant que les munitions de la résistance s'épuiseront avant que la population étasunienne ne réclame vraiment la fin de cette guerre. Même si cela se produisait, la victoire chiite que nous venons de découvrir, serait simplement confirmée. Si cela ne se produisait pas, cette victoire chiite s'accompagnerait d'une humiliation mémorable des USA, contraints à la fuite.

    Le désengagement consisterait à trouver un prétexte à peu près crédible pour se tirer dès que possible de ce guêpier. La victoire chiite serait confirmée, mais l'humiliation publique évitée, ou, tout au moins, limitée.

    L'escalade consisterait à faire monter les enchères et à attaquer l'Iran. Quels que soient les moyens employés, un tel choix lâcherait sur la planète un conflit d'une intensité inconnue depuis la Seconde Guerre mondiale. Les buts d'une attaque contre l'Iran seraient de :

    -  détruire la puissance militaire iranienne pour « rétablir l'équilibre » dans le Golfe persique ;

    -  détruire les infrastructures économiques de l'Iran pour l'empêcher de reconstituer une puissance militaire ;

    -  faire, dans un conflit conventionnel, la démonstration de l'invincibilité de l'armée US, dont la crédibilité souffre des succès de la résistance irakienne ;

    -  tenter de mettre en place, en Iran, sous prétexte de « démocratie », un gouvernement à la botte des USA, assurant à ces derniers le contrôle du Moyen-Orient et une influence considérable sur l'Asie centrale et les ressources pétrolières de la Caspienne ;

    -  priver la Chine de pétrole.

    La position raisonnable serait le désengagement. Les USA auraient appris une leçon : même quand on est le plus fort, il est dangereux de vouloir écraser tous les autres. Ils deviendraient une puissance régionale majeure et l'un des grands acteurs du jeu planétaire, dans un monde multipolaire. Ils pourraient se consacrer à réduire leur déficit et rebatir une économie, économie qui pourrait enfin se soucier du bien-être des gens.

    Hélas, George W Bush et son entourage ne nous ont pas habitués à des décisions raisonnables. La guerre est donc possible. Si elle commence, elle trouvera sans doute un prétexte dans un attentat sur le sol étasunien. Attentat dans lequel l'Iran n'aura rien à voir. Attentat, bien entendu, qui lui sera attribué, comme celui du 11 septembre, commis par des Séoudiens, le fut à l'Irak. A défaut d'une attaque sur le sol étasunien, une attaque fictive contre un bâtiment US croisant dans le Golfe pourrait faire l'affaire [22].

    Les vecteurs d'une attaque contre l'Iran seraient sans doute les bombardements (par missiles de croisière et avions volant à haute altitude pour éviter la DCA iranienne), ainsi que, probablement, des actions de sabotage et d'assassinat menées par les Forces spéciales US. Des troupes supplétives formées d'Iraniens en exil, armées et entraînées par l'Armée US, pourraient ensuite, avec l'appui et le soutien des forces étasuniennes, tenter une invasion, peut-être à partir de la frontière afghane. Une occupation de l'Iran par l'armée étasunienne, sur le modèle de l'occupation de l'Irak, me paraît exclue. Bien malin qui pourrait, d'ores et déjà, prédire les implications de pareille démence. Par exemple, les Chinois, directement visés par la manoeuvre, pourraient profiter de la concentration des troupes US autour du Golfe persique pour prendre le contrôle de Taïwan. Dans la mesure ou nul ne peut attester de l'équilibre mental des Maîtres du Pentagone [23], la suite pourrait être effrayante.

    Option nucléaire ?

    L'option nucléaire a été plusieurs fois évoquée : une partie des installations nucléaires civiles iraniennes est profondément enterrée afin de résister aux explosifs conventionnels. Certains éléments de ces installations pourraient, dans quelques lustres, contribuer à la contruction d'armes nucléaires, seul moyen d'être à l'abri des USA. Les dirigeants étasuniens peuvent difficilement l'accepter. Par ailleurs, l'actuelle posture nucléaire officielle des USA prévoit l'utilisation d'explosifs nucléaires en première frappe, même contre un pays qui n'en possède pas [24]. Toutefois, la destruction de l'économie iranienne suffirait à stopper son programme nucléaire, et cette destruction ne requiert que l'emploi d'armes conventionnelles. On peut donc raisonnablement espérer que les USA ne brandissent l'option nucléaire qu'à titre d'intimidation.

    A ce jour, les grands gagnants de la guerre en Irak sont les Chiites ; les grands perdants, les Etats-Unis d'Amérique. Pour le bien de tous, y compris d'eux-mêmes, ces derniers pourraient accepter leur défaite et en tirer des leçons pour éviter, à l'avenir, pareille déconvenue. Malheureusement, les Maîtres du Pentagone semblent souffrir d'une enflure de l'égo qui rend cette option peu vraisemblable. Ils peuvent aussi essayer de tenir le plus longtemps possible sur leurs positions actuelles, laissant à leurs successeurs le soin de gérer la défaite, ce qui me semble l'option la plus probable. Enfin, ils peuvent choisir l'escalade et entraîner le monde dans une crise majeure.

    Aux USA, des gens s'inquiètent de la période de vacances du congrès, craignant que Bush et sa clique n'en profitent pour attaquer l'Iran par surprise. Cette hypothèse ne peut être exclue, elle est toutefois improbable : l'attaque de l'Iran, si elle ne se limite pas à quelques bombardements, nécessite une préparation visible.

    Toujours est-il que, pour les mois à venir, les conséquences d'un attentat majeur sur le sol des USA, quels qu'en soient les auteurs, pourraient être effrayantes. Une fois de plus, Bush et ben Laden ont les mêmes intérêts.

    claude rainaudi


    [1] En effet, chez les Kurdes, les identifications ethnique et tribale éclipsent, d'un point de vue géopolitique, les identifications religieuses ; quant aux Turcomans (Turkmènes), ils sont très minoritaires et jouent un rôle particulier qui sera développé dans l'article à venir consacré à la situation sur le théâtre d'opérations kurde.

    [2] Si la situation n'était pas si préoccupante, il serait plaisant de se rappeler que ce personnage était l'un des informateurs favoris des USA et que sa milice a collaboré à l'invasion, y compris en fournissant le personnel pour le fameux déboulonnage de la statue de Saddam Hussein. Chalabi est en disgrâce depuis que ses manoeuvres pro-iraniennes ont été identifiées par ses « amis américains »

    [3] Supreme Council for Islamic Revolution in Iraq (rien que ça !), dirigé par Abdoul Aziz el-Hakim

    [4] Da'wa est le parti du « premier ministre » Ibrahim el-Djaafari

    [5] l'Alliance irakienne unifiée (Unified Iraqi Alliance), occupe plus de la moitié des sièges du « parlement » irakien

    [6] Même si leur lutte d'influence commence à se manifester par des « coups d'état municipaux » comme la déposition par les armes du maire de Bagdad, le 9 août, et de celui de Samaoua, le 10, dépositions auxquelles les « autorités » officielles semblent tarder à réagir, même verbalement

    [7] Les troupes US ont l'interdiction constitutionnelle de s'entraîner au maintien de l'ordre. Face à une foule, elles fuient ou tirent dans le tas

    [8] même si, depuis la première guerre « du Golfe », sa laïcité commençait à laisser à désirer, le status de la femme dans l'Irak baassiste était le plus avancé de la région

    [9] La Chine et l'Iran resserrent leurs liens dans de nombreux domaines, par exemple, la Chine vient de signer un contrat de plus de 800 000 $ (environ 600 000 Euros) pour la construction d'un métro à Téhéran

    [10] La déstabilisation du Liban, chiite à plus de 30%, par Hezbollah faisant partie des complications prévisibles

    [11] Hexafluorure d'uranium, gaz qui permet de séparer, dans des centrifugeuses, les différents isotopes de l'uranium. La fabrication de ce gaz est un préalable à l'enrichissement de l'uranium.

    [12] L'évolution du Club de Shangaï est l'une des clefs de la géopolitique mondiale, j'y reviendrai dans un prochain article

    [13] au demeurant parfaitement légale au regard du droit international

    [14] La CIA pense qu'il faudra environ dix ans aux Iraniens pour disposer de la matière première d'une éventuelle arme nucléaire (l'uranium fortement enrichi), il n'y a pas vraiment d'urgence

    [15] non soutenu, à ce jour, par Da'wa sur ce point

    [16] qui pourrait s'appeler Sumer, en mémoire de la civilisation sumérienne, l'un des premières au monde, qui occupait à peu près les mêmes lieux

    [17] Une récente déclaration du gouvernement irakien fait état d'un refus de l'utilisation du sol irakien comme base d'attaque de l'Iran, déclaration dont on devine le destinataire

    [18] Voir carte des implantations chiites.

    [19] J'en parlerai en détail dans un prochain article relatif au théâtre d'opérations sunnite

    [20] Rappelons que George Bush junior se planqua pendant la guerre du Vietnam et, sans avoir jamais vu le front, ni même l'arrière, réussit à être porté déserteur (AWOL).

    [21] « démocratie » qui pourrait bien se passer des femmes...

    [22] Ce procédé de la fausse attaque contre un bâtiment de combat a déjà été utilisé par les USA, pour justifier leur attaque du Viêtnam

    [23] George W Bush a un passé d'alcoolique et de drogué, il a déclaré que le Bon Dieu lui parlait la nuit, et une partie de son entourage ne vaut guère mieux

    [24] Notons cette posture nucléaire US est en contradiction flagrante avec le Traité de non-prolifération (TNP)




PEUT-ON GAGNER LA GUERRE À LA TERREUR ? LA SUITE
GWOT (Gobal war on terror) entre guerre impossible et guerre perpétuelle
11 SEPTEMBRE : UN BILAN TROIS ANS APRÈS

31 août 2004
par huyghe

    Les États-Unis peuvent-ils gagner la guerre globale contre le terrorisme (GWOT) ? La bonne question est : quel serait le critère de la victoire ?

    Il y a trois ans ou presque se produisaient deux événements d'une portée encore mal mesurée. D'abord quatre explosions puis le lendemain quatre mots.

    Tout commence -- on s'en doute -- le 11 Septembre. L'attentat est inégalé en termes de dommages matériels : nombre de morts, destruction des Twin Towers, impact économique en milliards de dollars. Mais son impact est aussi inégalable au sens psychologique ou moral : jamais, même après Pearl Harbour, les USA ne se sont sentis humiliés ou défiés à un tel degré. Jamais ils ne s'étaient déclarés victime d'un crime inaugural qui ouvrirait une autre ère. Il n'y a rien à rajouter à tout ce qui s'est dit sur l'importance de l'événement, analyses ou en hyperboles.

    Le second événement a eu lieu le 12 Septembre : les Etats-Unis déclarent la « guerre à la Terreur ». Depuis, non seulement les mots perdurent (l'expression GWOT, Global War on Terror continue officiellement à définir l'axe principal de la politique américaine), mais ils ont été confirmés par les faits, ou plutôt par la politique U.S.

    Guerre globale, Terreur totale

    Depuis, en effet, la puissance qui prédomine comme jamais aucune autre dans les domaines militaires, diplomatiques, économiques, technologiques ou culturels, a polarisé toute son action autour d'un objectif principal : l'éradication du terrorisme. Elle en a déduit la nécessité des guerres préemptives et réévalué toutes ses alliances à l'aune de la participation à la GWOT. Puis elle a entrepris de purger la Terre des trois T. Le premier est le Terrorisme. De là découle la lutte contre les Tyrannies (les systèmes politiques qui pourraient encourager ou abriter le premier) et contre la Technologie, celle des Armes de Destruction Massive (le système d'armes qui permettrait au terrorisme, éventuellement avec l'aide des tyrannies de menacer les USA). Enfin toujours par effet de cascade, les U.S.A. ont entrepris ce qui ressemble à une lutte sans limites ni frontières afin de convertir la planète aux valeurs démocratiques. Le programme commence par le Moyen-Orient.

    Certes, tout cela n'est pas vraiment nouveau : lutte sans complexe contre le Mal, affirmation sans regret de la puissance et des valeurs américaines et impérialisme démocratique sans fard. Les néo-conservateurs le préparaient depuis avant « 9/11 » mais rien ne prouve qu'une hypothétique administration Kerry veuille ou puisse demain en suivre un autre.

    Même la guerre d'Afghanistan ou celle d'Irak apparaissent aux faucons comme des épisodes de cette grande guerre dont ils annoncent froidement qu'elle pourra durer une génération ou plus. Au moment de la guerre froide, alors qu'elle devait défier une autre superpuissance, l'administration US semblait moins mobilisée. Pourtant, aujourd'hui, elle traque -- en principe -- quelques milliers d'hommes qui se cachent et ne disposent ni d'un territoire, ni d'armement lourd, ni d'un Parlement, ni même d'une station de radio ou de télévision officielle (même si el Quaïda ne manque pas de relais médiatiques). S'agit-il d'une simple affaire de mots ? Bien entendu, chacun est libre de traiter cette bizarre formulation, « GWOT », comme une simple métaphore : il faudrait alors comprendre que les U.S.A. ont le sentiment d'avoir subi une attaque aussi grave qu'un acte de guerre et qu'ils se sentent « comme en guerre ». Pour d'autres, ce serait d'une ruse idéologique destinée suivant le cas, à dissimuler des appétits pétroliers, des plans géostratégiques, la volonté de convertir le monde à un système politique ou encore un prétexte pour maintenir l'opinion en état de paranoïa aigue. Ce n'est pas notre propos d'en discuter ici, d'autant qu'il est assez éclairant de prendre l'expression au pied de la lettre.

    Cela entraîne une question simple : les U.S.A. peuvent-ils gagner la guerre qu'ils disent mener au terrorisme ? La question se subdivise elle-même en : 1) Les U.S.A. vont-ils gagner ? et 2) Est-il possible de gagner une « guerre au terrorisme » ?

    Ces questions sont d'autant plus cruciales que les Etasuniens se les posent eux-mêmes et y répondent souvent par la négative. « Pourquoi la guerre à la terreur ne finira jamais » titrait le Time dès le 26 Mai 2003. Et le président Bush reconnaît au Breakfast Show de NBC le 30 Août : « Je ne pense pas que l'on puisse gagner la guerre à la Terreur. Mais je pense que nous pouvons espérer créer de telles conditions que ceux qui utilisent la terreur comme instrument deviennent moins acceptables dans certaines parties du monde. »

    Quand les succès multiplient les adversaires

    Les U.S.A. sont-ils en train de gagner ? La chose n'est rien moins qu'assurée, sauf à prendre pour argent comptant d'autres déclarations du même candidat G.W. Bush, pour qui le monde serait devenu « plus sûr » depuis l'invasion de l'Irak (allusion à la célèbre formule de Wilson qui voulait faire du monde « a safer place », un lieu plus sûr pour la démocratie), Certes, les pertes de ce qu'il est convenu de nommer « la nébuleuse el Quaïda » sont considérables que l'on comptabilise la disparition de ses bases arrière d'Afghanistan ou le nombre d'arrestations de terroristes ou celui des projets d'attentats découverts à temps. Mais les chiffres ne peuvent faire illusion. D'abord parce qu'ils prouvent a contrario qu'il reste des terroristes à arrêter et des attentats qui réussissent. Ensuite et surtout parce que le traitement militaire du terrorisme s'est heurté à des contre effets inquiétants. La multiplication des attentats-suicide ou des prises d'otage, phénomènes maintenant quotidiens, en sont les symptômes les plus visibles.

    La machine de guerre US est extraordinairement performante pour combattre… des machines. Aucun char au monde ou aucun avion ne peut probablement lui échapper [1]. Mais la caractéristique du terroriste est justement de n'avoir ni char ni avion. Par ailleurs on ne vainc pas le terrorisme en occupant une capitale adverse, on le stimule. De là trois effets imprévus.

    -  L'effet intervention/métastases. Chaque victoire contre ce qui est censé être le cœur du terrorisme, Kaboul ou Bagdad, devient un « succès catastrophique ». Il se traduit par une prolifération anarchique de cellules terroristes, ayant souvent des liens très lâches ou très théoriques avec el Quaïda. Elles sont plus petites, plus virulentes, plus décentralisées. Les files d'attente des candidats au martyre s'allongent à mesure que monte l'antiaméricanisme : il n'a jamais été aussi fort à travers le monde que depuis le 11 Septembre (ou plutôt depuis le 12)... Si l'on préfère une image plus mécanique, c'est la mise en phase de la machine étasunienne à fabriquer des ennemis et de la machine islamique à nourrir le ressentiment.

    -  L'effet dispersion/concentration. Les cibles offertes au jihadisme sont tout à la fois disséminées partout (un train à Madrid, une boîte de nuit à Bali, une résidence pour étrangers à Riyad, une institution financière à New York) et condensées dans des zones d'intense activité. Pour le second point, l'Irak semble réunir toutes les qualités touristico-terroristes. Comme à Beyrouth dans les années 80, de multiples groupes armés, sunnites, chiites ou laïques se battent, prennent des otages, commettent des attentats ; ils le font pour des raisons diverses : criminelles, nationalistes, religieuses… Comme en Afghanistan du temps de l'occupation soviétique, le pays est devenu un pôle d'attraction pour les jihadistes du monde entier.

    -  L'effet image/réseau. Le terrorisme étant aussi par définition une guerre asymétrique de l'information. De ce point de vue le pays qui a inventé Hollywood, CNN n'est capable de maîtriser ni les vecteurs de l'information, ni son contenu, ni sa réception. La redoutable équation photo numérique (celles que prenaient les bidasses tortionnaires d'Abou Grahib, par exemple), plus télévision numérique (el Jazira, el Arabiya) plus réseau numérique (Internet) est fatale à toute tentation de censure des textes et des images disponibles. Du coup, malgré ses spin doctors, ses psyops et sa science de la « guerre de la perception », l'administration US ne fait plus l'agenda, comme on dit outre-Atlantique. Elle ne décide pas de ce qui se dira ou se verra à propos de la guerre d'Irak et du terrorisme. Enfin et surtout les images ne sont pas interprétées de la même façon par des publics de culture ou d'idéologie divergentes. Ainsi, comment expliquer que les islamistes s'emploient systématiquement à filmer et diffuser des images de kamikazes ou de décapitations, images qui, aux yeux des Occidentaux, devraient théoriquement le plus desservir leur cause ?

    Le critère de la victoire

    Mais la vraie question est « Peut-on vaincre le Terrorisme ? ». Ce n'est pas la même chose que « Peut-on vaincre les terroristes ? » Dans le second cas, la réponse est évidemment positive. Depuis la fin du XIX° siècle, début de la pratique systématique du terrorisme (les attentats anarchistes de la fin de siècle ou de la Belle Époque tuent des centaines de gens dont plusieurs chefs d'État sans que personne songe à faire la guerre au terrorisme), nombre de groupes ont disparu. Leurs membres ont été tués ou arrêtés. Ou ils ont abandonné par lassitude. Ou l'action terroriste en a engendré une autre : guérilla, révolution, négociation, création d'un parti politique... Le destin normal du terrorisme, par nature provisoire (tandis que l'armée est une institution permanente et la guerre un phénomène récurrent) est d'être vaincu ou de se transformer en autre chose pour vaincre. Ou plutôt, c'était le cas jusqu'à l'apparition d'un terrorisme dont on voit mal quel facteur endogène le pousserait à devenir mouvement de masses ou parti. Sauf à supposer que le rétablissement du califat abbasside devienne un objectif réaliste. Les jihadistes désirent-ils gagner, au sens politique classique, ou témoigner ? Ceci est un autre débat. Peut-on vaincre « le » terrorisme, donc faire de telle sorte que personne ou presque n'envisage plus ce moyen d'action précisément quand l'omniprésence et l'hyperpuissance U.S. interdisent tout autre voie d'expression au désespoir face à l'occidentalisation du monde ?

    Le critère de la victoire dans cette guerre est tout sauf évident. Du côté des jihadistes, ce pourrait être de venger l'humiliation provoquée par la victoire des Mongols sur le califat en 1258. Du côté US, la victoire serait acquise avec l'extinction d'un certain degré de haine envers le « modèle américain ». Comme le disait Rumsfeld : « Nous aurons gagné le jour où plus personne ne songera à s'en prendre au mode de vie américain ». Cette définition de la victoire est plutôt étrange. Historiquement, la victoire s'obtient par la disparition complète de l'adversaire (peu vraisemblable en l'occurrence, tant les jihadistes semblent recruter), par la signature d'un traité qui suppose un compromis entre les deux acteurs (également peu vraisemblable), ou par la reconnaissance de sa défaite, que ce soit une reddition ou un abandon de fait. La GWOT (Global War on Terror) prétend à la fois rendre le terrorisme matériellement impossible (en détruire les bases arrière, les réseaux financiers, les armements) et l'écraser moralement. Par sa conception -- comme première guerre globale ou première guerre de la globalisation -- par son opposition à toute notion de territoire ou de victoire politique « classique », elle constitue une rupture stratégique majeure. Elle ne doit pas seulement priver l'ennemi de moyens de nuire, mais aussi le faire renoncer à ses fins. Elle doit « prouver » quelque chose : la résolution des Etats-Unis, la crainte des méchants, la force contagieuse de la démocratie. Le but devient moins de changer un rapport de forces que d'envoyer un signal.

    Cette nouvelle guerre semble être destinée à qu'il cesse « de haïr tout ce que nous aimons » selon le mot de G.W. Bush, donc qu'il consente à aimer la liberté et le système qui le garantit. Autrefois, le vaincu renonçait à quelque chose : son territoire, son pouvoir, ses armes, ses griefs éventuellement sa vie.

    Désormais, le voici soumis à un impératif inédit : devenir autre. Car la seule méthode pour que l'autre cesse de vous haïr est qu'il devienne comme vous, du moins à en croire les promoteurs de la GWOT. Vouloir tuer ou arrêter beaucoup de terroristes est un objectif réaliste. Chercher les moyens de diminuer « l'attractivité » du terrorisme, par exemple en persuadant celui qui le pratique qu'il s'isole de son camp naturel, est une politique intelligente. Mais vouloir vaincre militairement la source de l'hostilité est une contradiction dans les termes. La guerre se fait à des ennemis, pas à l'inimitié. Faute de revenir à ce principe et en dépit d'éventuels succès momentanés, une stratégie ne peut aboutir qu'à l'absurde tête-à-tête de deux guerres imaginaires sans issue pensable.

    François-Bernard HUYGHE aobsinfostrat@club-internet.fr

    huyghe


    [1] NdE : Les récentes manoeuvres conjointes Inde / USA montrent une intéressante évolution de cet état de fait : 95% des combats aériens ont été gagnés par les Sukhoï 30 "Flanker" indiens, de fabrication russe




SORTIES DE CRISE
Irak : et après la guerre ?
GUERRE DES SCÉNARIOS ET SCÉNARIOS D'APRÈS-GUERRE

13 mars 2003
par V. Nator

    Un point fait l'unanimité : personne ne peut décrire l'après-Saddam. Les raisons sont évidentes, à commencer par le caractère aléatoire des opérations militaires. Et leur durée : entre six jours et six semaines pour Rumsfeld, mais d'autres évaluations, notamment celles de financiers parlent de six mois. Voilà qui commence bien !

    On connaît le scénario de guerre qui fait rêver les faucons : après une phase de bombardements et d'opérations psychologiques, l'armée irakienne se débande vite, la Garde Républicaine aussi, quasiment sans combattre. Elle ne défend pas les villes, Saddam est tué ou s'enfuit et les foules accueillent leurs libérateurs avec enthousiasme.

    Il y a même un scénario ultra optimiste développé par certains militaires. Il commence par un bombardement très sélectif ne touchant que des installations militaires. Donc pas ou guère de destruction de ponts ou d'usines électriques. Le processus est d'ailleurs déjà largement en cours et l'aviation anglo-étasunienne survole 60% du territoire irakien, bousillant ici un radar, là un centre de communication. Dans cette optique, les soldats irakiens sont convaincus par les tracts qui leur expliquent comment se rendre. Ils se tiennent à l'écart du champ de non-bataille. Du coup, les blindés U.S. foncent comme l'éclair sans même avoir à s'encombrer de prisonniers et capture le Méchant à Bagdad comme dans une vraie descente de police. Toujours dans cette hypothèse, les forces d'occupation peuvent immédiatement récupérer l'armée irakienne, qui se sera montrée coopérative, sans avoir à la dissoudre ou à l'épurer trop durement.

    Le scénario du pire comporte, lui, toutes sortes d'épisodes depuis l'incendie des puits de pétrole jusqu'aux affrontements entre Kurdes et Turcs, en passant par des combats sanglants dans les villes et par la contagion terroriste...

    Mais dans tous le cas, on aboutit au même point : un matin, un général, (Tommy Franks ou un autre) fait une conférence de presse dans Bagdad et annonce : « Voilà ce que nous allons faire... » Ce jour-là ses vrais problèmes commencent et il peut méditer la phrase de Pierre Dac « la prévision est un art difficile, surtout quand il s'agit de l'avenir ».

    Mais pour le jour d'après aussi, les projets fleurissent à Washington. La futurologie post-saddamique est même en passe de devenir une discipline à part entière. Les néo-conservateurs dont nous avons souvent décrit les techniques sont passés maîtres dans l'art des fuites. Ils multiplient les révélations supposées des projets de la Maison-Blanche. Ils l'ont fait pour les scénarios militaires (nous en avons compté cinq ou six) qui reflétaient des luttes de pouvoir entre le Pentagone et le Département d'État. Il n'y a pas de raison de croire que l'usage des scénarios de paix soit moins stratégique. En clair : toutes les spéculations qui suivent ne sont pas nécessairement vraies, mais elles sont significatives.

    Que disent donc les derniers scénarios de « paix » ?

    Il y a d'abord des épisodes incontournables :

    L'armée US part à la recherche de « preuves rétroactives » (une expression du chroniqueur néo-conservateur Charles Krauthammer) pour démontrer que les Irakiens possédaient des Armes de Destruction Massive). Nous leur souhaitons du courage. Car si, à ce jour X, ou bien Saddam possédait de véritables ADM et il y aura eu un carnage effroyable. Ou bien il n'en possédait pas, et la fausseté de la thèse étasunienne est établie.

    Commence aussi la chasse aux « criminels de guerre » irakiens, dont, paraît-il on a déjà établi les listes. Le nombre de militaires et fonctionnaires effectivement inculpés donnera un premier indice : « débaassisation » en profondeur (ce qui n'est pas une petite affaire dans un pays qui tient uniquement par l'État et le Parti) ou réutilisation de l'appareil administratif existant, après toilettage, c'est-à-dire purge des éléments les plus visiblement compromis.

    Il faut calmer l'opposition irakienne, notamment le Congrès National Irakien, la convaincre qu'on ne peut pas lui donner le pouvoir tout de suite et qu'en tout état de cause, il faudra le partager avec des anti-saddamistes de l'intérieur. Comme ladite coalition va des monarchistes aux paléo communistes (et ne parlons pas des séparatistes kurdes), il faudra beaucoup de pédagogie. La solution adoptée consisterait à admettre un conseil provisoire, vaguement consultatif, et composé de six membres, pendant que fonctionnerait une administration militaire US.

    Plus précisément, il faut régler le problème turco-irakien au point où il en sera à ce moment-là. Entre les querelles entre factions kurdes, les appétits turcs sur les réserves pétrolières de Kirkuk et Mossoul, l'éventualité de l'entrée de l'armée turque au Kurdistan irakien et celle d'une sécession des Kurdes des deux pays se dotant rapidement d'une armée, les pommes de discorde ne manquent pas.

    Il faut parer au plus pressé : besoins humanitaires, réparation des infrastructures détruites. Dans un pays où la majorité des habitants dépendent de l'aide de l'État ou des organisations internationales, difficile d'estimer la dimension de la catastrophe. Il faudra de plus gérer les relations avec les ONG ou les organismes gouvernementaux européens, onusiens ou autres. Et justement l'Onu dans un rapport confidentiel prévoit des dégât hallucinants l.500.000 infirmes et blessés à soigner après guerre, 4,2 millions d'enfants, un million de mères, deux millions de personnes déplacées à soigner et abriter, problèmes d'eau potable pour presque un tiers de la population et le reste à l'avenant. Quant à la Croix-Rouge, elle envisage d'avoir à traiter le problème de 800.000 réfugiés irakiens en Iran.

    On sort la calculette. Et c'est ici que commencent les vrais ennuis. Car les versions concurrentes du budget de cette guerre (et surtout de l'occupation qui la suit nécessairement) varient dans des proportions astronomiques. Entre 6 et 9 milliards de dollars par mois pour le Bureau du budget du congrès (CBO), puis 1 à 4 milliards par mois d'occupation ? Ceux qui ont lu ici même l'excellent dossier établi par le GRIP savent que d'autres chiffres globaux oscillent entre 100 et 200 milliards de dollars (Wall Street journal, favorable à l'intervention). Mais les estimations pessimistes peuvent s'élever jusqu'au chiffre démentiel de 1.924 milliards de dollars (W.D. Nordhaus). Resterait également à assumer les conséquences sur les finances U.S. : chute du dollar, dégradation des finances publiques, gonflement du déficit U.S. déjà impressionnant. Un financier australien estime que la guerre pourrait coûter au monde 1% de sa production pendant plusieurs années ! Un seul point sur lequel tout le monde est d'accord : cette guerre coûtera bien davantage que la première (61 milliards de dollars, soit 1% environ du produit intérieur brut (PIB) des Etats-Unis) et il n'y aura personne pour la rembourser.

    Les puits continuent (inch'Allah) à produire du pétrole. Question secondaire : combien et au profit de qui ? Certains faucons envisagent rien moins que de tripler la production, histoire d'exercer une pression sur l'Opep, et de se rembourser sur la bête immonde (payer les frais de la guerre en pétrole irakien, après avoir évincé les compagnies étrangères). En 91 l'Arabie saoudite et quelques autres avaient remboursé l'addition. Mais en 2003, si les Etasuniens se payaient en nature, l'effet sur l'opinion internationale serait abominable : difficile après cela de plaider que la guerre n'était pas motivée par l'avidité pétrolière.

    Une fois résolues les toutes petites questions qui précèdent, les Etasuniens entreprennent l'installation d'un gouvernement militaire U.S. du pays pour une période indéterminée, mais d'au moins plusieurs mois. Ici commence le vrai délire. Combien de troupes faudrait-il ? Plusieurs centaines de milliers d'hommes pour le général Eric K. Shinseki. C'est du délire pour Paul Wolfowitz, le sous-secrétaire d'État à la Défense, beaucoup moins ! Que faire ? Comment établir une démocratie modèle (« Pour les Américains, la démocratie est au bout du fusil » ironisait un diplomate).

    Cerise sur le gâteau : personne n'est absolument certain que les faucons de Washington veuillent tous la même chose. Ainsi la think tank républicaine Heritage proclame en substance sous la plume de John Hulsman « Surtout, pas de nation building à la Clinton. Tirons nous au plus vite de bourbier ». Mais des gens comme Rumsfeld n'envisagent rien moins que la « reconfiguration » démocratique de tout le monde arabe, par un effet de dominos.

    Seule conclusion possible : c'est Pascal qui a raison "Ce n'est que faute de savoir bien connaître et étudier le présent qu'on fait l'entendu pour étudier l'avenir." . La guerre d'Irak apparaîtra sans doute avec le recul comme une des plus folles fuites en avant au nom de l'idéologie. Alain Besançon parlait de « l'idéocratie » soviétique pour décrire un système gouverné par ses représentations mentales. Demain une seule certitude : le début du second millénaire restera comme celui de l'idéocratie étasunienne.

    Valérien Nator

    V. Nator




CONFIDENTIEL.NET
Irak : la guerre a déjà commencé
POINT DE VUE DE PATRICK GILLARD

18 février 2003
par revue de toile

    revue de toile




LA CHRONIQUE DE HICHEM BEN YAÏCHE
Irak : les buts de guerre US
LE DESSUS DES CARTES DE L'OCCUPATION

29 décembre 2003
par H. Ben Yaïche

    Saddam Hussein capturé, quelles sont les plans des USA pour l'Irak et pour la région après cette gigantesque opération médiatique ? Voici un décryptage de la situation à l'aune du discours tenu par les néoconservateurs avant de prendre le pouvoir à Washington et après.

    Il serait naïf de croire que les Etats-Unis d'Amérique vont réviser fondamentalement leur doctrine en Irak. Les leçons des neuf mois de l'après-guerre sont en train d'être tirées et mises à profit pour corriger le tir et ajuster la stratégie pour lui permettre une plus grande efficacité. Le pragmatisme américain ne s'embarrasse pas de contradictions, ce qui prime dans cette démarche, c'est d'intégrer en permanence la réalité, d'épouser la configuration du terrain, afin d'éviter ses pièges et ses leurres. C'est ce à quoi on assiste depuis plusieurs semaines. Mais cela suffirait-il aux Etats-Unis pour sortir du bourbier dans lequel ils s'enfoncent de jour en jour ? Il est encore trop tôt pour le dire avec certitude.

    Tout indique que les faucons de l'administration Bush restent inflexibles -- et intraitables -- sur les objectifs stratégiques de cette guerre, lesquels demeurent inchangés. En revanche, ils ont compris tout l'avantage d'un changement de tactique. Cette manière de faire permet non seulement d'ouvrir le jeu en apparence, de réduire la pression extérieure, mais aussi de donner l'illusion aux adversaires de l'opération en Irak d'accéder à une partie de leurs arguments.

    Rien de mieux pour illustrer ce basculement, qui constitue un point tournant, que la capture de Saddam Hussein, annoncée le 14 décembre. Le décryptage du grand show médiatique mondialisé montre que les Etats-Unis d'Amérique sont aussi hyperpuissance de la communication et de l'image : trois ou quatre gros plans et une image fixe de Saddam Hussein ont été, pendant plusieurs jours, l'événement qui a tout écrasé sur son passage. Plus rien ne pouvait résister à la dramaturgie hollywoodienne de cette arrestation. J'imagine que chacun de nous s'est frotté plusieurs fois les yeux en regardant sur l'écran de sa télé l'ancien président irakien les cheveux en bataille, les yeux écarquillés, le visage parcheminé : l'image parfaite de l'homme des cavernes.

    Saddam agité comme un trophée de guerre ? On peut trouver le procédé choquant, honteux, inacceptable, mais la tentation était trop forte, pour l'équipe de Bush, pour ne pas l'utiliser à des fins de politiques intérieures, à quelques mois des élections présidentielles qui vont nous réserver des surprises. Mais attention à l'effet boomerang ! Saddam Hussein va parler et dire des choses, dont les dirigeants passés et actuels ont tout à craindre. Attendons de voir. Cependant, ne restons pas les yeux rivés sur cette affaire, qui cache des enjeux géopolitiques majeurs. Il s'agit tout simplement de rappeler les buts de cette guerre ? L'Irak n'est que l'alibi dans la tête des néoconservateurs au pouvoir à Washington. Sur l'Orient arabe, leur religion, si je puis dire, est déjà faite : leur nouveau paradigme est en phase d'exécution [1]. Sans vouloir jouer la dramatisation à outrance, force est de constater, cependant, que la situation en Irak s'achemine vers le chaos. Le pays est devenu un laboratoire du terrorisme en tout genre. Les armes passent avec une facilité déconcertante les frontières des pays voisins. Personne ne pourra dire comment vont évoluer les choses. En tout état de cause, ce que l'on peut dire, c'est que la méconnaissance américaine de la complexité de l'Irak -- où l'on tente, à l'insu des uns et des autres, de faire séparément un deal secret avec les kurdes, les chiites et autres tribus --, n'augure rien de bon. Ce marchandage confirme toutes les craintes : l'atomisation selon des critères ethnico-religieux de la société irakienne. Cette vision a été longuement exprimée, argumentée et exposée dans les travaux des think tanks néoconservateurs, dont sont issus les hommes de Bush [2]. D'où le projet de remodelage du Moyen-Orient, avec une démocratisation à la clé ! Cette conviction s'est confirmée dans la tête des dirigeants US après les événements le 11 septembre. Pour plus de clarté, on peut la résumer ainsi : si le monde arabe ne change pas, on se charge de le faire à sa place. Voilà, tout est dit.

    Les difficultés rencontrées en Irak ont beaucoup retardé et compliqué la planification américaine. On sait que, sauf contre-performance électorale en novembre prochain, les Etats-Unis se donnent, au moins, cinq ans (1 + 4) pour réussir [3]. Au-delà de l'Irak, qui constitue la matrice nourricière de la stratégie du Pentagone, des changements commencent à affecter la région. Les signes de craquement de la monarchie saoudienne se multiplient et la zizanie, pour le moment à peine masquée, dans les rangs de la famille royale risque de faire des dégâts considérables. La vie du régime est plus que jamais comptée [4]. Fragilisée, neutralisée, l'Arabie Saoudite sera bientôt hors jeu.

    Tournons le regard maintenant vers la Syrie. Elle est une pièce maîtresse à faire tomber pour desserrer l'étau autour d'Israël, pays au nom duquel les néoconservateurs (Paul Wolfowitz, notamment) ont décidé de procéder à cette redistribution géopolitique régionale. Les pressions sur ce pays sont à l' ?uvre depuis plusieurs mois déjà ; elles vont s'accentuer. Ce faisant, les néo-conservateurs veulent bouter hors du pouvoir les Alaouites ou les pousser à accepter leurs conditions : ouvrir le jeu politique et quitter le Liban, afin de porter l'estocade finale au Hezbollah, considéré par Israël comme l'ennemi numéro 1. A Washington, on s'accorde le temps nécessaire pour y parvenir. Pour l'instant, la stabilisation de l'Irak reste la priorité. Pendant ce temps, Ariel Sharon guette la moindre opportunité pour imposer son plan de paix, tout en maximisant une série de faits accomplis sur le terrain, notamment avec l'érection du mur de séparation, lequel empiète largement sur les terres palestiniennes.

    Les Etats-Unis, architectes du monde arabe ? Cela ne fait guère de doute. Toutes les raisons invoquées pour justifier cette guerre sont épuisées. Saddam Hussein capturé, 44 sur les 55 personnalités figurant sur le jeu cartes sont entre leurs mains. Reste une chose, qui se révèle être un vrai mensonge : l'absence d'armes de destruction massive en Irak.

    La boucle est bouclée. Ce que l'on peut dire au regard du contexte actuel, c'est que les Etats-Unis sont implantés pour de longues années dans l'Orient arabe. Personne ne pourra dire, aujourd'hui, ce qu'il adviendra de cette partie du monde. Ils sont certes militairement les maîtres à bord, mais ils ont sous-estimé -- certainement par maladresse et par cette incapacité de se mettre à la place des autres --, la psychologie profonde des peuples de la région. Les conséquences de cette erreur seront, hélas, terribles pour les Américains, et pour les Arabes. 

    Hichem Ben Yaïche benyaiche@hotmail.com

    [1] Lire ma chronique « Orient arabe : le nouveau paradigme US », www.vigirak.com.

    [2] Sur les think tanks, consultez le site www.vigirak.com. A paraître aux Editions du Rocher : « Quatrième guerre mondiale : faire mourir et faire croire », de François-Bernard Huyghe.

    [3] 1 + 4 : un an de pouvoir à terminer pour Bush et 4 ans pour le nouveau mandat.

    [4] Lire à ce propos le livre « La guerre d'après », de Laurent Murawiec, Ed. Albin Michel. Un chercheur français, proche des faucons US.

    H. Ben Yaïche




Irak : plan de guerre et plan de « com »
L'OFFENSIVE NÉO-CONSERVATRICE

14 janvier 2003
par F.-B. Huyghe

    Selon une formule ressassée, pour gagner la guerre, il faut d'abord « gagner les cœurs et les esprits ». Mais quels cœurs et quels esprits ? Du point de vue américain, il ne s'agira plus seulement de persuader « l'opinion », en présentant un Saddam bien hitlérien, des atrocités bien unilatérales, des frappes bien chirurgicales. Nous ne somme plus en 1991, quand le monde découvrait la guerre à travers l'écran unique de CNN. À l'époque, les spin doctors, spécialistes du marketing appliqué au massacre, donnaient, comme leur nom l'indique, la « pichenette » à l'opinion qui ne demandait qu'à suivre la pente : exaltation martiale et indignation morale. Mais la règle du jeu a changé (voir notre article « Irak, guerre mondiale de l'information, acte II) Pour la prochaine guerre d'Irak quelle opinion les U.S.A. chercheront-ils à convaincre et de quoi ? Et comment ? Quelle guerre de l'information pour quelle guerre tout court ? La réponse est difficile pour une première raison : les promoteurs même de la guerre ne sont d'accord sur rien. Et, comme les échos de leurs disputes nous parviennent, il est possible d'énumérer les chapitres d'une histoire à écrire. Le premier est la guerre idéologique chez les faucons. La bataille commence donc à Washington dans les cercles dirigeants. Elle n'oppose pas interventionnistes et pacifistes, ni républicains et démocrates. Certes, l'opposition à la guerre est loin d'être négligeable et il n'est pas acquis que l'opinion américaine adhère avec enthousiasme à une offensive qui n'aurait pas l'aval de l'O.N.U. Mais le vrai débat met face-à-face les néo-conservateurs, partisans d'une guerre quasi-messianique et des éléments à la fois plus modérés et plus traditionnellement de « droite » selon nos critères européens, les paléo-conservateurs. Les seconds sont opposés par principe aux aventures extérieures ou pragmatiques, les premiers, tel Powell, sont persuadés qu'il ne faut pas ouvrir la boîte de Pandore du monde islamique, du moins pas avant d'avoir résolu le problème israélo-palestinien.

    Kriegspiels et bataille des scénarios

    Dans les cercles du pouvoir politique, économique, médiatique ou intellectuel à Washington, chacun ou presque est pour la guerre d'Irak. Mais visiblement, il ne s'agit pas de la même guerre, comme en témoigne la bataille des scénarios à laquelle nous assistons depuis quelques mois. Au hasard de la presse, on apprend qu'il en existe plusieurs, sans compter toutes les versions de synthèse.
    -  Scénario à la Powell : beaucoup de troupes (250.000 hommes au moins) et une attaque massive contre l'Irak où la Garde Républicaine offre une résistance non négligeable. Il y a donc des pertes importantes et pareille offensive suppose des bases voisines de l'Irak, donc des alliés pour les accueillir.
    -  Scénario à la Rumsfeld : une attaque high tech, venue du ciel avec satellites et missiles ; elle est soutenue par des opérations informationnelles (propagande, psyops, cyberattaques) assez efficaces pour décourager et désorganiser l'ennemi.
    -  Variante « à l'afghane » : des troupes d'élite américaines coordonnent les efforts de l'opposition armée irakienne ; le régime se délite en quelques jours et la population sort dans les rues pour embrasser les libérateurs américains.
    -  Il existe encore d'autres versions : stratégie de « décapitation », isolant les poches de résistance saddamistes, ou « siège » des villes où se réfugieraient les derniers éléments baassistes.
    -  Dernier bruit : les Américains feraient une synthèse entre le plan Rumsfeld (forces spéciales, résistants locaux et technologie aérienne) et les visions du général Tommy Franks qui dirigera les opérations (attaque massive et conventionnelle plus proche du scénario Powell, inspiré de la première guerre du Golfe).

    Tout en laissant de plus compétents se prononcer sur l'efficacité de l'un ou l'autre plan, il est légitime de se poser des questions. Curieuse guerre dont les producteurs ont besoin de consulter autant de scénaristes. La Maison-Blanche est-elle gérée comme un congrès des Verts où chacun présente sa motion ? Il semblerait plutôt que cet apparent désordre traduise des rivalités entre pragmatiques (Powell, une partie du Département d'État, le Général Myers, la CIA…) et jusqu'au-boutistes (Rumsfeld, son second Paul Wolfowitz, Richard Perle directeur du Defense Policy Board auprès du ministère de la Défense, le vice-président Cheyney). Significativement, les premiers surnomment les seconds « les théologiens ». Et comme par hasard, ils sont tous étiquetés néo-conservateurs. Car il ne s'agit pas seulement de régler un conflit de pouvoir, fut-ce par des indiscrétions distillées à la presse pour tester la popularité de telle ou telle hypothèse. Tout ceci repose sur des bases idéologiques. La question du comment renvoie à celle du « pour quoi ». Quelle suite à l'offensive ? Quel but réel à la guerre ?

    Realpolitik ou guerre sans fin ?

    Les scénarios d'après-guerre ne sont pas moins opposés que les plans de bataille. Là encore, une école pragmatique est plutôt pressée de se débarrasser du problème irakien. Elle se contenterait de désarmer le pays, sans nécessairement prendre la responsabilité du changement de régime. À défaut, certains envisageraient solution « à l'afghane » : mettre au pouvoir à Bagdad quelqu'un d'acceptable et s'en tenir là. Surtout, ne pas faire du « nation buidling » à la Clinton. Pour les néo-conservateurs durs, Richard Perle en tête, il s'agit, au contraire, d'une action à long terme. Ils en imaginent déjà les modalités : une période de mandat américain sur l'Irak, une véritable « débaassisation » comparable à la dénazification d'après 1945, ouvrant sur la construction d'un véritable État. Ce nouvel Irak servirait lui-même de modèle et de prélude pour la diffusion d'un modèle politique démocratique dans tout le monde musulman. Iraniens, Somaliens, Syriens et autres Libyens, ne perdraient donc rien pour attendre. Or, s'il faut en croire entre autres le New York Times, c'est la seconde hypothèse qui prévaudrait. Le Pentagone se préparerait à occuper le pays au moins dix-huit mois Sur le modèle de l'Allemagne après 1945, il s'agirait donc de démocratiser le pays, au moins autant que d'éliminer tout danger potentiel pour la sécurité des Etats-Unis. Le pouvoir aurait une composante militaire chargée de maintenir l'ordre, de faire juger les complices de Saddam et, accessoirement de contrôler la production pétrolière du pays pour se rembourser des frais de guerre (certains ont même déclaré ouvertement que les pays qui ne se seraient pas montrés assez coopératifs avant la guerre ou qui auraient freiné l'action américaine - suivez mon regard - pourraient être « punis » en perdant leurs contrats pétroliers). La composante civile du pouvoir, peut-être un administrateur désigné par l'Onu, se chargerait de faire tourner l'économie et de maintenir en fonction les services publics principaux. Or, non seulement un tel plan impliquerait que le CNI, le conseil national irakien composé d'opposants de toutes tendances, n'accède pas au pouvoir, ce qui ne ferait que sanctionner ses divisions et de son inefficacité notoire, mais tout cela vise à des changements politiques dans les pays avoisinants. Et bien sûr, il y a un État à qui le message serait destiné au premier chef : l'Arabie saoudite, mal vue, c'est le moins que l'on puisse dire, par les néo-conservateurs. La monarchie saoudienne, qu'ils soupçonnent d'être liée secrètement au terrorisme, devrait vite changer de direction. Le cas échéant, un triplement de la production pétrolière irakienne, aiderait à mettre à genoux la monarchie saoudienne, en lui enlevant sa capacité de jouer sur le prix des hydrocarbures et de menacer de blocus. Les plus francs envisagent de se débarrasser de la famille régnante (et la remplacer par qui ?). À long terme l'idée est donc de « démocratiser » le monde islamique, seule manière aux yeux des ultras de désamorcer la guerre des civilisations. La boucle est ainsi bouclée, car ce sont les néo-conservateurs qui sont les plus ardents partisans de la guerre contre Saddam, bien avant qu'il soit question d'armes de destruction massive. Ainsi, juste après le onze Septembre Paul Wolfowitz, le numéro du département de la Défense réclamait que l'on s'en prenne simultanément à l'Afghanistan et à l'Irak. L'obsession de la guerre à l'Irak est si forte que l'on parle d'un « get Saddam party », un parti de ceux qui veulent « avoir » Sddam. Tel Caton concluant ses interventions au Sénat romain par un rituel « il faut détruire Carthage », il trouvait partout une raison d'en finir avec le maître de Bagdad. Ceci a commencé avant que George W. Bush ne soit élu. Sous Clinton, de nombreux intellectuels néo-conservateurs réclamaient publiquement cette intervention.

    Les néo-conservateurs à l'assaut

    Or - et c'est ici le point qui nous concerne - ces affrontements ne se déroulent pas que dans les couloirs : ils traduisent exactement le degré d'avancement de la stratégie néo-conservatrice. Elle vise à la conquête des médias, des centres de réflexion et de décision. Pour le dire plus précisément, le parti de la guerre est le parti des idées, des idées que les néo-conservateurs, sorte de gramsciens au service d'une expansion planétaire du modèle du marché, de la démocratie et de la pureté morale, propagent systématiquement et efficacement. Chez eux, intransigeance doctrinale et efficacité rhétorique, rigidité des principes et séduction médiatique vont de pair. Si ce parti triomphe les U.S.A. risquent de devenir une « idéocratie », au sens où Alain Besançon désignait ainsi l'U.R.S.S. Ou du moins, leur politique étrangère sera tout entière dominée par l'utopie d'un monde gagné aux valeurs américaines. Soit dit en passant, cette idéologie implique un mépris souverain pour l'Europe que James Woosley, néo-conservateur, ancien directeur de la CIA comparait aux villageois dans « Le train sifflera trois fois » : ils se terrent dans leurs maisons sans oser se défendre, tandis que Gary Cooper (l'Amérique ) affronte seul tous les bandits. Revenons en arrière pour comprendre ce phénomène. Dans les années 70, la droite américaine est déboussolée : elle a le sentiment de perdre la bataille morale et culturelle face à la contre-culture (hippies, drogue, avortement, pacifisme, permissivité, tout ce qu'autorise la « great society » de L.B. Johnson). Mais les Républicains purs et durs éprouvent aussi le sentiment d'une défaite face à la « nouvelle classe » : les bureaucrates de Washington, les « ingénieurs sociaux », les intellectuels et semi-intellectuels qui contrôlent les médias et les institutions de l'Etat Providence. Ce n'est plus leur monde, ce n'est plus leur Amérique. De surcroît, ils craignent aussi de perdre la guerre froide, après celle du Vietnam, faute de véritable volonté politique Leurs idoles, Goldwater puis Nixon sont écartés. Un secours inattendu leur vient d'ex-libéraux, voire d'anciens trotskystes comme Irving Kristoll. Il décrit ainsi son itinéraire : « néomarxiste, néotrotskiste, néosocialiste, néolibéral et, finalement, néoconservateur". Des démocrates souvent proches du sénateur « Scoop Jackson » sont d'un anticommunismes intransigeant et inquiets de la politique de détente. Ils se retrouveront dans le camp néo-conservateur, parfois en empruntant des passerelles comme l'institut de recherche (think tank) comme American Entreprise. Nombre d'intellectuels se trouvent donc repoussés à droite par la crainte de l'U.R.S.S. ou par un désir de retour aux valeurs religieuses d'une Amérique « saine ». Ils se sentent investis d'une mission : non seulement préserver cette Amérique authentique, mais aussi établir ce qu'ils appelleront plus tard « l'hégémonie mondiale bienveillante » des Etats-Unis, justifiée par sa pureté éthique. Ils réclament une puissance sans complexe au service d'un bien sans nuance. Une Machtpolitik, une politique de puissance, plus un idéalisme sincère : voilà le secret de leur formule. En rupture totale avec l'isolationnisme d'une partie des Républicains, ils se montrent agressivement interventionnistes, impérialistes, volontaristes. Ils sont largement responsables du succès de la « révolution reaganienne », notamment à travers les grandes think tanks qui le soutiennent et le nourrissent de propositions et de projets. Ils rongent leur frein sous Bush père et sous Clinton (seule l'intervention au Kosovo trouvera grâce à leurs yeux). Sous Bush fils, ils conquièrent les postes d'influence. Le 11 Septembre semble donner raison à leur vision dramatique de l'Histoire. La doctrine de la guerre préemptive adoptée par les U.S.A. en Septembre dernier marque leur triomphe. Ont-ils gagné ? Suivant le diagnostic de l'orientaliste Edward Saïd : « C'est la seconde génération de néo-conservateurs tels Richard Perle, Dick Cheney, Paul Wolfowitz, Condoleeza Rice et Rumsfeld qui ont donné l'impulsion pour faire la guerre à l'Irak, une cause pour laquelle j'ai le sérieux doute que Bush puisse être jamais dissuadé. Colin Powell est trop soucieux de son image, trop préoccupé de sauver sa carrière, et il est un homme de trop peu de principes pour représenter une quelconque menace pour cette bande, laquelle a le soutien des pages éditoriales du Washington Post et de douzaines de journalistes et de commentateurs sur CNN, CBS et NBC, comme des hebdomadaires nationaux qui répètent les mêmes clichés quant à la nécessité d'étendre la démocratie américaine et de mener le juste combat, quel que soit le nombre de guerres qu'il faudra provoquer sur l'ensemble du globe. »

    Les armes de l'utopie

    Car c'est par une vision messianique de la politique étrangère que se caractérisent ces intellectuels. Il leur arrive de rester en retrait par rapport aux paléo-conservateurs sur les questions sociales ou morales. Un néo-conservateur n'est pas nécessairement obsédé par la suppression totale de Etat Providence ou par le contrôle le plus strict de mœurs. Ceci, même s'il se réclame de valeurs religieuses. Les néo-conservateurs types sont soit des Chrétiens de droite (souvent « born again », revenus à la foi de leur enfance), soit juifs ultra-sionistes. À tel point que, beaucoup assimilent ce courant idéologique à un lobby pro-israélien pour qui U.S.A. et Israël sont les deux nations élues. Comme le note le Monde (02.10.02) : « Parce qu'il y a parmi eux un Cohen, un Kagan, un Krauthammer et plusieurs Horowitz, et parce qu'ils défendent inconditionnellement Israël, certains de leurs adversaires les ont classés dans la catégorie des groupes de pression juifs. Cette caractérisation, il va sans dire, est lourde d'arrière-pensées. Le sous-entendu est que ce n'est plus l'Amérique qui soutient Israël, mais Israël - ou, plus exactement, la droite israélienne - qui, à travers les néo-conservateurs, inspire la politique américaine. » On peut donc se demander comment une poignée d'intellectuels au statut ambigu est parvenue au statut de guides de la première puissance du monde. La réponse, ils l'ont donnée eux-mêmes : le pouvoir des idées auquel ils croient plus que tout. Mais aussi l'art de les présenter et de les faire circuler.

    Relais et vecteurs

    Dès la fin des années Reagan, les néo-conservateurs avaient de solides appuis dans la presse : Commentary, Public Interest, National Review, The American Spectator, les pages éditoriales du Wall Street Journal. On peut maintenant ajouter New Republic, Weekly Standard, des postions solides au Washington Post, à l'American Spectator. Le New York Times et le Washington Times les publient largement comme Newsweek, le Chicago Tribune et la prestigieuse revue Foreign Affairs. La chaîne par satellite Fox News (la chaîne de Murdoch plus importante que CNN aux U.S.A.) leur est toute dévouée. Il est à peu près impossible d'échapper aux éditoriaux ou articles des intellectuels néo-conservateurs prestigieux comme Richard Perle, Bill Kristoll (fils William Kristoll cité plus haut, il dirige Weekly Standard, la bible des néo-conservateurs de la seconde génération)., Richard Brooks, Paul Wolfowitz, Fred Barnes, Norman Podhoretz, Morton Kondracke, Charles Krauthammer, Frank Gaffney (qui dirige sa propre think tank) ou Robert Kagan (du Carnegie Endowment for International Peace), sans doute le plus brillant. Car, et c'est là leur second point fort, ils sont très présents dans les think tanks. D'une certaine façon l'histoire de la conquête intellectuelle du pouvoir par la droite républicaine se confond avec celle de ces institutions intellectuelles prestigieuses. Leur rôle est multiple : fournir de l'expertise pour nourrir les décisions publiques, avancer des idées nouvelles. Mais elles ont aussi une autre fonction : elles servent à promouvoir des individus qui partagent leurs vues. Si l'on fait partie de la bonne think tank et si l'on possède les bonnes capacités, on accède à des tribunes médiatiques, on publie, on peut espérer des postes brillants au gouvernement, dans le secteur privé, dans l'Université. Bref, on a un plan de carrière presque garanti. Le système fonctionne en boucle : les think tank produisent les élites qui les nourrissent d'idées et souvent les appliquent. Dès les années 70, les think tanks se sont. idéologisées, droite contre gauche. Quitte parfois à se définir systématiquement contre leurs consœurs qu'elles disent « libérales » (comme Brookings, Carnegie et la Rand), les thonk tanks conservatrices ont tenté de traduire les « valeurs américaines » en théories et en propositions. Pour cela elles ont dû à la fois trouver des bases doctrinales, relire Hayek et von Mises, les deux économistes libéraux redécouverts à l'ère des reaganomics , l'économie reaganienne. Mais elles ont aussi su investir les cercles académiques et les revues de prestige, occuper la scène des médias, influer sur le Congrès, proposer une réponse spécifique sur tous les problèmes de l'heure. À ce jeu-là, elles ont écrasé les centres de recherche démocrates. Ne serait-ce qu'en trouvant les crédits et en les utilisant bien. L'historien Paul Gottfried, explique très bien dans The Conservative Movement que les « activistes néo-conservateurs ont su parfaitement maîtriser les systèmes de recherche de fonds auprès des institutions « philanthropiques » de droite et se doter ainsi des fonds nécessaires à la poursuite de leur aventure intellectuelle et éditoriale. » Le système fiscal américain favorise en effet la collecte de fonds par les centres de recherche. Là-bas, on peut déduire de ses impôts les dons que l'on fait à une think tank proche de ses choix idéologiques, comme s'il s'agissait d'une institution philanthropique. Désormais, les néo-conservateurs font la pluie et le beau temps à CSIS (Center for Strategic and International Studies) très influent dans les milieux de la Défense et de la diplomatie, à American Entreprise Institute plus centré sur les problèmes économiques, à la puissante Hoover Foundation, à Heritage, la plus célèbre des institutions de droite de ce genre, d'un niveau académique moindre mais très active à l'égard du pouvoir politique et des médias. Et finalement, ce sont souvent des think tanks de droite, mais libertariennes, comme Cato qui opposent la réplique intellectuelle la plus forte aux néo-conservateurs. De façon plus générale, leurs meilleurs critiques sont moins des démocrates un peu dépassés dans cette affaire que des « paléos », notamment les partisans de Pat Buchanan, hostiles aux interventions extérieures et aux aventures Enfin et surtout, les néo-conservateurs ont infiltré le « Mice » (military/industrial/congressional establishment. ) Le vice-président Cheyney (dont l'épouse, Lynn, est une universitaire de renom et une tête pensante du néo-conservatisme), le numéro 2 du Pentagone Paul Wolfowitz, Condoleeza Rice, Richard Perle gourou intellectuel de la ligne dure entourent W. Bush d'une garde prétorienne idéologique.

    Les néo-conservateurs n'envisagent pas moins que de mener ce qu'ils nomment eux-mêmes la quatrième guerre mondiale (la troisième étant la guerre froide). Leur but est la rédemption du monde et ils sont prêts à en payer le prix sans faire de compromis. La première question que nous devons nous poser est donc celle du pouvoir idéologique à Washington. Tout dépend de qui choisira l'ennemi et les fins de la guerre. Et ce choix passe d'abord par la maîtrise des médias de masse comme des vecteurs d'idées dirigés vers les élites.

    François-Bernard Huyghe Observatoire d'Infostratégie

    infostrategique@paris.com

    F.-B. Huyghe




ÉLECTIONS U.S. ET TENDANCES STRATÉGIQUES LOURDES
Kerry, l'Irak et nous
LE CANDIDAT DÉMOCRATE, L'HÉGÉMONIE U.S. ET LA GUERRE PERPÉTUELLE

4 mars 2004
par F.-B. Huyghe

    Après avoir un moment parié sur Howard Dean, les médias commencent à envisager une victoire de John Kerry contre G.W. Bush en Novembre 2004. Ce pronostic s'appuie sur un frémissement dans les sondages et sur l'idée que la dégradation de la situation en Irak, aggravée par l'interminable scandale des ADM favorisera le candidat démocrate. À vérifier !

    Il y aurait beaucoup à objecter à cette vision optimiste (il suffit de chasser Bush et ses méchants néo-conservateurs pour revenir à la normale) :

    a) l'expérience de quelques erreurs dans ce genre de pronostics (en France, nous n'avons guère de leçon de sondages à donner là-dessus)

    b) le fait que Kerry n'a guère encore essuyé le feu de la contre-campagne républicaine. Pour l'instant il n'y a eu que quelques rumeurs sur ses affaires extra conjugales, une photo truquée le montrant avec Jane Fonda et quelques piques de G.W. Bush dans ses spots télévisés contre ce « Massachussetts liberal » (équivalent américain de la gauche caviar) et ses supposées complaisances à l'égard des lobby.

    c) l'avance des républicains en termes de soutiens financiers et médiatiques dans un système de marketing politique dont l'élection de Schwarzy comme gouverneur de Californie ne donne qu'un avant-goût... Par ailleurs, même si le phénomène dit « ABB » (Anything but Bush) dispense Kerry de trop devoir faire de concessions à son aile gauche, G.W.B. en fait, lui, à son aile droite et en particulier religieuse. Or celle-ci représente un énorme potentiel électoral, militant et financier. À cet égard il sera intéressant de suivre ce que l'initiative de Bush contre le mariage homosexuel lui rapportera politiquement

    d) la place relative de l'affaire irakienne dans les choix de l'électeur moyen U.S.,

    e) l'éventualité de deux événements qui pourraient tout bouleverser : la capture de ben Laden que certains militaires U.S. annoncent pour le printemps, ou un second attentat de grande ampleur sur le sol U.S.

    Admettons cependant que John Kerry soit élu. Cela signifie-t-il ipso facto la fin de la querelle franco-américaine ? Ou de ce qu'il est convenu d'appeler l'unilatéralisme U.S. ? Dans un premier temps, un président démocrate aura tout intérêt à proclamer la fin du malentendu entre les États-Unis et le monde en serrant toutes les mains qu'il pourra y compris celle de Jacques Chirac.

    Cela ne changera pas les grandes options de Kerry qui reste un partisan de ce qu'il appelle « un leadership global américain » et qui se prononce ouvertement contre l'idée d'un monde multipolaire chère à la diplomatie française à laquelle il reproche d'ailleurs sa conduite dans l'affaire irakienne. Le sénateur du Massachusetts n'est donc favorable multilatéralisme que dans la mesure où cela apporte des soutiens concrets et une légitimité à l'action des U.S.A. Pas quand cela la freine. Nous invitions ceux qui croiraient le nouveau J.F.K. prêt à amorcer un retrait américain à lire son livre « A call to service » (éditions Viking). Ils y découvriront un programme politique qui n'est pas exactement pacifiste ou altermondialiste.

    Mais en tout état de cause et quelles que soient les bonnes intentions de la nouvelle administration, elle sera confrontée à une double résistance.

    Interne d'abord : en toute hypothèse, la Chambre des représentants et le Sénat resteraient républicains au moins quelques temps. Les réseaux idéologiques, religieux, financiers, sur lesquels s'appuient les néo-conservateurs ne resteraient pas inactifs face à un président suspect de préparer une deuxième humiliation du Vietnam.

    L'autre résistance viendrait surtout de la force d'inertie : on ne « freine » pas comme cela. Un budget militaire de 400 milliards de dollars ne se reconvertit pas du jour au lendemain.

    Quant à une éventuelle passation de pouvoir à des autorités légitimes irakiennes, ce n'est pas non plus une mince affaire. Organiser des élections, réduire sa présence militaire sans que cela ressemble aux adieux à Saïgon, ne pas laisser la place à une République Islamique d'Irak shiite ni à un Kurdistan autonome, ne perdre ni la face ni le contrôle, laisser un maximum d'autonomie à des supplétifs locaux fiables ? Et le tout en gérant les dossiers de la Corée, de la Syrie, de l'Iran et en envoyant au monde le message que les USA se sont désormais convertis aux vertus du dialogue ? : de plus expérimentés hésiteraient.

    Allons un pas plus loin et supposons ces problèmes solubles. La vraie question resterait : peut-il y avoir réorientation stratégique ? Car notre petit contentieux franco-américain ne se réduit que pour partie aux bizarreries que ressassent les analystes : supposées gaffes de Villepin (qui n'aurait pas du agiter l'arme symbolique du veto à l'Onu), agacement de l'Amérique profonde face à un peuple présumé immoral et veule, contentieux remontant à de Gaulle ou Tocqueville, problèmes sémantiques portant sur la traduction de « multipolaire » ou de « laïcité ». La véritable question est de savoir s'il peut y avoir un autre choix stratégique que celui tracé par Brezinski il y a plus de dix ans : profiter de la prédominance étasunienne peut-être temporaire, mais dans tous les domaines, pour ne tolérer ni ennemi ni concurrent (telles la Chine ou l'Union Européenne).

    L'éventuelle réorientation devrait surmonter trois obstacles :

    -  La pesanteur de la puissance. Elle veut son propre accroissement... Difficile de résister à la tentation de s'affirmer chaque fois que l'occasion se présente, de défendre des intérêts qui ne rencontrent guère de résistance et avec une force qui ne craint pas de riposte. Difficile de se plier à des contraintes juridiques ou de négocier des alliances, là où il est plus facile d'agir directement.

    -  L'illusion idéologique. Nous en avons connu la version néo-conservatrice dure qui affirme que les intérêts nationaux se confondent avec ceux de la liberté et de la prospérité de la planète. Leur appétit d'Empire proclamé se réclame de la morale et des droits de l'homme. Pour autant, une administration démocrate -- même si elle prônait une version soft du type de « l'élargissement démocratique » de Clinton --, échapperait-elle à cet esprit missionnaire et universaliste ?

    -  L'enchaînement de la peur. L'idée que le ROW (rest of the World, le reste du monde) est le territoire de tous les dangers. À vouloir la sécurité absolue, à prétendre éliminer « les gens qui haïssent la liberté » (tyrans, islamistes, terroristes..) et les priver de moyens d'action (sanctuaire comme en Afghanistan, ADM comme en Irak), la guerre préemptive se nourrit d'elle-même. Il faudra plus qu'un président de bonne volonté pour rompre ce cycle.Il faut changer de logique.

    Tout cela n'est pas follement encourageant. Mais entretenir l'illusion qu'il suffit que l'Amérique se débarrasse de ses méchants faucons pendant que l'Europe exerce sa censure morale serait cent fois pire.

    François-Bernard Huyghe aobsinfostrat@club-internet.fr

    F.-B. Huyghe




LA JUSTICE ET LA GUERRE
L'Irak, la guerre et l'Europe
QUELLE SORTIE DE CRISE POUR L'EUROPE ?

18 février 2003
par E. de La Maisonneuve

    Il peut paraître inutile d'en rajouter aux pertinentes analyses qui nourrissent la chronique d'une seconde guerre du Golfe annoncée. Quels que soient les atermoiements diplomatiques, les campagnes médiatiques ou les manifestations populaires, il ne fait plus guère de doute que cette guerre aura lieu.

    Dans quelques semaines, voire dans quelques jours, la question du délai importe peu : la dynamique de montée en puissance des forces américaines est lancée, et on n'envoie pas près de deux cent mille personnels, trois groupes de porte-avions et des centaines de chasseurs-bombardiers pour gesticuler ou faire simplement acte de présence au Moyen Orient. Le processus de « mise en condition psychologique », de propagande pour adopter un langage commun, est également largement engagé.

    Combien de temps cette guerre durera-t-elle : six jours, six semaines, six mois ? Nous n'en savons rien, ni les uns ni les autres, sauf à espérer pour les soldats américains comme pour leurs adversaires qu'elle soit brève. Quels seront ses effets ? Nous l'ignorons aussi ; car la guerre, qui porte la violence à son paroxysme, a ceci de particulier de déclencher des phénomènes insoupçonnés - ressorts et détours - qui rendent ses conséquences imprévisibles. On peut néanmoins conjecturer que l'Irak à l'évidence, centre historique, géographique et stratégique du Moyen Orient, ainsi que les pays environnants très probablement, et au-delà le monde arabo-musulman sans doute, en seront bouleversés. Dans quelle mesure ? Jusqu'à quel point ? Telles sont les véritables interrogations, et donc les enjeux, du drame qui se prépare. S'il est manifestement incongru de tirer des plans sur le « comment ? » de ce prochain événement, il semble en revanche nécessaire de revenir sur son « pourquoi ? », le processus et les motivations qui vont conduire les Etats-Unis et quelques-uns de leurs vassaux à une telle extrémité. Là se situent les clés de compréhension d'une crise mondiale décisive pour l'avenir des relations internationales.

    Les raisons stratégiques, patiemment décortiquées par les analystes, en sont maintenant bien connues : le pétrole d'une part, le terrorisme d'autre part. La première guerre du Golfe a montré l'instabilité d'une zone stratégique pourtant primordiale ; les attentats du 11 septembre ont révélé, avec la vulnérabilité américaine, l'hostilité grandissante des habitants de cette région arabo-musulmane. La convergence de ces deux facteurs aurait dû conduire à désigner le véritable coupable : l'Arabie saoudite, premier réservoir mondial de pétrole, temple du wahabisme et soutien principal de l'islamisme, en outre régime féodal détestable et passablement corrompu. Mais, pour d'innombrables et innommables raisons, économiques et financières en particulier, une invasion du « Dar el Islam » est tout simplement impensable, du moins dans les conditions politiques actuelles. Comme les Etats-Unis sont soumis à d'intenses pressions intérieures, qui tiennent autant de la soif de vengeance du peuple américain après l'affront du 11 septembre que de la nécessité économique à moyen terme de s'assurer le contrôle du maximum des réserves pétrolières du monde, il leur faut trouver un exutoire régional et désigner le bouc émissaire qui permettront de satisfaire ces multiples et incontournables besoins d'action. L'Irak présente toutes les qualités de la cible recherchée, car ce pays - au ban des nations depuis sa tentative de mainmise sur le Koweit - maintient un fort contentieux avec la communauté internationale, soucieuse après la guerre froide de maîtriser la prolifération des armes de destruction massive. Tous les efforts de l'immense machinerie américaine, médiatique et diplomatique, viseront donc à faire peser, voire à créer, un maximum de charges sur le régime irakien et, par là, à tenter de légitimer l'emploi de la force au Moyen Orient.

    Pour atteindre cet objectif de dénonciation puis de diabolisation de l'Irak, l'Amérique va faire resurgir ses ressorts profonds : le messianisme et l'hégémonie, l'un et l'autre étant liés, « le bien étant toujours du côté des gros bataillons ». La supériorité de la puissance américaine, qu'elle soit de nature économique, militaire ou culturelle, est incontestable et sans rivale ; elle est à même de faire croire aux Américains qu'elle procède de la supériorité intrinsèque de leur système économique, de leur régime politique, de leur civilisation, de leur conception de la vie, etc. et qu'ils détiennent en quelque sorte la vérité ; à ce titre, ils seraient seuls capables de dire et de faire le Bien, et donc de désigner le Mal. L'hégémonie actuelle conforte ainsi un messianisme inscrit dans les gènes de la nation américaine et qui fait appel aux vieilles notions de « juste cause » et de « guerre juste », imaginées aux premiers temps du christianisme (IV° siècle) et qui avaient pour but de justifier effectivement la confusion des pouvoirs temporel et spirituel. C'est en brandissant ces notions au cours des siècles, aussi bien au nom de la religion que de la souveraineté des Etats et surtout des idéologies, celle exigeante et inspiratrice de la liberté comme celles immondes des totalitarismes, c'est au nom de la « juste cause » invoquée par toutes sortes de régimes qu'on a commis les pires carnages et les plus grandes injustices ; c'est au nom de la « guerre juste » et souvent de la raison du plus fort qu'on a dénoncé l'Autre et déclenché des actions « préventives » et « punitives » ; c'est bien au nom de ce « bon droit » qu'ont été menés au XX° siècle les conflits les plus impitoyables et les plus ravageurs de l'histoire humaine. Et c'est contre cette licence que s'étaient octroyés les Etats d'invoquer à tout propos la justice pour assouvir leur soif de vengeance, leur violence ou tout simplement leurs différends qu'ont été créées les Nations Unies et qu'a été élaborée puis paraphée par cent quatre vingt sept Etats la charte qui les lie et limite l'emploi de la force à la seule « légitime défense ». Depuis 1945, le monde n'est plus régi par le « bon vouloir » des monarques ou par la soi-disant « juste cause » des peuples, mais par le « droit ».

    De leur fondation jusqu'à aujourd'hui, les Etats-Unis ont presque constamment dominé les contradictions internes qui naissent de l'opposition entre leur sens réel et profond de la démocratie confronté à leur tentation hégémonique qu'alimente une puissance hors normes. Il semble que leur Administration, sous le choc du 11 septembre et donc influencée par ce drame, soit tentée de céder au tropisme unilatéral de l'impérialisme. Elle y est poussée par le double traumatisme qu'elle vient de subir, sans préavis et au faîte de sa puissance : la prise de conscience d'une vulnérabilité physique qu'aucun repli isolationniste ne pourra désormais atténuer, pour cause de mondialisation - car l'Amérique découvre qu'elle a besoin du monde ; le sentiment d'une contestation croissante de sa toute-puissance dans un monde dont elle pourrait s'attendre à ce qu'il soit uniformément admiratif et reconnaissant. La résistance qu'opposent certaines nations, au premier rang desquelles la France, à cet « exercice solitaire » de la puissance qui tente si visiblement les Etats-Unis de 2003, leur paraît alors au mieux comme inconvenante, au pire comme un acte de trahison. Cette attitude les rend mécontents, arrogants et méprisants à l'égard de ce monde extérieur, « barbare » pour l'essentiel, archaïque s'agissant de la « vieille Europe » ; et ils réagissent à leur encontre avec des arguments infondés ou des manipulations grossières comme le rapport d'expertise britannique bidouillé ou l'enregistrement miracle de Ben Laden.

    Mécontentement des uns et résistance des autres alimentent la triple crise à laquelle nous assistons qui, outre les relations franco-américaines qui en ont vu d'autres, affecte l'ONU, l'OTAN et l'Europe, en attendant celle, majeure, que provoquera la guerre elle-même. Le bras de fer qui s'est engagé au Conseil de Sécurité sous les yeux d'une opinion publique mondiale enfin décillée ne peut que conforter le « passage obligé » des Nations Unies dans les relations entre tous les pays, quels qu'ils soient ; ce forum, si souvent décrié pour ses parlotes et son inefficacité, sera désormais incontournable et, même si la mission des inspecteurs en désarmement finit par échouer, il aura marqué un point décisif en obligeant les Etats-Unis à donner une vraie légitimité à leur action et à la différer de quelques semaines au moins. L'ONU, associée à l'opinion publique, est un efficace régulateur des tensions internationales et un redoutable empêcheur de faire la guerre par convenance univoque. De ce point de vue, la crise actuelle est bénéfique.

    S'agissant de l'OTAN, dont l'insanité était criante depuis dix ans que sa mission était périmée, nous ne pouvons que nous réjouir de la voir voler en éclats. Elle était et reste, n'en doutons pas, le cheval de Troie de l'Amérique au sein de l'Europe en gestation pour l'empêcher d'organiser un système de sécurité qui lui soit propre et apte à protéger ses intérêts.

    Cette crise doit ouvrir les yeux des Européens sur les vrais enjeux de la construction en cours. Que veut-on fabriquer : un clone américain en modèle réduit ou un élément fondateur d'un multipartisme nécessaire ? Que l'Europe se montre à cette occasion nue et divisée n'est ni une révélation ni un drame ; c'est une réalité qui, en dénonçant les hypocrisies, oblige à repenser les objectifs, à rappeler certains membres actuels ou futurs à la solidarité et aux actes fondateurs. Il n'est pas inintéressant de noter en l'occurrence que c'est autour du noyau dur européen constitué de l'Allemagne et de la France que se dessine aujourd'hui une alternative, que pourrait s'esquisser demain une autre façon, ni pro ni anti-américaine, mais européenne, de voir et de vivre le monde moderne. De cette crise, dont l'Irak fera sans aucun doute les frais, pourrait néanmoins sortir une utile redistribution des cartes dont l'Europe, paradoxalement, pourrait tirer un bénéfice certain.

    Eric de La Maisonneuve

    E. de La Maisonneuve




L'Occident ou le western ?
QUAND L'IDÉOLOGIE PRODUIT SON CONTRAIRE

15 avril 2003
par F.-B. Huyghe

    Les Etats-Unis prétendaient vouloir imposer le modèle « occidental » en Irak : droits de l'homme, marché, bonne gouvernance, valeurs éthiques. Ils y ont exporté le modèle du western : pillards, recherche des « most wanted criminals, » citoyens en armes, milices, insécurité généralisée, et la cavalerie qui n'arrive pas toujours à temps…

    Cette curieuse propension à produire des effets contraires à ceux que l'on recherche semble se transformer en règle. La guerre en Irak était censée empêcher le chaos (la menace saddamique) elle déchaîne l'anarchie. Elle était supposée assurer la défense commune des démocraties occidentales, elle a divisé l'Europe et séparé les alliés. Elle devait pacifier la région, nous voyons déjà les futurs conflits qui se préparent. Elle était destinée à éradiquer le terrorisme, elle lui fournit des arguments et sans doute des recrues. Elle devait faire disparaître les Armes de Destruction Massive : personne ne voit celles de l'Irak (sans doute pour l'excellente raison qu'elles n'existaient pas, ou du moins pas en quantités significatives), mais la Corée accélère son programme atomique.

    Comment expliquer l'emploi de tant de capacités (dont les capacités intellectuelles de tous les conseillers et chercheurs qui théorisent l'emploi de la puissance étasunienne) pour si peu d'efficacité ? Cette fois, pas question de mettre en cause une prétendue « naïveté » ou « brutalité » US ; ce n'est pas de ne pas avoir assez pensé leur action que souffrent les Etats-Unis, mais du contraire. D'un excès d'idéologie ou plutôt d'un singulier divorce entre l'idéologie et la réalité.

    Une idéologie, rappelons-le, n'est pas une production arbitraire de l'esprit. Elle ne tombe pas du ciel des idées et elle n'y mène pas seulement. C'est la traduction des passions et des intérêts d'un groupe humain sous forme de système propre à expliquer le monde, à réfuter les idéologies concurrentes, et à proposer une direction à une action. Ce système est particulièrement enclin à suivre sa propre logique jusqu'au délire dans deux situations extrêmes.

    Soit lorsqu'il croit avoir trop de prise sur ledit réel, notamment dans un système totalitaire de type soviétique. Dans ce cas, il peut imposer non seulement le silence à toute forme de critique, mais aussi l'obligation pour chacun de proclamer la véracité de ladite idéologie.

    Soit lorsque l'idéologie est le produit d'un groupe quasi sectaire isolé de toute forme de prise sur la réalité, et qui délire d'autant mieux que ses idées sont sans conséquence.

    Bien entendu, il serait absurde de comparer les U.S.A. de Bush à l'U.R.S.S. de Staline ou les néo-conservateurs à un groupuscule trotskiste. Mais les relations qu'entretiennent les idéologues de Washington avec le monde extérieur en général et la réalité en particulier constituent une forme particulière de son déni qui présente des caractères communs avec les deux autres.

    Nous ne résistons pas à la tentation de citer Alain Besançon dans les Origines intellectuelles du léninisme, tant son analyse peut se transposer à la situation présente : « Le langage idéologique est une fusion du liturgique et du scientifique. Certes, il se veut tout entier scientifique. Mais la « science » idéologique ne se cantonne pas au phénomène. Elle pénètre dans l'Etre et en donne la loi… Ce discours devient magie à mesure qu'éclate son impuissance. Incapable de modifier le réel selon ses fins, de créer un autre réel conforme à ce qu'il promet, son rôle est d'évoquer, au sens magique du terme, c'est-à-dire de suggérer une réalité inexistante. »

    Or que dit le langage idéologique néo-conservateur ? Il nous semble qu'on peut le comprendre à partir de la notion centrale d'exception.

    -  Exception historique : le « moment unipolaire », la période où une seule puissance dominante ne trouve aucune rivale à sa mesure apparaît aux néo-conservateurs non pas comme une situation provisoire, comme l'attente d'un rééquilibrage ou d'un retour à la normale, mais comme l'aube d'une ère nouvelle. C'est le moment du plus grand péril où l'ordre d'un monde solidaire est menacé par toutes sortes de périls : terrorisme, États en faillite, prolifération des moyens technologiques de destruction (ADM) et de perturbation (cybermenaces), possibilité de contagion des crises économiques. Mais c'est aussi pour eux le moment de la plus grande espérance : la nation choisie par Dieu est « bound to lead », condamnée à diriger L'Amérique devient qu'elle le veuille ou non « the reluctant imperalist », l'impérialiste malgré elle, celle qui a un « destin manifeste », etc.

    -  Exception étasunienne. Cette Nation née, non pas de l'histoire des hommes nés sur une terre, mais de leur volonté d'établir un nouveau contrat et de vivre conformément à leurs aspirations est unique en son genre. Non seulement elle a une relation particulière avec un Dieu qui la missionne, Non seulement elle l'emporte dans tous les domaines (c'est le pays des « best men » selon G.W.). Non seulement ses valeurs sont les meilleurs. Mais elles sont valables pour tous et en tout lieu. L'unicité fonde l'universalité : américaniser le monde, c'est le mondialiser ; c'est presque suivre le sens de l'Histoire. Pareil modèle est fait pour être exporté, puisqu'il est universellement valable.

    -  Exception de sa puissance. Non seulement en termes de mesure ou de valeur (sa puissance est bonne par nature) mais en tant que référence : toute puissance, toute excellence se mesure à l'aune de la sienne.

    -  Exception de sa force. Celle qu'elle emploie dans les relations internationales est fondatrice d'un ordre nouveau. Elle suppose une violence anti-violence puisqu'elle lutte contre les forces du chaos. Nous vivons dans un « état d'exception » où les fondements mêmes de l'ordre international sont menacés par les États- voyous et les terroristes. Respecter le droit international positif, par exemple la convention de Genève dans la lutte contre l'ennemi, ou rechercher un mandat de l'Onu avant de déclencher une guerre, tout cela est inutile. C'est même illégitime au nom de ce droit supérieur en voie de formation. Ici, les néo-conservateurs aiment opposer de façon quasi vitaliste, leur puissance génératrice d'ordre à la faiblesse européenne. Elle se cache derrière les masques du juridisme ou de l'appel à l'accord et à la négociation pour masquer sa propre décadence et son incapacité à faire face aux défis de la réalité.

    -  Exception des intérêts U.S. : ils coïncident avec ceux de l'humanité, et d'ailleurs la politique étasinienne ne cherche aucun profit mais se met au service de valeurs. Sa moralité découle de son intentionnalité.

    -  Exception de la domination étasinienne : elle cherche à affranchir les peuples de leurs tyrans. On fait donc la guerre au nom des gens qu'on bombarde et pour leur bien. On les commande pour les libérer. Ceux qui pensent le contraire sont des racistes persuadés que les Arabes sont incapables d'accéder à la démocratie.

    -  Exception de la guerre menée par les U.S.A. Elle n'est pas l'affrontement de revendications ou d'ambitions par les armes jusqu'à ce qu'une des deux volontés politiques cède suivant le schéma de Clausewitz. C'est une guerre policière d'éradication du crime, une guerre pour éliminer par l'action préventive les moyens des crimes et les sources des guerres de demain (les régimes dangereux, les réseaux terroristes, les troubles futurs…).

    -  Exception du mal que combattent les U.S.A. Ses ennemis ne sont pas mauvais parce qu'ils emploient des moyens inacceptables pour des fins politiques : accroître leur territoire, leur richesse ou leur puissance, réaliser leurs idéologies, dominer des peuples, etc. Ils sont guidés par un ressentiment contre tout ce que représente les USA. Ils sont haineux par essence. Le mal est chez eux de l'ordre des fins et non des moyens.

    Il faudrait écrire des livres entiers pour réfuter toutes ces « exceptions ». D'une certaine façon d'excellents ouvrages comme « Après l'Empire » d'E. Todd ou « L'Empire du chaos » d'A. Joxe démontent très bien le mythe de l'hyperpuissance. Nous nous contenterons ici d'une simple remarque en guise de conclusion. L'idée même d'exception est un assez bon indice d'une pensée fortement idéologisée : notre peuple est exceptionnel, notre race, notre classe, notre projet ; la présente situation historique où se joue l'avenir de l'espèce est exceptionnelle… Tout ce qui se dit hors norme, hors contradiction ou hors histoire doit être regardé à la loupe.

    Ici, il se pourrait bien que l'idée d'exceptionnalité absolue mène à trois erreurs non moins absolues :
    -  croire que tout est possible : ne donner aucun frein à ses ambitions rend autiste ;
    -  croire que tout est pareil : nier l'altérité, penser que le monde est composé de gens qui pensent comme vous ou qui aspirent à devenir comme vous c'est se condamner à ne rien comprendre :
    -  croire que tout est hostile : développer sa paranoîa, c'est le meilleur moyen de lui donner raison. S'imaginer entouré d'ennemis et de périls, c'est la meilleure façon d'en susciter.

    François-Bernard Huyghe

    Observatoire d'infostratégie

    Infostrategique@paris.com

    F.-B. Huyghe




CHRISTIAN HARBULOT
La France est désormais condamnée à inventer sa propre guerre de l'information
"CETTE GUERRE DE L'INFORMATION EST PLUS IMPORTANTE QUE LA GUERRE MILITAIRE "

18 avril 2003
par revue de toile

    revue de toile




La légitime défense préventive, une hérésie à l'encontre du droit international
BOMBARDEMENT DE L'IRAK : UN AUTRE REGARD

7 août 2003
par Martial Tchenzette

    La légitime défense qui permet à une entité étatique de riposter à une agression. La légitime défense qui met en exergue une réponse à une attaque par une autre attaque se situe dans le restreint sillage des exceptions à la règle de l'interdiction du recours à la force dans les relations internationales. Cependant, la conception d'une légitime défense préventive dans le cadre du bombardement de l'Irak, sans être un précédent dans l'histoire du droit international, est sujet à controverse. Rappelons que cette guerre s'intègre dans un contexte assez trouble. Il n'y a pas de mal à constater que les attentats du 11 septembre 2001 ont été un catalyseur du déclenchement de l'attaque contre l'Irak. L'adhésion de la communauté internationale, peu de temps après la destruction des tours jumelles, à la cause des Etasuniens donnera à ces derniers un blanc-seing dans l'implémentation de leur politique étrangère offensive dont le point stratégique reste l'élaboration de l'axe du mal. Le gouvernement de Bush passait ainsi de la stratégie offensive à la stratégie défensive. L'Irak a été désigné comme première cible. La doctrine de guerre préventive devait avoir une base juridique, les juristes faucons ont fait recours au droit à la légitime défense mais à la légitime défense préventive. Concept qui demeure une hérésie à l'égard du droit international, étant donné qu'il traduit mal la notion de légitime défense dont les conditions ne sont d'ailleurs pas respectées.

    LA LEGITIME DEFENSE PREVENTIVE : UNE EXTENSION ABUSIVE DU CONCEPT DE LEGITIME DEFENSE

    Précisons au préalable avec le Sénateur Edward Kennedy qu'une distinction fondamentale doit être établie entre le concept de guerre ''préemptive'' et celui de guerre ''préventive''. Une guerre ''préemptive'' ne peut être menée qu'en cas d'existence de preuves matérielles démontrant l'imminence du danger et la nécessité d'agir et la guerre ''préventive'' quant à elle s'atelle à lutter contre une menace plus stratégique pesant sur les Etats-Unis et sur le monde. Cette distinction assez ambiguë ne permet pas de répondre à toute la controverse qui continue de peser sur le concept de légitime défense préventive. En effet, la Charte des Nations Unies dispose en son article 2, paragraphe 4 que le recours à la force est interdit dans le cadre de résolution des conflits. Mais cette norme de jus cogens est tempérée par l'article 51 de la même charte. Cet article dispose : « Aucune disposition de la présente Charte ne porte atteinte au droit naturel de légitime défense, individuelle ou collective, dans le cas où un membre des Nations Unies est l'objet d'une agression armée jusqu'à ce que le Conseil de Sécurité ait pris les mesures nécessaires pour maintenir la paix et la sécurité internationales ?  ». Ce texte, à mon avis, semble être le plus clair possible, s'entendant d'une légitime défense riposte à une agression armée. On comprend alors mal l'érection d'un thèse laxiste stipulant un droit naturel de légitime défense et, partant, la possibilité pour tout Etat de recourir à la force lorsqu'il soupçonne une menace contre ses intérêts. Ceux-là qu'on qualifie de ''minimalistes'' estiment que le droit de légitime défense préventive découlerait de la souveraineté nationale que seul un vote du Conseil de Sécurité pourrait contrecarrer. Ceux-ci proposaient au départ que le Droit International serait inopérant s'il interdisait aux Etats de prendre des mesures nécessaires en cas de menaces graves pesant sur l'intégrité de son territoire. Cette logique est a en n'en pas douter erronée et inadoptable. Ces développements relèvent d'une stratégie US de juridicisation de leur action. En réalité, la légitime défense ne doit permettre que de répondre à une agression militaire. Je pense qu'il était question pour les législateurs de la Charte d'adhérer à ce courant officialisé en 1928 par BRIAND et KELLOG qui consistent à mettre hors la loi la guerre. Il est aussi question de préserver le droit à l'autodéfense qui doit obéir à certaines conditions précises.

    LA LEGITIME DEFENSE PREVENTIVE DEROGE AUX REGLES DU DROIT INTERNATIONAL DE LA LEGITIME DEFENSE

    Comme le dit le Pr. Narcisse Mouelle : « l'abrogation de la compétence de la guerre et la civilisation de la société internationale permettent de donner à la légitime défense une signification et une portée juridique déterminée » . La légitime défense préventive n'a pas de contenu juridique. S'il était question d'une légitime attaque préventive, on aurait eu, sait-on jamais, moins de facilités à prouver son illégalité ; mais une défense pour être légitime et partant légale, doit remplir certaines conditions.
    -  La légitime défense doit répondre à une agression armée. Selon la résolution 3314 (XXIX) de l'Assemblée Générale des Nations Unies portant définition de l'agression ''est réputé acte d'agression l'utilisation par un Etat de ses forces armées stationnées sur le territoire d'un autre Etat contrairement aux conditions prévues dans l'accord de stationnement ainsi que la prolongation de la présence de ses forces sur le territoire de l'Etat d'accueil sans son consentement. Sont également interdites en tant que menaces d'usage de la force, le survol non autorisé du territoire d'un Etat par des aéronefs militaires d'un Etat, la forte concentration des troupes armées régulières à la frontière d'un Etat ou les man ?uvres militaires de démonstration navale ou aérienne sur la frontière''. Or, la guerre américano-britannique en Irak n'a fait suite à aucune attaque préalable.
    -  La légitime défense doit être postérieure à l'agression. C'est dire en d'autres termes que la légitime défense ne peut être invoquée que s'il y a agression d'abord mais ensuite cette légitime défense doit être postérieure à l'attaque, ce qui ne fut nullement le cas, étant entendu que cette attaque doit être réellement effective. C'est là l'occasion de rappeler que la notion de légitime défense préventive comme le dit l'autre apparaît à bien d'égards comme : « un barbarisme juridique ».
    -  La légitime défense doit obéir au critère de proportionnalité. Les moyens mis en ?uvre doivent être sensiblement équivalents à ceux utilisés par l'Etat agresseur.
    -  La légitime défense peut être collective. Il s'agira alors ici de l'intervention de plusieurs Etats contre l'Etat agresseur. Glissant alors sur le terrain du chapitre VII de la Charte des Nations Unies, précisément sur le maintien de la sécurité collective, le droit - et je dirais devoir - d'intervention de l'ONU est l'une des rares exceptions prévues dans le cadre du recours à la force armée. Il est ainsi aisé de constater que l'action étasuno-britannique dénote qu'une violation flagrante du droit international a été une réalité. Le point de départ du caractère illégal de l'action étasunienne en Irak demeure la Résolution 1441 du Conseil de Sécurité. Malgré l'ambiguïté de cette résolution, il semble clair que le recours à la force ne soit pas exclu mais pour cela, il faudrait que la présence des armes de destruction massive ait été véritablement prouvée. Afin de lever l'ambiguïté, une seconde résolution devait être proposée au Conseil de sécurité ; mais comme nous avons eu à le démontrer, cette résolution ne serait probablement pas passée au Conseil de Sécurité , alors les Etasuniens ont préféré attaquer sans l'aval de l'ONU mais aussi sans son refus. Aujourd'hui, puissions-nous nous demander si les armes de destruction massive (ADM) dont ont parlé les faucons n'étaient pas plutôt des armes de désinformation massive (ADM) qu'ont utilisé ces mêmes faucons avant et pendant la guerre. La controverse aujourd'hui est facilement perceptible. Le numéro 2 du Pentagone a affirmé au grand mépris de Mr. HANS Martin BLIX que cette raison était la meilleure des raisons susceptibles d'émouvoir l'ensemble de la communauté internationale. Lorsqu'il ne sera plus Premier Ministre au DOWNING STREET, il méditera longtemps sur sa sacro-sainte alliance avec les Etats-Unis de Bush. La légitime défense préventive utilisée par le couple B.B est et reste la signification du barbarisme juridique qui par strangulation veut porter le coup fatal à l'existence d'un droit international.

    Martial TCHENZETTE

    Martial Tchenzette

    P.S. 1-Il n'est pas exclu qu'une organisation internationale réagisse par légitime défense mais le droit international encore muet à ce sujet. 2-L'axe du mal se compose principalement de l'Irak, l'Iran, la Corée du Nord, mais aussi des pays comme la Syrie, le soudan, la Libye, etc. 3- LE MONDE DIPLOMATIQUE - décembre 2002, p23, « Les Nations Unies prises en otage », Richard Falk 4- Narcisse MOUELLE KOMBI, cours de droit international public dispensé à l'IRIC, année 2002-2003, (Semestre 1) 5-Martial TCHENZETTE : « Un regard en termes de prospectives sur l'ONU après l'attaque américano-britannique en Irak », Enjeux N°15, Avril-Juin. P. 29 6- BUSH et BLAIR




CHRONIQUE DE HICHEM BEN YAÏCHE
Les Etats-Unis, architectes du monde arabe ?
L'EXERCICE TYRANNIQUE DE L'HYPERPUISSANCE

13 mai 2003
par H. Ben Yaïche

    On semble vouloir rééditer, en allant cette fois plus loin, ce qui avait été fait avec le Japon et l'Allemagne, au sortir de la Seconde guerre mondiale : remodeler et soumettre deux pays à une sorte de « protectorat », afin de les mettre, au forceps, sur les rails de la bonne gouvernance. Voilà le précédent historique d'hier, qui sert de soubassement idéologique à la démarche d'aujourd'hui !

    Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ont certes gagné la guerre en Irak, mais il s'agit -- et c'est utile de le rappeler -- d'une guerre asymétrique, où l'un des protagonistes détient une puissance de feu absolue. Dès lors, l'issue de ce conflit ne fait guère de doute. Point trop de gloriole, donc ! En tout état de cause, les faucons au pouvoir à Washington se sentent pousser des ailes, et trouvent là la première concrétisation de leur nouvelle doctrine d'une « Amérique » impériale, laquelle doit s'employer à diffuser ses valeurs et son modèle et à « civiliser » le reste du monde.

    Je crois qu'on ne mesure pas suffisamment les conséquences de ce credo sur l'équilibre de la planète. Ce ne sont plus des idées et autres réflexions qu'on manie et théorise à l'intérieur des think tanks, ce nouveau système de pensée s'expérimente et se teste grandeur nature. On semble vouloir rééditer, en allant cette fois plus loin, ce qui avait été fait avec le Japon et l'Allemagne, au sortir de la Seconde guerre mondiale : remodeler et soumettre deux pays à une sorte de « protectorat », afin de les mettre, au forceps, sur les rails de la bonne gouvernance. Voilà le précédent historique d'hier, qui sert de soubassement idéologique à la démarche d'aujourd'hui ! (1) L'avènement de George Walker Bush coïncide avec la convergence deux phénomènes à l'œuvre dans la société étasunienne, qui vont finir par cheminer et cousiner ensemble : la puissante montée du néoconservatisme politique et celle d'un fondamentalisme religieux, via la nouvelle droite chrétienne.

    Les attentats du 11 septembre 2001 commis sur le sol étasunien vont permettre aux néoconservateurs de l'équipe du président Bush de faire passer leurs idées dans tous les cercles clés du pouvoir. Le principe de la guerre préventive n'est qu'une sorte de prolégomènes au nouveau corps de doctrine des dirigeants US. Depuis lors, le complexe militaro-industriel, les services de renseignements, les milieux d'affaires vivent à l'heure de cette idéologie, où les intérêts vitaux des Etats-Unis (sources d'énergie, matières premières, etc.) sont constamment en ligne de mire. Après l'Afghanistan, l'Irak était tout naturellement la cible prioritaire pour aborder le deuxième phase des plans stratégiques US dans la région. Au-delà de la mise à mort du régime de Saddam Hussein -- objectif atteint -- Les USA s'installent durablement en Irak et dans la région du Moyen-Orient. Ce pays va servir, si tout va bien, de laboratoire de la « démocratie à l'américaine ». Les dirigeants US, sans s'en cacher nullement, partent d'une équation de base qui induit complètement leur état d'esprit actuel. Selon eux, aujourd'hui le monde arabe ploie sous des régimes autoritaires ; absence chronique de liberté ; situation déplorable de la femme ; programmes scolaires inadaptés aux temps modernes ; archaïsmes en tout genre ; tandis que certains pays fabriquent des intégristes qui sont prêts à l'action terroriste. Allusion à peine voilée au régime théocratique de l'Arabie Séoudite. Si le monde arabe ne change pas, Les USA se chargeront de le changer ! répète-t-on à « Washington DC », cœur de la pensée politique américaine. S'il est vrai que le diagnostic est juste -- et, de ce point de vue, de nombreux intellectuels arabes le partagent --, ce qui pose problème, c'est que cette démarche à vouloir rechercher le « bonheur arabe » et son bien s'en trouve entachée par des années de parti pris, d'autisme et d'ignorance à l'égard des populations de cette partie du monde. L'exemple le plus abondamment cité, par l'opinion publique arabe, est celui du conflit israélo-arabe, où les USA ont systématiquement privilégié le point de vue israélien, souvent au mépris du droit et de l'éthique. On l'oublie presque souvent, l'antiaméricanisme des Arabes trouve là, incontestablement, des raisons d'éclore et de prospérer. Cette impression de « deux poids, deux mesures » alimente ce rejet. J'ai presque envie de dire : ils ne naissent pas antiaméricains, ils le deviennent. Et rien n'indique que la donne va changer dans le futur. On le voit aujourd'hui, dans l'Irak de l'après-guerre, les Etasuniens, dopés par la victoire, distribuent les bons et les mauvais points -- notamment à la France -- pour faire payer aux antiguerre leur choix. Il y a incontestablement dans cette manière de faire un exercice tyrannique de l'hyperpuissance US. Véritable sujet de philosophie politique… Pour autant, cela ne doit pas empêcher l'observateur que je suis de s'interroger sur l'état d'un monde arabe introuvable. De véritables questions doivent être posées sur les raisons d'une crise majeure qui le traverse de part en part. Le dilemme du avoir été et vouloir être reste toujours consubstantielle à l'être arabe. Celui-ci produit des distorsions, voire une véritable schizophrénie. L'être est désemparé et ressemble à quelqu'un qui est enfermé dans une cellule, et qui ne trouve pas la clé pour ouvrir la serrure. En tout cas, la guerre contre l'Irak a renforcé son sentiment de puissance dans l'impuissance (2) : le retour à une religiosité exacerbée explique son désarroi, et sa folle envie de trouver des réponses granitiques à ses certitudes. Les signes extérieurs du regain du religieux ne trompent pas : les mosquées ne désemplissent plus, le retour du foulard est, à cet égard, vertigineux…

    Loin de moi l'idée de condamner ou d'émettre un quelconque jugement de valeur, mais la question est : trop de religion tue la religion. Peut-on prétendre encore aujourd'hui que la religion soit la seule à apporter des solutions adaptées à la réalité du monde arabe ? Le Débat reste ouvert !

    Hichem Ben Yaïche benyaiche@hotmail.com

    H. Ben Yaïche




THINK TANKS
Les néo-conservateurs U.S. et l'Europe
DE L'EUROPE EN GÉNÉRAL ET DE L'ARROGANCE EN PARTICULIER

22 février 2003
par F.-B. Huyghe

    Vigirak préconise une lecture en profondeur de la guerre de l'information. Il ne s'agit pas seulement de débusquer des "bobards" journalistiques ou des opérations de désinformation. Il faut aussi comprendre comment fonctionnent en amont les mécanismes de l'influence idéologique. Et pour cela, pas de meilleur exercice que de se tenir au courant de la production des think tanks américains.

    John C. Hulsman, le spécialiste de l'Europe à Heritage (voir l'article sur les réseaux d'influence) est un homme agréable et intelligent. Il vous reçoit fort courtoisement si vous visitez la grande institution conservatrice de Massachusetts Avenue. Mais sa principale qualité est d'être un homme franc. Lors d'un colloque sur l'Otan et l'Europe au Woodrow Wilson International Center en décembre dernier, il a prononcé un discours qu'on ne saurait trop méditer sur « l'arrogance européenne » (European Arrogance and Weakness Dictate Coalitions of the Willing)

    D'une certaine façon la thèse de Hulsman se présente comme un approfondissement de celle de Robert Kagan, le néo-conservateur qui pense que les Américains viennent de Mars et les Européens de Vénus.

    Que signifie ce slogan bizarre ? Ceci en substance : "Il faut cesser de faire comme si Américains et Européens avaient une vision commune du monde, voire comme s'ils vivaient sur la même planète. Sur la question capitale de la puissance (quelle est son efficacité ? est elle morale ? faut-il y aspirer ?) les points de vue divergent. L'Europe est en train de se détourner de la puissance ou plus exactement elle se dirige vers une au-delà de la puissance, vers un monde bien distinct de l'autre où règnent la loi, la réglementation, la négociation et la coopération entre les nations : en somme elle est en train d'accéder au paradis post historique où tout n'est qu'apaisement et prospérité, à l'idéal kantien de 'paix perpétuelle' ". (Robert Kagan, Le monde 27 et 29 juillet 2002) Selon Kagan, il y aurait eu comme une sorte de chassé-croisé historique : les U.S.A., autrefois pétris de principes isolationnistes et universalistes ont choisi une politique de puissance sans complexe au service de leurs intérêts. Face à la Machtpolitik américaine, les Européens, légèrement décadents pour ne pas dire efféminés, ont préféré, eux, réduire le politique à l'éthique et à l'économique, à rebours de leur pratique de plusieurs siècles, celle des guerres de conquête et de la volonté de puissance sans honte.

    Qu'ajoute à cela la vision hulmaniste d'Heritage ? Comme toujours avec la grande think tank qui a dicté le programme de Reagan ou de Bush, son inimitable touche pragmatique. Résumons : les Européens sont sortis de l'Histoire. De cela, Hulsman voit trois indices.
    -  La faiblesse militaire de l'Union Européenne (« moins d'un quart de la force de combat que peuvent déployer les U.S.A.). Elle explique notamment pourquoi elle doit faire appel au grand frère d'outre-atlantique pour régler ses problèmes en Yougoslavie. Faiblesse des budgets militaires, manque de volonté…, Bref, nous ne sommes plus des guerriers
    -  Le déclin des économies européennes que John Hulsman attribue à des rigidités bureaucratiques et à un manque de libéralisme
    -  Le manque d'unité politique. Il en donne quelques exemples. Ainsi, la différence entre une vision d'une Europe centralisée mais cohérente et celle des Britanniques qui prônent un élargissement de l'Europe (cf. la Turquie par exemple) mais en limitant le pouvoir central... Même chose pour la politique agricole commune (la bête noire des néo-conservateurs U.S.) ou sur la question des missiles : les Européens sont divisés. Les positions diplomatiques dans l'affaire irakienne, l'illustrent aussi. Il y a les bons (le Royaume-Uni), les brutes (les Allemands, bêtement pacifistes par principe) et les truands (les Français qui jouent la carte de l'ONU, mais pour mieux paralyser l'action américaine). Les gaullistes européens semblent les plus redoutables aux yeux de J. Hulsman, puisqu'il les crédite à la fois d'une conscience de leur faiblesse et d'une volonté de la remplacer par la ruse. Ainsi les franco lilliputiens tentent d'enchaîner le Gulliver américain dans les liens du multilatéralisme et du juridisme.

    Enfin et surtout, cette Europe faible et désunie est foncièrement perverse, puisqu'elle est anti-américaine. Il ne s'agit pas seulement là des rodomontades anti-impérialistes d'intellectuels qui s'expriment « depuis la sécurité d'un café parisien ». J. Hulsman diagnostique « une différence fondamentale, philosophique et structurelle d'avec des gens qui ont une vision très différente de celle des Américains moyens à propos de ce que devrait être l'ordre du monde : cela devrait être pris bien plus au sérieux qu'actuellement par Washington » (conférence précitée). Ainsi, non seulement les gaullistes européens n'envisagent rien de moins que de créer un contrepoids à la puissance unilatérale américaine, mais même des gens comme Lionel Jospin, qui avait pourtant l'air d'un allié sincère, osent dire qu'il faut un équilibre face au risque d'hégémonie américaine. On ne peut faire confiance à personne ! L'euro-gaullisme rampant progresse !

    Que faire ? Jouer les divisions européennes. Faire du coup par coup. Oublier Bruxelles et négocier capitale après capitale. Sur chaque point où la volonté américaine pourrait s'opposer à celle de l'Europe unie (et il y en a beaucoup : Irak, protocole de Kyoto, défense anti-missile et traité ABM, grand projet libre-échangiste d'un Global Free Trade Association…), Il suffit de trouver les bons Européens et de former des coalitions ad hoc. Bref, J. Hulsman propose une voie moyenne entre les néo-conservateurs purs et durs qui considèrent toute forme de multilatéralisme ou de négociation comme une quasi-trahison et les wilsoniens naïfs pétris de valeurs universelles.

    Il suffit de favoriser les bonnes tendances au sein de la désunion européenne : « En poussant le Royaume-Uni dans l'Europe, les Etats-Unis espéraient rendre ce projet plus proaméricain, pro libre-échangiste et pro alliance transatlantique. Après cinquante ans, il faut regarder les résultats en face… Seule une Europe qui s'élargit plutôt qu'elle ne s'approfondit, une Europe à la carte où les efforts pour la centralisation et l'homogénéisation restent minimaux, convient à la fois aux intérêts nationaux américains et aux intérêts individuels des citoyens du continent » (ibid.). Des propos qui éclairent des incidents récents comme la fameuse lettre des huit ministres européens sur l'Irak (puis la lettre des dix). Et, plus franchement encore : « Les Etats-Unis ne veulent ni que l'Europe réussisse trop, ni qu'elle échoue. À ce titre, l'Europe actuelle convient aux intérêts stratégiques à long terme de l'Amérique » (ibid.). Donc : freinons la montée ne puissance, favorisons le statu quo et la négociation au coup par coup avec les pays de bonne volonté.

    En tant que Français, nous avons un peu tendance à nous rengorger de la francophobie que déclenchent nos triomphes diplomatiques provisoires dans l'affaire irakienne. Nous existons puique nous gênons, répétons-nous, en bons descendants d'Astérix. Il serait peut-être temps de refléchir à plus longue portée sur la statégie des alliances à laquelle nous contraint la division européenne. Et pour commencer, de nous préoccuper un peu ce que pense de nous l'Amérique qui pense. Merci pour la leçon de réalisme, Mr. Hulsman. Les choses sont claires.

    François-Bernard Huyghe Observatoire d'Infostratégie

    F.-B. Huyghe




LA CHRONIQUE DE HICHEM BEN YAÏCHE
Les USA et les dilemmes arabes
LE TEMPS DES INTERROGATIONS ONTOLOGIQUES

4 août 2003
par H. Ben Yaïche

    Dans l'aire arabe, l'électrochoc de la guerre US en Irak -- pour ne parler que de cela -- est loin de produire tous ses effets. On l'a vu dans le passé, la conscience arabe met toujours du temps à métaboliser les chocs et les coups. Cela tient à son biorythme et à une autre temporalité fondamentalement façonnée par la culture islamique.

    On le sait maintenant : en Irak, une véritable guérilla contre les forces militaires US est en train de se mettre en place. Dans le désordre irakien, celle-ci va se nourrir de la confusion ambiante, du sentiment de frustration et d'insatisfaction de la population, des hésitations US et, surtout, du vide politique qui ne fait que perdurer. Incontestablement, il y a là, les signes avant-coureurs d'une somalisation du pays. Pour autant, les cent quarante mille soldats anglo-américains présents en Irak n'abandonneront pas leur mission. On peut même dire qu'ils souffriront le martyre, mais les enjeux géopolitiques, qui sont considérables, l'emporteront sur toute autre considération. On l'a écrit, théorisé, dit et répété : l'objectif visé par le président Bush, ses ministres, ses conseillers et les néoconservateurs qui inspirent son action est de faire émerger un « modèle démocratique » servant d'exemple à tout le Proche-Orient arabe ! A Washington DC, on veut croire aux forces des idées pour transformer l'état du monde, et surtout celui du monde arabe. L'hyperpuissance des USA, pense-t-on dans les cercles de décision, a les moyens de faire passer ce projet de la virtualité à la réalité. Cela reste à voir, tant l'équation comporte d'inconnues !

    On peut être en total désaccord avec la vision US du monde arabe, mais, dans le même temps, on ne saurait évacuer en un tournemain le diagnostic qui en est fait. Il s'agit, au fond, de s'interroger sur les échecs et les impasses arabes. Pourquoi, malgré de nombreuses tentatives, les Arabes n'ont-ils toujours pas réussi à intégrer la culture politique démocratique ? Pourquoi les Arabes, en général, ressassent-ils en permanence, comme un réflexe pavlovisé, les gloires du passé ? Qu'est-ce qui a conduit à ce que l'islam soit instrumentalisé, à ce point, par des courants salafistes, prônant et pratiquant la violence comme arme de changement ? Pourquoi le refus du réel et le choix de « héros négatifs » pour incarner certains rêves d'aujourd'hui ? Tant de questions qui nécessitent des réponses urgentes des élites et des pouvoirs politiques arabes.

    On ne peut s'empêcher de penser que ce profond malaise, qui n'est autre qu'un grand mal-être, est installé dans la durée et va tarauder l'esprit de nombreuses générations d'hommes et de femmes. Ce n'est pas un truisme que de le dire. C'est loin d'être une mince affaire. Je dirais même qu'il y a péril en la demeure. Les divisions de l'islam risquent même de conduire à des interminables fitnas (discordes), rendant plus insaisissable encore et plus incompréhensible cet univers pour le monde extérieur.

    Au-delà des actuelles interrogations de fond sur la place de l'islam dans une société moderne (un sujet primordial pour ce troisième millénaire), il y a des urgences auxquelles personne ne peut rester indifférent : qu'offrir à une jeunesse impatiente, qui vit dans l'angoisse du présent et à court de perspective d'avenir ? Partout, s'inscrit en pointillé, une désespérance qui, du Maroc à l'Arabie Saoudite, en passant par l'Algérie et ailleurs, nourrit l'action de desperados d'un type nouveau.

    Angoisses existentielles

    Dans l'aire arabe, l'électrochoc de la guerre US en Irak -- pour ne parler que de cela -- est loin de produire tous ses effets. On l'a vu dans le passé, la conscience arabe met toujours du temps à métaboliser les chocs et les coups. Cela tient à son biorythme et à une autre temporalité fondamentalement façonnée par la culture islamique.

    D'ores et déjà, les conséquences du traumatisme (mental) sont visibles à travers un retour encore plus marqué vers la religion. L'interprétation qu'on peut en faire ? Il faut y voir là une manière de se sécuriser, de se sanctuariser et de tenter de se protéger contre les agressions extérieures. Il est encore trop tôt pour dire ce qu'il adviendra de ce mouvement.

    Bien sûr, les réalistes savent que les réponses aux angoisses existentielles des peuples arabes -- et bien au-delà -- doivent émaner de l'intérieur, mais les concepteurs US du nouvel archétype démocratique irakien, en émergence, ont tout intérêt à se méfier de leurs certitudes. Dans le cas de l'Irak, même si, en apparence, l'axiome de base -- qu'on peut résumer dans cette fameuse phrase « Pour être colonisé, il faut être colonisable » (1) --, peut en partie se vérifier, il n'en reste pas moins que les USA mettent consciemment le doigt dans l'engrenage d'une région, où les vieux démons peuvent, à tout moment, ressurgir. On n'est pas loin, ici, du choc des cultures !

    L'Irak, champ d'expérimentations ? Difficile de prédire sur quoi débouchera « l' ?uvre civilisatrice » des USA. En attendant que l'écume des jours se tasse, contentons-nous de méditer les mots, étonnants de lucidité, d'un soldat US : « Que pouvons-nous faire ici ? Le peuple irakien a 5000 ans d'histoire derrière lui, alors que nous, Américains, nous en avons que 200 ! » (2) Cela se passe de tout commentaire.

    Hichem Ben Yaïche benyaiche@hotmail.com

    1) A coup sûr, aujourd'hui, on peut « dominer » ou « coloniser » des pays ou des populations à distance. Il faut analyser aussi la présence militaire US, désormais permanente, par rapport à ses intérêts stratégiques, dit « vitaux ». (2) Propos tenus dans un reportage télévisé en Irak et diffusés dans un « JT » de France 2, avril 2003.

    H. Ben Yaïche




Lobbying de guerre

1er février 2003
par F.-B. Huyghe

    Les faucons marquent des points. Après le discours sur l'état de l'Union de G.W. Bush, on peut en noter quelques indices :
    -  La lettre ouverte de huit dirigeants européens dans le Times de Londres : Italie, Espagne, Portugal, Hongrie, Pologne, Danemark, République Tchèque et bien entendu Royaume-Uni s'alignent sur la position américaine, isolant implicitement le pôle franco-allemand partisan, au minimum, de donner un délai supplémentaire aux inspections.
    -  Les sondages américains indiquent un succès de la rhétorique bushienne : 67% des Américains se déclarent convaincus par les explications de leur président (contre 47% auparavant) et surtout les deux tiers des sondés mettent maintenant l'affaire irakienne en tête des priorités, devant l'économie. Les Républicains se souviennent de la phrase célèbre pour expliquer l'échec électoral de Bush père (« It's the economy, stupid ! C'est l'économie, crétin ! ») ; ils respirent mieux.
    -  La tonalité générale de la presse est celle de l'acceptation de l'inéluctable et celle des télévisions américaines qui consacrent des heures entières de programmes à la préparation de la guerre (MSNBC, Fox News, CNN…) évoque plutôt les « chauffeurs de salles » dans les émissions de variété.
    -  Powell semble avoir dépassé ses états d'âme pour s'engager franchement dans les préparatifs de l'intervention
    -  L'effet d'annonce de la future présentation des « preuves américaines » est indéniable.

    Dans les deux prochaines semaines, nous pouvons donc nous attendre à au moins deux choses :

    1) Un surcroît d'initiatives des différents organismes chargés de « vendre » la guerre. Nous en avons déjà invoqué un certain nombre dans d'autres articles de Vigirak :
    -  Le sous-secrétariat d'État pour la diplomatie publique et les affaires publiques de Charlotte Beers
    -  L'Office of Global Communications dirigé par Tucker Eskew, qui travaille particulièrement avec les « communicants » de Blair. Le Times de Londres affirme que l'OGC dispose un budget de 200 millions de dollars pour ses actions anti-Saddam
    -  Différentes structures plus ou moins informelles ou visibles ou groupes d'experts (groupe de spécialistes autour de Rumsfeld, sous-secrétariat adjoint aux plans spéciaux du Pentagone, structures militaires « d'influence » dont traiterait une directive secrète signée, une fois de plus, par Rumsfeld)
    -  Le Comité pour la Libération de l'Irak (CLI), lié au Project for a New American Century néo-conservateur et au CPSG (Comité pour la Paix et la Sécurité dans le Golfe) qui dès 1998 appelait Clinton à intervenir pour renverser Saddam
    -  La toute récente branche européenne du CLI avec à sa tête un ancien Premier ministre suédois et beaucoup d'hommes politiques de l'Europe de l'Est (la « nouvelle » et bonne Europe pour la diplomatie américaine)
    -  Des sociétés privées de relations publiques comme Rendon et Benador. Ainsi Rendon « vend » le Comité National Irakien, les bons résistants à Saddam
    -  Les multiples think tanks néo-conservatrices.

    Tout cela peut paraître compliqué, mais l'est beaucoup moins lorsqu'on s'aperçoit que ce sont toujours les mêmes noms qui reviennent ; Kroll, Cheyney, Perle, Wolfowitz…. Et les mêmes dollars, beaucoup de dollars pour ce que notre excellent confrère dedefensa.org nomme la plus formidable offensive de l'histoire de la communication.

    2) Une rafale de preuves des turpides irakiennes. Quelques hypothèses :
    -  Photos satellites qui ne manqueront pas de dévoiler des installations secrètes ou, au contraire, la construction délibérée de mosquées, d'hôpitaux et d'écoles près d'objectifs militaires. Les mauvais esprits se rappelleront alors peut-être les fameuses images américaines de septembre 1990 qui montraient des concentrations de troupes irakiennes à la frontière saoudienne, troupes, qui curieusement, n'apparaissaient pas sur les photos de satellites commerciaux prises à la même date.
    -  Révélations grâce au écoutes de la NSA
    -  Confessions de terroristes détenus à Guantanamo, implication des Moudjahiddines du peuple (cache-sexe des services irakiens) dans quelque affaire remontant à Al Quaïda
    -  Aveux de savants irakiens sur les armes biologiques ou chimiques que dissimulerait le régime de Bagdad
    -  Trafiquants de matiière fissible ou de matériel biologique et chimique à destination de l'Irak pris en flagrant délit
    -  Incident de frontière avec le Koweït, la Turquie, l'Iran, la Jordanie…,Ou dans la zone kurde du Nord. Alternative : incident dans la zone de non-survol.
    -  Révélations sur les manipulations dont seraient victimes les inspecteurs des Nations Unies (à qui nous conseillons, soit dit en passant, de faire très attention à la date de leur avion de retour, dans la mesure où leur départ sera interprété comme le signal du début des bombardements).
    -  Emploi systématique du syllogisme : « Soit les Irakiens livrent des armes de destruction massive et il faut les attaquer, puisqu'ils ont violé leurs obligations. Soit ils n'en livrent pas, et c'est la preuve qu'ils ont menti, donc qu'ils violent leurs obligations ».

    À ceux qui croiraient que l'opinion internationale très sceptique sur l'utilité de la guerre ne peut pas se laisser retourner aussi facilement, rappelons avec quelle promptitude les publics d'abord hostile à la première guerre du Golfe, puis à celle du Kosovo ont changé d'avis après quelques récits de couveuses débranchées ou quelques image de colonnes de réfugiés.

    F.-B. Huyghe




LA CHRONIQUE DE HICHEM BEN YAÏCHE
Orient arabe : le nouveau paradigme US
UNE « DESTRUCTION CRÉATRICE » DU MONDE ARABE, SELON G W BUSH

17 novembre 2003
par H. Ben Yaïche

    L'avant et l'après-guerre en Irak ont mis à nu les défauts structurels du monde arabe, qui se trouve ainsi dans un état pétrifié, incapable d'agir sur le cours des choses. En plus, il est inaudible. Chaque pays est entré dans sa coquille, en se contentant de contrôler une opinion intérieure en état de dépression.

    Pour le Pentagone, la situation en Irak se complique de jour en jour sérieusement : le harcèlement des forces militaires de la coalition et la multiplication des attentats aveugles rendent aléatoires, voire inefficaces, les efforts de reconstruction du pays. Paul Bremer, l'administrateur civil de l'Irak, et ses quelque huit cents fonctionnaires auront bien des soucis avant de pouvoir mettre le pays d'aplomb. On en est très loin !

    Pour autant, et ce n'est nullement contradictoire avec ce qui vient d'être dit, les Américains sont en « cours d'apprentissage » des réalités géopolitiques de la région, de sa culture et des subtilités de cet Orient arabe qui leur échappe pour le moment. Depuis l'électrochoc du 11 septembre 2001, le virage idéologique est pris. Les néoconservateurs de l'administration de Bush sont décidés à aller jusqu'au bout de leur stratégie de remodeler le paysage politique arabe (1). Même si leurs ambitions sont en ce moment malmenées, voire contrariées sur le terrain, par une violence qui s'enfle jour après jour, les idéologues de Washington sont en train d'élaborer des scénarios, notamment en politique intérieure, afin de subir le minimum de dégâts d'ici aux élections présidentielles prévues en novembre 2004.

    Hier, c'était la guerre froide, qui déboucha sur le triomphe idéologique de l'Amérique sur l'Union Soviétique. Mais les attentats du 11 septembre 2001 sur le sol américain avaient produit un choc psychologique profond dans l'opinion et chez les dirigeants US. Devant cette agression, les USA ne pouvaient pas rester inertes. L'Afghanistan, sanctuaire du djihadisme à la Ben Laden, servit d'acte inaugural à la guerre contre le terrorisme. Mais les idéologues de Washington ont petit à petit réactivé, en les adaptant à l'Irak, des idées développées ces dernières années dans les think tanks. D'où la mise en place du concept « axe du mal », établissant une liste de pays-cibles, dont l'Amérique se doit de changer les régimes politiques ou de les contenir par la force militaire : Irak, Syrie, Iran, Corée du Nord.

    S'il est vrai que l'extrémisme islamique est le « c ?ur de cible » de cette bataille des idées des faucons de l'équipe Bush, il n'en reste pas moins vrai qu'une série de maladresses au plan du discours, en particulier du président George W. Bush, et des glissements sémantiques, fréquents, dans la presse américaine, dessinent, à tort ou à raison, un nouveau paradigme qui est fondé sur le choc des civilisations : Orient versus Occident. Il ne s'agit nullement d'une hypothèse fantaisiste. Ecoutons ces paroles : « (Richard) Perle a réussi à faire renverser Saddam. Il menace l'Iran et la Syrie. L'Arabie Saoudite est également dans sa ligne de mire, et l'Egypte commence à se sentir mal à l'aise. Si ce n'est pas une guerre contre le musulman, dites-moi ce que c'est ! », explique, sous couvert d'anonymat, un haut responsable du Département d'Etat (2). Les responsables de cette politique ont verrouillé tous les lieux névralgiques du pouvoir, à Washington, en prenant soin d'écarter les orientalistes suspectés d'« arabophilie ». L'orientaliste américain, Bernard Lewis est devenu le maître penseur des faucons. Ces derniers « ne sont pas [seulement] liés à Israël, note Eric Laurent (3), mais aux organisations les plus virulentes et les plus opposées à la paix. George W. Bush ne le voit pas, ou refuse de l'admettre. »

    L'avant et l'après-guerre en Irak ont mis à nu les défauts structurels du monde arabe, qui se trouve ainsi dans un état pétrifié, incapable d'agir sur le cours des choses. En plus, il est inaudible. Chaque pays est entré dans sa coquille, en se contentant de contrôler une opinion intérieure en état de dépression. Pour les architectes américains du nouveau monde arabe, cette phase de « destruction créatrice » est une étape nécessaire pour que les plaques tectoniques des sociétés arabes se réaménagent et débouchent, un jour, sur de nouveaux pouvoirs démocratiques. Voilà un pari bien risqué !

    En attendant, l'Amérique, en redéployant massivement ses services de renseignements dans l'aire arabe et musulmane, cherche à capturer l'énergie de ses peuples pour mieux les conquérir et les séduire par l'American Way of Life. Conversion des élites politiques et économiques, télévision, radio, presse écrite ?, rien n'est épargné dans cette bataille des idées.

    Nous ne sommes qu'au tout début d'une nouvelle ère. Les incertitudes et le poids des antagonismes sont considérables. La guerre froide n'a-t-elle pas coûté 13 mille milliards de dollars au contribuable US ? Les Etats-Unis d'Amérique semblent prêts à payer le prix de leur nouvelle politique mondiale. Avec ou sans George W. Bush, les décideurs actuels -- et, probablement, ceux à venir --, qui sont plus que jamais en phase avec les attentes du complexe militaro-industriel, ont de fortes chances de confirmer l'orientation actuelle de l'hyperpuissance US. A moins que l'imprévisible ne s'en mêle en stoppant la machine ?

    Hichem Ben Yaïche benyaiche@hotmail.com

    1/ Paul Wolfowitz, secrétaire adjoint à la Défense (n°2) et concepteur du plan de remodelage du Moyen-Orient ; Richard Perle, conseiller au Pentagone, dont l'influence occulte est considérable ; Elliott Abrams, directeur du Moyen-Orient au Conseil national de sécurité de la Maison Blanche ; Douglas Feith, secrétaire adjoint à la Défense (n°3). 2/ Propos rapportés par Eric Laurent (p. 153) dans son livre "Le monde secret de Bush (la religion, les affaires, les réseaux occultes). Editions Plon, Paris 2003. 3/ Voir le livre d'Eric Laurent, cité ici, p.152. 4/ Chiffre donné par Melton Dearden, ancien responsable à la CIA (voir www.arte-tv.com/cia).

    H. Ben Yaïche




LA CHRONIQUE DE HICHEM BEN YAÏCHE
Orient Arabe-USA : les raisons d'un profond malentendu
MAÏEUTIQUE D'UN NOUVEL "HOMO ARABICUS" MADE IN US AU MOYEN-ORIENT

11 novembre 2003
par H. Ben Yaïche

    Sans s'en rendre compte vraiment, les Etats-Unis d'Amérique sont en train, par une manière de faire et par une méthode « coup de poing », de radicaliser de nombreux secteurs des sociétés arabes et musulmanes, et de réveiller de vieux antagonismes Occident contre Orient, christianisme contre Islam, etc. Le doigt de Washington est mis sur un engrenage qui risque de nous conduire vers une réelle guerre de civilisations.

    Personne ne peut dire quels sont les états d'âme du président George Walker Bush à l'approche des élections présidentielles de novembre 2004. Pour le moment, il semble dominer ses instincts, et donne volontiers l'impression de cultiver une sorte de « paix intérieure », laquelle est assise sur une foi inébranlable. Pourtant, les études d'opinion de ces derniers mois, qui esquissent une courbe descendante continue, doivent sérieusement l'inquiéter, pour ne pas dire l'obséder, quand on sait comment il s'était autoprogrammé pour être président des Etats-Unis. Une ambition forte, prégnante et ancienne, au point qu'il avait commandé, sous le règne de Bush père, une étude ultraconfidentielle sur le processus de fabrication des présidents US (1). Un viatique politique qui semble lui avoir donné le bon mode d'emploi et la clé pour réaliser son objectif ! Certes, mais George Bush fils, malgré ce tableau idyllique, n'avait jamais accepté, ni admis, l'échec de son père dans sa tentative de briguer un second mandat. Et c'est justement ce « syndrome de l'échec » qui le taraude en ces temps électoraux.

    Une inquiétude présidentielle d ?autant plus forte que les signes annonciateurs de mauvaises nouvelles se multiplient en Afghanistan, en Irak et en Israël-Palestine. Pour le président Bush, l'heure de vérité approche. D'ores et déjà, la presse US et quelques voix du camp démocrate commencent à s'interroger sur la nature des projets présidentiels et à pointer du doigt « les mensonges » de l'équipe Bush sur le dossier irakien, où l ?on a fini par admettre, officiellement, l'absence des armes de destruction massive en Irak. Ce n'est que le début ! En tout état de cause, dans les semaines et les mois à venir -- à moins d'un imprévu majeur --, on va assister à des révélations et autre « grand déballage » entre républicains et démocrates, une manière locale de laver le « linge sale » en public, période électorale oblige.

    Pour autant, George W. Bush et son équipe ne s'avouent nullement « déstabilisés » par les incertitudes qui se profilent à l'horizon. Bien ancrés dans leurs certitudes, les néoconservateurs au pouvoir à Washington pensent être dans le (bon) sens de la marche de l'histoire, et que, tôt ou tard, la réalité finira par entrer dans leurs schémas de pensée. En attendant, on fait comme si. Les centaines d'articles, de livres et autres études, publiés ces derniers mois, avaient tout dit, décrit et expliqué de la stratégie géopolitique US en Irak. Quelque 200 jours après la fin officielle de la guerre dans ce pays, on peut dire, sans prendre le risque de se tromper, qu'on est bien loin du scénario imaginé dans la tête de ces stratèges, qui était de faire émerger un « pays-modèle » pour tous les pays arabes (et musulmans) voisins, en termes de gouvernance politique, économique et culturelle. Force est de constater, aujourd'hui, qu'on est bien loin de cette chimère. L'Irak s'enfonce de jour en jour dans un processus de délitement complet. La violence, qui a pris un caractère multiforme, est partout, même si elle vise d'abord les troupes US.

    Comment en est-on arrivé là ? Pourquoi un échec si rapide ? Devant tant d'erreurs d'appréciation, comment va-t-on trouver le bon mode d ?emploi pour lancer la véritable reconstruction de l'Irak ? Les interrogations sont nombreuses et les « zone d'ombre », aussi. Car, il ne suffit pas d'être une hyperpuissance pour que les choses trouvent une solution, comme par magie. La pax americana a de sérieux hoquets en Irak ! On peut même dire qu'elle est en panne, en ce moment.

    Dans ce contexte, les propos sévères du général William Odom, militaire conservateur à la retraite, ancien directeur de l'Agence nationale de sécurité (NSA), ont le mérite d'apporter un autre éclairage sur les buts cachés de cette guerre : « Il n'y a eu aucune planification, dit-il. Un petit groupe de gens, néoconservateurs, proches du Likoud israélien et de la droite religieuse américaine, a voulu cette guerre pour transformer le Proche-Orient et, croyaient-ils, protéger Israël. Que ce soit la pagaille maintenant, ils s'en moquent ! Ce qui compte, à leurs yeux, c'est que les Arabes soient affaiblis. » Et ce travail d'affaiblissement va se poursuivre, par Israël interposé. Ce dernier, avec le feu vert de Washington, est déjà entré en action en bombardant la Syrie, puis, demain, en s'attaquant au Hezbollah au Liban, avant de mener une frappe symbolique à forte résonance diplomatique sur l'Iran -- ce qui est loin d ?être exclu aujourd'hui. Les erreurs psychologiques US

    Je voudrais revenir, ici, sur un aspect insuffisamment traité, qui est le rapport Orient arabe-Etats-Unis d'Amérique. Il est la clé de voûte de toutes les explications possibles et imaginables. Les USA n'ont jamais su dialoguer, parler et communiquer avec les Arabes « d'en bas » (3). A cette erreur psychologique fondamentale, vient s'ajouter un parti pris pro-israélien absolu sur le conflit israélo-palestinien. Toutes les grandes crises du monde avaient été dénouées ou résolues, sauf celle du Moyen-Orient. Ce conflit a une portée symbolique considérable dans l'imaginaire arabe : dans un univers d'humiliation en tout genre, dit-on dans la « rue arabe », seuls les Palestiniens sont debout. Cette dimension structure et alimente l'antiaméricanisme arabe. Depuis le 11 septembre 2001, les USA s'étaient lancés dans une vaste entreprise d'influence en direction de l'opinion arabe et des élites, afin d'inverser le processus d'hostilité et de haine à leur égard. Pourtant, les hommes de terrain et les arabisants américains -- peu écoutés et jugés trop arabophiles --, savent pertinemment que l'impact de cette démarche reste limitée, tant qu'on ne s'attaquera pas à la racine du mal, qui est le règlement du conflit israélo-palestinien. Sans s'en rendre compte vraiment, les Etats-Unis d'Amérique, à tort ou à raison, sont en train, par une manière de faire et par une méthode « coup de poing », de radicaliser de nombreux secteurs des sociétés arabes et musulmanes, et de réveiller de vieux antagonismes Occident contre Orient, christianisme contre Islam, etc. Le doigt du Pentagone est mis sur un engrenage qui risque de nous conduire vers une réelle guerre de civilisations. Tous les ingrédients sont réunis aujourd'hui. Qui aura la lucidité de stopper cette machine folle ?

    Hichem Ben Yaïche benyaiche@hotmail.com

    1/ Sur ce sujet, je vous recommande la lecture de « La guerre des Bush » et « Le monde secret de Bush », les deux livres sont d'Eric Laurent. Editions Plon. 2/ "Le Monde" du 18 septembre 2003. 3/ J'y reviendrai plus longuement dans une autre chronique.

    H. Ben Yaïche




A7FR.COM : POINT DE VUE DE BORIS OROLOV
Palestiniens, l'Irak vous attend !
"L'IRAK N'AURAIT AUCUN MAL À LES ACCUEILLIR. SI DES CONFLITS LOCAUX SURVENAIENT, LES ETATS-UNIS POURRAIENT LES RÉSOUDRE."

26 février 2003
par revue de toile

    revue de toile




GUERRE MILITAIRE ET GUERRE ÉCONOMIQUE
Pour en finir avec la guerre de l'information
COMBATTRE DES SYMBOLES

26 mars 2003
par F.-B. Huyghe

    Pour en finir avec la guerre de l'information, il faudrait d'abord savoir ce que c'est. Dans le contexte actuel, le terme est employé par les médias comme synonyme de guerre des images ou affrontement des propagandes. Il serait plus exact de parler de « guerre des informations » c'est-à-dire des « nouvelles » que l'on voit, entend ou lit..

    La définition serait alors : les conflits, les manœuvres, les polémiques qui portent sur la représentation que se fait le public des événements militaires. Cela se divise en sous-rubriques :

    -  la crédibilité des sources (quelles sont-elles ? quels discours venant de quel bord est relayé ? de quelle façon ? au conditionnel, avec sympathie, avec un commentaire soulignant qu'il pourrait bien s'agir de propagande ? quelle est la part des rumeurs ? qui vérifie quoi ?). Bref : quels événements sont présentés comme vrais ou non.

    -  la tonalité générale des commentaires. Cela inclut le choix du vocabulaire. Des mots comme « choquer et sidérer », « décapitation », « enlisement », « le camp de la paix », « résistance », voire un simple article comme quand on dit « les » Kurdes ou « les » Shiites, tout cela est tout sauf neutre.

    -  L'impact émotionnel des images. Il se développe une véritable casuistique des images de violence (encore une notion qu'il faudrait définir : où commence la violence d'une image ?). D'où ces débats récurrents : faut-il montrer des prisonniers, des morts, comment ? Les réponses dépendent totalement de valeurs idéologiques ou culturelles.Exemple. Les U.S.A. connaissent un véritable tabou (on ne doit voir aucun mort américain, comme on n'a vu aucune victime du 11 Septembre) et même les images de prisonniers U.S. sont censurées. C'est le traumatisme du Vietnam : surtout ne pas montrer l'horreur de la guerre, ni les victimes que l'on fait. Les télévisions dites « arabes » comme al Jazira - et nous ne parlons pas de la télévision irakienne - n'hésitent pas à montrer ces images de l'humiliation symbolique de l'Occident, comme elles n'hésitent pas non plus à montrer des images de la souffrance ou de la mort de Palestiniens, parfois mises en scène de façon assez spectaculaire. Mais une chaîne comme BBC International, malgré l'engagement britannique, présente des images venues des deux côtés et montre les fameux prisonniers américains sans même brouiller leur visage.

    Les guerres militaires de l'information

    Mais la guerre de l'information, ce sont aussi des messages ou des signaux (généralement faux) que l'on adresse aux adversaires pour les démoraliser, les diviser, ou les égarer. Cela va du tract primaire lancé sur le territoire adverse (« Rendez vous. La lutte est inutile. Pensez à vos familles ») à des opérations de services secrets beaucoup plus sophistiquées pour intoxiquer le commandement adverse. Si l'on va par là, toute ruse de guerre est une ébauche de guerre de l'information.

    La guerre « militaire » de l'information inclut aussi des informations au sens de « données » quand il s'agit des données informatiques et des systèmes de communication. Ici, il faudrait parler de tout le volet high tech de la Révolution dans les Affaires Militaires, de tous les changements qu'apportent à l'art de tuer ordinateurs, réseaux, satellites, armes intelligentes, …. Les techniques offensives changent : cyberattaques, paralysie des réseaux adverses de communication, désorganisation de ses infrastructures vitales… Mais aussi intégration de techonologies numériques dans le répérage des objectifs, la transmisison des donnnées, la coordination des forces armées, la direction des armes intelleigentes,….

    Si l'on s'élève d'un degré, la guerre de l'information, est également une guerre de l'information comme savoir. Posséder la dominance informationnelle, c'est avoir une représentation exacte et globale de la situation permettant une décision stratégique appropriée et instantanée, tandis que l'adversaire est plongé dans le brouillard de l'ignorance. Il s'agit donc d'une condition structurelle de la supériorité militaire (car cela suppose en amont tout un équipement et toute une adaptation des structures et mentalités à la révolution de l'information).

    Allons encore un peu plus loin. D'une certaine façon l'infodominance est aussi un objectif de la guerre. Les Etats-Unis se battent pour conserver leur domination informationnelle globale en termes de débouchés, de technologie et d'influence de leurs modèles technologiques, médiatiques, culturels et éthiques. Shapping the globalization, contrôler la globalisation, gérer le « monitoring » de l'évolution économique, politique et culturelle globale, tel est l'objectif ultime de « l'Empire bienveillant ». Or cela se confond, dans l'esprit des stratèges qui dessinent ce projet, avec le passage à la Société de l'Information, avec la prédominance planétaire de l'influence américaine. Il est donc légitime de dire que toute guerre menée par l'hyperpuissance est une guerre « pour l'information, une guerre pour faire prédominer une certaine conception de ce qu'est l'information, une guerre idéologique et messianique.

    Guerre militaire et guerre économique

    Avons-nous épuisé les sens de « guerre de l'information ». ? pas encore, car il faut parler de la guerre de l'information au sens de la stratégie économique (à supposer que la séparation entre stratégie militaire, idéologique ou économique ait encore un sens).

    Cette dernière acception engendre des discussions sans fin. Il y a d'abord la question de la valeur métaphorique. Est-il légitime de nommer « guerre » une activité qui ne fait pas de morts. ? Faut-il réserver ce terme à des conflits collectifs, organisés, durables et sanglants ? À ce compte, l'image de la guerre de l'information vaut bien celle de la guerre des nerfs, guerre secrète ou guerre des prix : la légitimité de toute comparaison est affaire de convention et d'intelligibilité.`

    Mais le vrai problème est ailleurs : peut-on, en employant le terme « guerre », transposer des notions liées une activité politico-stratégique dans un domaine technico-économique ? Et, certes, dans le second cas ; elles recouvrent toutes sortes d'opérations d'agression : cyberpiraterie, opérations psychologiques, espionnage industriel, déstabilisation qui prennent une nouvelle dimension dans la société dite de l'information. Visiblement, au moment où les militaires s'entichent de la « Révolution dans les Affaires Militaires », l'économie, elle, inclut de nouveaux domaines : la guerre cognitive, de l'hyperconcurrence, de la déstabilisation, et autres.

    Pour le dire autrement, pendant que la guerre mobilise une composante de plus en plus importante d'information et de communication (y compris dans son aspect dit de « civilianisation ») l'économie dite de l'information devient de plus en plus conflictuelle. Et par les moyens parfois régaliens qu'elle mobilise (par exemple les systèmes d'espionnage de la guerre froide comme Echelon reconvertis dans la conquête des marchés) et parce qu'économie, technologie, culture, diplomatie, guerre, s'inscrivent dans in même projet géopolitique, le shapping the globalization que nous évoquions.

    Une première distinction d'impose. La guerre de l'information consiste dans la plupart des cas à infliger un dommage à l'adversaire ou au concurrent en utilisant des signes en lieu et place de forces. Le dommage en question peut se réaliser directement, en affectant ce que sait ou peut l'Autre, ou indirectement, en modifiant l'opinion des tiers.

    Dans le premier cas, il s'agit d'amener l'Autre à prendre une décision favorable à nos desseins (ou, ce qui revient au même, l'empêcher d'agir faute d'éléments de choix) Le but est de manipuler des facteurs cognitifs et d'acquérir le monopole de l'information pertinente (des descriptions « vraies » de la réalité permettant d'agir). On y parvient par des procédés qui peuvent inclure l'espionnage, la surveillance électroniques, l'intoxication ou le sabotage informationnel.

    Dans le second cas, le but est de réduire la liberté d'action de l'adversaire en le déconsidérant, en lui faisant perdre des partisans ou des alliés, bref en altérant son image plutôt que sa volonté. Donc en le privant de moyens d'action plutôt que de cognition. Et en faisant croire plutôt qu'en sachant (ou en empêchant de savoir). C'est pourquoi nous avons parlé de l'information « efficiente »,, celle dont la valeur stratégique ne repose pas dans sa véracité mais dans sa diffusion. Elle est efficace dans la mesure où elle trouve des repreneurs, des « croyants » qui adoptent le point de vue et le jugement de valeur souhaité. Et les critères de la croyance ne sont pas exactement les mêmes quand il s'agit de savoir s'il faut faire la guerre aux Irakiens ou avoir peur des OGM.

    Mais ce second type d'agression a aussi une contrepartie positive : la promotion de sa propre image, de ses propres valeurs et critères de choix (y compris les critères techniques), la façon d'amener l'autre à adhérer à vos desseins. Sous sa forme grossière, c'est la propagande qui sert à recruter des partisans, et elle est surtout politique. Sous sa forme subtile, c'est l'influence sous toutes ses formes - prestige suscitant l'imitation, communication visant à faire partager son point de vue, interventions discrètes sur les facteurs de décision. Et l'influence peut être tout aussi bien économique et technique que culturelle et stratégique.

    Facteur technique, facteur symbolique

    La guerre de l'information aurait donc à la fois une dimension cognitive et une dimension que nous appellerions « accréditive ». Or la connaissance et l'évaluation de la première posent surtout des problèmes techniques, la seconde essentiellement des problèmes psychologiques. Soit par exemple la question « un Pearl Harbour informatique est-il possible ? ». Pour y répondre, c'est-à-dire pour évaluer quelle pourrait être la dangerosité d'une attaque informatique coordonnée contre les infrastructures communicationnelles d'un pays (virus, déni d'accès, altération de bases de données, intrusion et prise de contrôle de systèmes, etc..), il faut essentiellement deviner comment réagiraient des systèmes numériques en réseau dans certaines situations (même si la dimension psychologique n'est pas absente : quelles seraient les réactions humaines ? l'effet d'une panique contagieuse ?…). Et la réponse est tout sauf aisée puisque a) personne n'a jamais assisté à une telle atttaque b) les éléments partiels que pourraient nous donner l'analyse d'une attaque informatique contre une institution ou une entreprise sont souvent faussées soit par les vantardises de ceux qui les provoquent, soit par la discrétion de ceux qui les subissent.

    Mais dans d'autres cas, notre ignorance tient à notre méconnaissance de l'efficacité des messages. Si nous posons la question « Pourquoi les État-Unis n'ont ils pas réussi à « vendre » la guerre en Irak à l'opinion internationale ? », nous ne pouvons, bien sûr, négliger le facteur technique : la puissance des médias américains, les organismes de promotion de la vision américaine monde et leurs moyens… Mais la vraie question est ailleurs : c'est celle du mystère de la persuasion. Qu'est-ce qui fait qu'une campagne, que ce soit de publicité ou de propagande, prend ou ne prend pas ? Les sciences dites « de l'information et de la communication » se cassent le nez sur ce mur là depuis plus de soixante-dix ans. Elles ont renoncé au mythe d'une force intrinsèque des messages qui leur permettrait de déclencher des émotions à volonté ou de produire des croyances à la demande. Et elles tendent à conclure que le « récepteur » des messages est bien moins malléable que l'on croyait, bien davantage capable de réinterpréter ou refuser le message s'il ne correspond pas à ses propres codes. Traduction pratique : n'importe quelle campagne de guerre de l'information n'est pas certaines de réussir même si elle dispose d'énormes moyens de diffusion et même si elle est formulée par des professionnels selon toutes les bonnes recettes des manuels. Mais inversement, une telle campagne ne peut réussir que si elle s'appuie sur des attentes de ses « cibles », sur un corpus de croyances et de modes de raisonnement déjà acceptés, sur une croyance générale préétablie, une « doxa » disent les sciences humaines. Or en l'occurrence (l'Irak) le divorce entre l'opinion amricaine et non américaine ne traduit pas - ou pas seulement - la qualité ou la non-qualité, en termes de « com » - des messages destinés à nous persuader que Saddam possédait des armes de destruction massive ou que Bush ne faisait que « d éfendre nos libertés » comme il l'a déclaré au premier jour de guerre. Visiblement le public américain et européen ne partagent plus le même univers mental.

    Combattre des symboles

    Raison de plus pour revenir sur la disctinciton importante entre l'infoguerre politico-militaire et économique. Dans le premier domaine, l'attaque informationnelle vise une collectivité identifiée à ses croyances et symboles. L'ennemi est assimilé une catégorie : le capitalisme, le bolchévisme, les Serbes, les Arabes, les Boches. La guerre de l'information consistera donc en imputations de crimes et mensonges, manifestation de sa perversion foncière ou de la dangerosité des principes qu'il incarne. Le registre est relativement limité : complots, trahisons et atrocités en tous genres. De ce point de vue, les récits de 14-18 (infirmières fusillées, mains d'enfants coupées) ne se distinguent guère des horreurs saddamiques (villages rasés, armes dissimulées). Les faits criminels sont là pour démontrer la volonté perverse d'une entité mauvaise bien indentifiée.

    La guerre de l'information économique, elle, ne vise pas à la diabolisation d'idées ou d'abstractions. Elle n'a pas, en principe, l'ambition « pédagogique » de montrer les conséquences de principes pervers. Elle cherche à décrédibiliser une marque ou une activité commerciale. Elle joue donc dans le registre du danger probable : manque de fiabilité financière d'une entreprise, dangerosité de ses produits, probabilité d'accidents ou d'épidémies. Mais elle peut aussi « confisquer » des valeurs politiques. Ainsi de nombreuses entreprises américaines comme Nike ont été mises au pilori médiatique pour leur responsabilité supposée dans l'exploitation des travailleurs, en particulier les femmes et les enfants, dans les pays où ils sous-traitent leur production. Cette campagne contre les « sweat shops », litérallement « les boutiques à sueur » a mobilisé les campus américains en 1998 comme le raconte très bien Naomi Klein dans son bestseller « altermondialiste » No Logo.

    Tout modèle stratégique s'interprète dans un contexte historique. Ces conditions dépendent des moyens de transmission mais aussi du corpus de croyance et de valeurs d'une époque. Ainsi, il est évident qu'Internet facilite et stimule la guerre de l'information : avec un modem et une souris le « faible », pourvu qu'il soit astucieux, peut trouver un écho sans commune mesure avec ses moyens matériels ou sa représentativité. Et le « fort » qui est souvent aussi le pataud est d'autant plus exposé qu'il est visible. Avec une image, un média décrédibilise une organisation puissante ou un État. Mais le caractère symbolique de la guerre de l'information n'est pas moins important. C'est le corpus de croyances et valeurs prédominant qui détermine a contrario l'angle d'attaque. Dénigrer les produits du concurrent est une idée aussi vieille que le commerce (les lecteurs d'Astérix savent bien que le poisson d'Ordralfabétix n'est pas frais). Lancer des rumeurs est également un procédé immémorial (les lecteurs de Dumas se souviennent comment le comte de Monte-Cristo pousse un ennemi au suicide grâce à de fausses informations qui le poussent à des spéculations financières catastrophiques). Il n'empêche que n'importe quelle rumeur ne fonctionne pas de la même façon à n'importe quelle époque et que le public n'évéalue pas de la même façon le péril technologique ou les inconvénients pour l'environnement dans les années 60, obsédées par la croissance des courbes de P.N.B. et aujourd'hui où règne le principe de précaution.

    Guerre de l'information ? Même si c'es un mot valise, même s'il faut en entourer l'emploi de mille précautions sémantiques, la chose, elle, existe,et même elle prospère. À nous d'en inventer la polémologie et la stratégie.

    François-Bernard Huyghe Observatoire d'infostratégie

    infostrategique@paris.com

    F.-B. Huyghe




CHECKPOINT-ONLINE : POINT DE VUE DE PHILIPPE RAGGI
Pour les Etats-Unis, l'enfer, c'est le reste du monde
"CETTE VISON DU MONDE UNILATÉRALE ET CYNIQUE, N'EST PAS L'APANAGE DU SEUL BRZEZINSKI"

10 mars 2003
par revue de toile

    revue de toile




PROPAGER ET SIDÉRER
Propagande de guerre : des exemples, dont l'Irak
DE LA CONTRE-RÉFORME À L'AXE DU BIEN : POUR UNE HISTOIRE DE LA PROPAGANDE

31 mars 2003
par F.-B. Huyghe

    Un mot, un leitmotiv revient : « propagande ». Quand el Jazira montre des prisonniers US, cela sert la propagande de Saddam, disent les généraux américains, Mais tout ce qui provient de CNN ou de Fox News apparaît à des millions de gens, surtout dans le monde arabe, comme une gigantesque opération de propagande. L'information de l'un, c'est la propagande de l'autre.

    * Idées, informations, images

    Au fait, que cherche à propager la propagande ? Des idées, des valeurs, des jugements, bref de l'endoctrinement ? Des informations, au sens de nouvelles, c'est-à-dire le récit d'événements réels, de façon vraie ou fausse, cadrée ou contextualisée de façon à amener à telle ou telle conclusion ? Mais aussi des images qui ont tel ou tel impact psychologique selon les prédispositions du spectateur ?

    Suivant le cas la proclamation que « notre guerre est juste », ou la façon de rapporter une rumeur (ainsi : les Irakiens auraient exécuté deux prisonniers de guerres britanniques ou réprimé une émeute à Bassora) sont typiques deux premiers cas. Quant au pouvoir des images et à l'ambiguïté de leur interprétation, il suffit de songer à la controverse sur les corps des morts ou les visages des prisonniers. L'interprétation des Etasuniens est qu'il est contraire à la dignité humaine de montrer des captifs « humiliés » ou des morts réalistes. Outre qu'un tel procédé est immoral, il est, ajoutent-ils, à démoralisant : il porte atteinte à la résistance mentale de nos soldats et mine le soutien que leur apporte l'opinion. C'est donc une arme de guerre au service de Saddam.

    Mais d'autres ont un point de vue tout à fait différent. Ils rappellent que l'on n'a pas eu de ces délicatesses quand il s'agissait de montrer les prisonniers de Guantanamo ou des Irakiens à genoux fouillés les mains sur la tête. Surtout une très grande fraction du public arabe n'interprète pas ces images qui choquent nos délicatesses d'Occidentaux de la même façon. "Cela me fait du bien de voir des morts, cela me soulage. » disait un Palestinien récemment interviewé pour « Envoyé spécial ». Il voulait dire qu'il trouvait là une sorte de compensation symbolique pour les siens qui sont tués tous les jours. Quand on a le sentiment d'appartenir à une communauté humiliée, on obéit à une autre économie mentale de la souffrance exhibée. Donner une représentation concrète à la souffrance celle des siens et celle d'en face, donner un visage particulier à l'ennemi dans le rôle nouveau pour lui du vaincu, c'est sans doute purger et exorciser bien d'autres images accumulées dans la mémoire.

    Bref, voici que reviennent toutes sortes de questions oubliées : quel est le « sens » d'une image, sachant qu'elle est toujours sélectionnée, montée, guidée par un commentaire ? De quelle « vérité » témoigne-t-elle, celle des faits ou celle des affects ? Quels mots sont neutres ? Coalition, enlisement, pause, résistance ?

    Pour comprendre, il nous faut peut-être remettre les choses dans une perspective historique. La propagande a une histoire politique et technique et, si nous avons tant de mal à décrire ce qu'est le processus de la propagande (et plus encore son effet et son efficacité), nous en avons beaucoup moins à retracer la volonté de propagande. Car c'est avant tout de la volonté de faire-croire et de la technique de production du consentement que naît la propagande.

    C'est d'abord un concept religieux. La propaganda fidei du XVII° siècle lutte pour imposer la « vraie foi ». Propagande de communion, elle ressoude la communauté menacée (le corps mystique de l'Église). Propagande dogmatique, elle doit propager des articles de foi, mener une action de transmission et de pédagogie. Propagande de combat, elle attaque l'hérésie (et donc affronte une autre « propagande »). La francisation du mot, en 1790 dans un contexte révolutionnaire, en confirme le caractère global. La propagande est la servante de l'idéologie ; ce n'est pas seulement un instrument pour décrire le monde, voire pour le rendre acceptable (c'est-à-dire plutôt rationnel et ordonné aux yeux des puissants), c'est un moyen de le changer.

    * Du bobard au contrôle des images

    Avec le premier carnage planétaire de masse, la guerre de 14-18, se révèle toute la puissance de la propagande mondiale de masse. Les conditions d'une pratique systématique voire scientifique de la manipulation des foules sont réunies : des passions nationales et politiques surchauffées, des rotatives, des photos et un cinéma naissant offrant une représentation inédite de la guerre , des dépêches du front qui accélèrent le flux des nouvelles dramatiques, des foules partagées entre passions sociales et passions nationales. La propagande nécessite des structures administratives et militaires ad hoc des bureaux, des manufactures du consentement. Mais aussi des lobbies désirant influencer le public (les partisans de l'intervention des États-Unis dans la première guerre mondiale inaugurent une action systématique auprès des médias ),

    Seconde source de la propagande : les partis de masse et leur volonté d'insuffler leur foi aux multitudes. Bolcheviques et nationaux-socialistes verront dans la propagande l'instrument principal de leur conquête. Ils penseront même trouver une base doctrinale. Les écoles psychologiques divergent sur le pourquoi et le comment : lois de l'imitation de Tarde ou psychologie des foules de Gustave Le Bon , premières conceptions de la publicité, béhaviorisme aux États-Unis, théorie du réflexe conditionné de Pavlov, qui deviendra la doctrine psychologique officielle soviétique, bientôt freudisme... Mais quant au résultat, toutes semblent offrir les recettes de la persuasion des masses. Les grandes idéologies politiques se choisissent des théories psychologiques en accord avec leur vision du monde : théorie de l'agit-prop pour les bolcheviques (l'agitateur s'adresse indistinctement aux masses par des messages simples, le propagandiste forme de vrais militants), théorie de l'inconscient des foules pour les nazis. Au même moment, le béhaviorisme américain développe une conception optimiste et mécanique de l'homme : perfectible, il répond par des comportements adaptés aux stimulations et demandes du milieu. Procédés commerciaux et publicitaires de conditionnement du consommateur sont comparables aux procédés politiques. La devise des premiers propagandistes était « Simulation, stimulation, dissimulation » : donner une image militairement ou idéologiquement correcte du conflit, stimuler les ardeurs patriotiques, martiales et morales et dissimuler par la censure tout ce qui pourrait troubler la vision officielle des événements.

    D'où des constantes :
    -  La propagande crée des bureaux de la foi. Des services entiers sont affectés au contrôle des nouvelles, expurgeant tout ce qui est publié, texte ou image. Ces mêmes services sont chargés de protéger une ressource stratégique le « moral des civils ». Les atteintes à ce bien précieux tombent sous le coup du code pénal : gare aux défaitistes !
    -  La propagande touche au domaine des valeurs en général, de la culture, de l'esthétique (comme l'a remarqué Benjamin, elle esthétise guerre et politique ). La polarisation militaire ou militante entre eux et nous envahit tous les aspects de la vie : il ne peut rien y avoir de neutre. Tout reflète un conflit non pas historique et contingent, celui de deux États se disputant un territoire, mais une lutte essentielle entre deux types humains.
    -  La propagande est à double face. Grande simplificatrice, elle réduit le monde à nous et eux. L'adversaire unique, à la fois cause de nos malheurs et objet de nos projections, nous ressoude. Dans ce processus, le contenu de la croyance importe peut-être moins que le lien (entre nous) et la frontière (qui nous sépare d'eux).
    -  La propagande absolue suppose le crime absolu. Il ne suffit pas que l'ennemi soit combattu ou que sa cause soit injuste, il faut qu'il soit si coupable qu'il s'exclut du genre humain et que la guerre à mener se confonde avec une œuvre de justice. Le « Rapport de la commission Bryce sur les atrocités allemandes en Belgique » paru à la fin 1914 et traduit en trente langues inaugure le long cycle de la judiciarisation de la guerre, des imputations d'atrocités et de la production de preuves.

    On voit se dessiner la « judiciarisation/moralisation » du discours de propagande, son obsession de l'image accablante . Dès 1870, la preuve photographique des crimes ennemis est utilisée et en 1914, la recherche des alleged atrocities, comme disent les comités étasuniens du même nom, est systématiquement organisée .

    L'horreur judiciaire appelle l'horreur pédagogique : une part du travail de propagande consiste à expliquer de façon « essentialiste » que les ennemis ne sont pas criminels par hasard. Leur crime est à la fois prémédité (ils veulent terroriser la population) et inévitable : leur culture, leur idéologie voire leur constitution biologique les y poussent irrésistiblement

    * De l'exaltation à la compassion ?

    La propagande telle que nous venons de la résumer a-t-elle disparu ? Pas partout, la lecture de quelques manuels de « guerre psychologique », laisserait penser que les choses n'ont guère évolué depuis les affiches d'Hansi ou les films de Leni Riefenstahl. Ou du moins pas depuis que les stratèges de la guerre froide assimilaient la psychological warfare à une « lutte globale » pour « l'âme même de l'homme » selon l'expression d'Eisenhower À l'heure de la politique spectacle, de l'État séducteur, du marketing politique, de l'infotainment (disons l'info-distraction), et de la guerre live conçue comme un jeu vidéo, il est pourtant difficile d'en rester à des analyses qui servaient à décrypter l'affiche soviétique.

    On peut tenter de reconstituer l'évolution des stratégies de l'image en partant de la guerre du Vietnam. Que la première puissance du monde ait été battue était surprenant, qu'elle l'ait vécu sur ses écrans ne l'était pas moins. Le Viet Nam, ce sont des images qui restent dans toutes les mémoires. Elles mobilisent les foules protestataires de l'époque, petite fille courant sous le napalm, exécution d'un civil d'une balle dans la tête, bonze se faisant brûler vif. Là aussi l'adversaire est invisible mais l'image surabondante, grâce à des correspondants de guerre équipés d'un matériel léger. Ils se déplacent sans peine et filment ou photographient ce qu'ils veulent, quitte à en payer le prix : plus de 150 d'entre eux y trouvent la mort. L'image est incontrôlée et diffusée. Car pendant que la photographie et le film fixent les grands souvenirs de la guerre pour la mémoire, la télévision fait rentrer le conflit dans les foyers. Elle y rappelle non seulement que les boys font des morts qui ressemblent à des civils, mais aussi que les G.I. qui, eux, ressemblent tant aux téléspectateurs, rentrent au pays en Body Bags, les sacs à viande.

    De là, à en déduire que les États-Unis ont perdu la guerre de la jungle parce qu'ils n'avaient pas su la gagner dans le living-room, il y a un pas. Bref, c'est la faute au coup de caméra dans le dos, pensent les militaires. Ils en retiennent la leçon, aux Malouines, à la Grenade ou au Kosovo. Là règne le principe du "pas vu, pas tué" : une bonne guerre est une guerre sans morts visibles, supportable par les sensibilités télévisuelles. Les objets de notre compassion sont sélectionnés : tous les cadavres n'ont pas la même survie cathodique post mortem.

    A contrario, de tous les qualificatifs sur la guerre du Golfe, guerre vidéo, guerre sans images, guerre en direct, guerre-spectacle, guerre du mensonge, c'est encore celui de guerre sans victimes qui frappe le plus : les images servent aussi et surtout à oublier qui meurt. Qui a vu les 100.000 Irakiens vraisemblablement morts pendant la même opération Desert Storm ? ? À rebours d'une expérience séculaire, qui consistait à se vanter par des tableaux héroïques ou sur des monuments de pierre, d'avoir fait beaucoup de morts, il s'agissait aussi de démontrer l'innocuité d'une puissance, par ailleurs complaisamment étalée. Ces machins sont terrifiants, mais nous ne tuons pas vraiment de gens et bien sûr, personne ne meurt chez nous.

    La télévision excelle à montrer des victimes particulières et interchangeables dans leur souffrance, séparées de tout cadre de référence, de toute histoire, mais capables d'émouvoir. Mais elle les sélectionne. L'historien Walter Laqueur faisait remarquer que le terrorisme tue plusieurs milliers de personnes par an en Inde et au Pakistan et que, sauf risque de guerre nucléaire entre les deux puissances atomiques, cela émeut moins les médias occidentaux que des jets de pierre à Bethléem . L'art de cacher ses propres pertes a pour complément l'art de montrer les bonnes victimes, celles que l'on secourt dans des guerres humanitairement correctes. L'idée, le droit d'ingérence, suppose l'image, le spectacle compassionnel.

    Depuis, la leçon a été retenue et étendue. La guerre du Kosovo, avide de visages de victimes, pourvu que ce soient de bons réfugiés, dissimula le corps de l'ennemi. Il fut nié par la distance, vu et frappé à hauteur de satellite, comme il fut nié par la parole, y compris par le refus de se référer la catégorie de l'ennemi. Jamie Shea, porte-parole de l'OTAN expliquait image numérique à l'appui, que les bombardements détruisaient des choses, du potentiel militaire et que les coups ne s'adressaient pas à un peuple, mais à un tyran ou à un principe. Le crime s'explique par le criminel : leurs dirigeants les trompent, ce sont des monstres. C'est donc contre eux que nous luttons et non contre le peuple égaré.

    Il en va de même dans les premières heures de la présente guerre d'Irak,. C'est ce que montre la stratégie dite de « décapitation » du régime baasiste (en clair : tuer ses dirigeants) ou la fiction d'un peuple irakien qui ne se battrait que par peur de Saddam et de ses séides. Ainsi on dit systématiquement « les soldats de Saddam » pour l'armée irakienne tandis que l'enjeu des bons et des mauvais morts qu'on a le droit de montrer ou pas est explicitement exposé.

    Pourtant, le discours officiel américain change : l'idée des morts inévitables, de la souffrance et des pertes qu'il va falloir accepter face à un ennemi dont « on a sous-estimé la capacité de commettre des crimes de guerre » annonce l'abandon du stupide slogan du toute technologique,zéro-mort, zéro-défaut, zéro-dommage collatéral. La concurrence des images y contribue, notamment celles d'el Jazira qui révèlent l'horreur de la guerre et les blessures symboliques, celles que le faible peut infliger au fort (cf. les fameux visages des prisonniers). Peut-être même faut-il faire l'hypothèse que les néo-conservateurs, imprégnés de ton un pathos biblique, se préparaient secrètement à une période d'épreuves et de pénitence pour le peuple élu. Le 11 Septembre était pour eux un prétexte pour raccrocher le train de la guerre préventive à la locomotive Terrorisme. Mais c'était aussi le signe d'un avertissement divin : l'Amérique devrait se purifier pour mériter sa mission. Quand on en est à appeler les citoyens au jeûne et à la prière, on n'est plus dans la même tonalité qu'au moment du Kossovo.

    * La nouvelle propagande

    La nouvelle propagande se joue avec des règles inédites :

    -  Les médias ne transcrivent plus l'événement, ils le font. Ou du moins, ils le suscitent : en Somalie on a vu comment l'U.S. Army programme des guerres humanitaires sur rendez-vous avec les grands médias, mais y renonce dès que les caméras saisissent une scène non prévue par le scénario : des boys morts, comme au Vietnam, des indigènes bêtement mitraillés. Corollairement, le déploiement médiatique accompagne le déploiement militaire.

    -  La guerre devient ou trop mondiale ou trop locale. L'ennemi se dénationalise, s'identifie à une entité abstraite, Fanatisme, Haine, Totalitarisme, Purification ethnique, ou à une particularité folklorique : les Serbes n'aiment pas les Bosniaques, ni les Hutus, les Tutsis, c'est comme ça chez ces gens-là. La cause des conflits s'individualise : Saddam Hussein et Milosevic sont de nouveaux Hitler, Ben Laden un fanatique nihiliste. L'intelligibilité historique est en proportion inverse de l'hystérie de visibilité dans le perpétuel présent cathodique. Et comme de surcroît, la télévision tend à dépolitiser et à montrer la "force des choses", toutes les violences deviennent égales, dans la catégorie des catastrophes ou de l'éternelle folie des hommes, explicables par les passions archaïques.

    -  La partie vaut le tout, l'individu la Cause, l'exemple l'explication. Un témoignage de victime, une mort filmée, une bavure condamnent un camp. D'où la tentation du trucage et de la forgerie : fournir à la presse ses cadavres de Timisoara, ses couveuses débranchées, ses villages bombardés, ses Madones douloureuses, ses visages émaciés derrière des barbelés. De l'image un peu esthétisée et un peu posée pour complaire aux goûts de la presse jusqu'à la pure et simple mise en scène, en passant par les images mal légendées, mal montées ou hors contexte s'ouvre le champ miné qui sépare l'erreur de bonne foi de la totale manipulation. Ainsi quel crédit accorder à quelques plans d'Irakiens serrant la main à des G.I. ? Ou inversement : que vaut une manifestation spontanée quand ceux qui crient « Saddam, nous te donnerons notre sang » regardent la caméra ?

    -  Dans la vie "civile" une bonne part des événements qui nous sont rapportés, sans être nécessairement faux, sont imaginés, préparés, mis en scène, pour être vus. Dès les années 60, Daniel Boorstin pressentait le règne de ce qu'il nommait les pseudo-événements produits pour être reproduits. Il n'imaginait sans doute pas que ce principe toucherait l'événement brusque par excellence : le fait de violence, guerre ou attentat. Désormais, la cause des peuples n'est plus défendue par les poètes et les exaltés : il y a des agences de communication pour cela. Hill and Knowlton, Rendon et Benador remplacent Byron et Hugo quand il s'agit de défendre les intérêts des Koweitiens ou des Bosniaques, et ces intérêts consistent à fournir aux médias leur lot d'atrocités. Les communicateurs du Pentagone ont su longtemps merchandiser une guerre humanitaire : les victimes étaient d'un seul côté. Reste à savoir s'ils en sont encore capables en 2003 et quand l'adversaire utilise à son tour la bombe comme « propagande par le fait », voire comme dans le cas du kamikaze irakien quand il fait de sa propre mort un message de défi et d'encouragement.

    * Entre désinformation et influence

    Enfin la transformation de la propagande touche peut-être à deux domaines plus essentiels : la désinformation et l'influence.

    Le premier terme se prête à un usage abusif, surtout lorsqu'il finit par désigner toute opinion diffusée par les médias et que l'on croit fausse ou biaisée. La désinformation, avons-nous souvent répété, consiste à propager délibérément des informations fausses pour influencer une opinion et affaiblir un adversaire. La désinformation se distingue essentiellement de la propagande (même si elle la complète généralement) par le caractère caché de la source. Si je dis « mon parti est le meilleur », c'est de la propagande. Si je m'arrange pour qu'une source apparemment neutre diffuse les pires calomnies sur le parti adverse et si je fais circuler de fausses déclarations de ce parti, je fais de la désinformation),

    Là où a propagande vise à persuader de l'excellence d'un parti, d'un régime ou d'une cause et à diffuser ses valeurs générales, la désinformation tente généralement de faire diffuser une information factuelle fausse ou réinterprétée, et à infliger le plus grand dommage possible à la cause adverse,, en divisant ses partisans ou en les culpabilisant. La propagande convertit, la désinformation affaiblit. La première est dynamisante, la seconde incapacitante. Clausewitz disait que le but de la guerre consiste à désarmer l'adversaire pour lui imposer sa volonté, le but de la guerre cognitive est de désinformer pour imposer une perception favorable à sa volonté. Le même Clausewitz insistait sur les « forces morales » dans la guerre. La notion stratégique de désinformation met l'accent sur le fait d'affaiblir l'adversaire. Il s'agit de le faire céder (directement en atteignant sa volonté, indirectement en le disqualifiant à l'égard des tiers)

    La désinformation est longtemps liée à un contexte de guerre froide : dotés d'une idéologie cohérente et agissant contre un « camp capitaliste » où ils trouvaient un public réceptif (médias naïfs, « idiots utiles », ou alliés idéologiques persuadés a priori des turpitudes du capitalisme) les professionnels de la « desinformatzyia » jouaient sur du velours. Cela ne signifie pas que la désinformation ait disparu avec la chute du communisme, elle a simplement changé de méthode :

    a) Elle participe au mouvement de « criminalisation » dont il était question plus haut : la production de régimes, d'individus ou de groupes repoussoirs qui illustrent le vieux principe cher à Guy Debord : « Cette démocratie si parfaite fabrique elle-même son inconcevable ennemi, le terrorisme. Elle veut en effet, être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats… »

    b) Le champ de la désinformation se développe. C'est d'abord la désinformation économique destinée à décrédibiliser un concurrent. Tout concourt donc à favoriser cette tendance « info-guerrière », l'anonymat comme son faible coût Internet, le durcissement des luttes économiques globales, la sensibilité de l'opinion, elle-même mondialisée. La fonction de dénonciation que semblent assumer les médias (surtout si elle porte sur des éventualités comme l'accident ou l'épidémie, ce qui renverse la charge de la preuve) se prête à toutes les déviations au service d'intérêts particuliers. Dans le même temps sur Internet, il devient de plus en plus difficile de distinguer la désinformation pure et dure, menée par des professionnels, de la mésinformation spontanée, de la diffusion de rumeurs, des canulars et autres « hoaxes ». C'est, en somme, la grande démocratisation de la désinformation. Autrefois réservée à des organisations aussi puissantes et bureaucratiques que le K.G.B., elle est maintenant à portée de souris de tous les amateurs.

    Il faut enfin replacer la mutation de la propagande dans le cadre des stratégies d'influence. Elles tendent à concurrencer les stratégies de puissance. La puissance consiste à avoir les moyens de faire, alors que l'influence consiste à avoir les moyens de faire faire, sans recourir directement à la promesse ou la contrainte. L'influence implique davantage que la persuasion. La persuasion consiste à amener un individu ou un groupe accepter un énoncé de fait (X lave plus blanc) ou un impératif (votez machin). Le critère le plus visible de la persuasion est le changement d'opinion. Or l'influence est bien plus subtile que cela. Au-delà de l'effet immédiat « A croit B », elle joue plus sur les codes ou les cadres que sur les contenus ; sur les critères du choix que sur le choix, sur le général que sur le particulier, et davantage sur le formatage des esprits que sur le bourrage des crânes. L'influence requiert donc une stratégie durable et des moyens importants.

    Aux Etats-Unis, dès les années Clinton, se développe la théorie de l' « enlargment », selon laquelle les U.S.A. ne raisonnent plus seulement en termes de puissance mais doivent mener de pair l'expansion de la puissance américaine, du marché, de la technologie de l'information et la promotion de valeurs éthiques. Al Gore disait ouvertement que les autoroutes de l'information feraient de la planète un seul forum démocratique, qui comme par hasard formerait un excellent marché pour les Etats-Unis. Dans des visions de ce type ou des théories comme, celle du soft power de Nye, se retrouvent des constantes : le droit et le devoir d'accroître son influence culturelle, linguistique, esthétique, celle des modes de vie, de pensée et d'action U.S. Cette influence culturelle, rejoint une influence normative, entendue elle aussi au sens large (qu'il s'agisse de protocoles et standards purement techniques, de critères juridiques internationaux). Intérêts politico-économiques nationaux et mondialisation des marchés, de la communication et des valeurs semblent justifier cette influence dont on ne sait plus trop si c'est un messianisme planétaire ou un lobbying global. Aujourd'hui, si la doctrine Bush justifie l'emploi de la puissance, la force « préemptive » contre ce qui menace les U.S.A., terrorisme et « Etats voyous » (Rogue States), le recours à l'influence à l'échelle planétaire reste toujours à l'ordre du jour.

    * Conclusion

    Au moment où se déroule une des plus grandes opérations de « communication » de tous les temps, celle qui vise à « vendre » à l'opinion internationale la guerre d'Irak, jamais le jeu ne semble avoir été aussi ouvert. D'un côté les formidables moyens que nous avons décrits et leurs desseins messianique. C'est la victoire en Irak d'abord, le remodelage de la région ensuite et au total le triomphe de « l'Empire bienveillant ». De l'autre les millions de marcheurs pour la paix, les journalistes qui se souviennent des médiamensonges du passé, les images boomerang dont personne ne peut contrôler la diffusion : hélicoptères abattus, morts, provocations venues de Bagdad (Saddam réapparaissant, match de football, foules hurlant leur haine des USA) en attendant, dans quelques jours ou dans quelques heures des images du désastre humanitaire.

    Non, décidément, la manufacture planétaire du consensus fonctionne mal et le pays qui nous a vendu Nike, Hollywood et CNN ne sait plus nous vendre sa cause. Dans la guerre « pour les cœurs et les esprits » qui vient de s'ouvrir, rien n'est joué. Nous pensions que les technologies de la communication unifieraient le village global, nous constatons qu'on ne voit pas les mêmes images à New York ou au Caire. Les ondes se moquent des frontières politiques, elles échouent devant les frontières culturelles.

    François-Bernard Huyghe

    infostrategique@paris.com

    Observatoire d'infostratégie

    F.-B. Huyghe




HIER EN IRAK, DEMAIN EN IRAN OU AILLEURS.
Qu'est-ce que la guerre à la Terreur ?
COMMENT PEUT-ON FAIRE LA GUERRE "AU TERRORISME" ?

27 août 2004
par F.-B. Huyghe

    « Guerre à la terreur ? Les Alliés faisaient-ils la guerre à la Blitzkrieg en 39-45 ? » ce mot de Brzezinski résume bien le problème

    Nous avons écrit, comme beaucoup d'autres, qu'il est possible de faire la guerre à un pays, à une armée, et, derrière eux à un principe politique incarné par l'adversaire, p.e. au communisme, au fascisme ou capitalisme, éventuellement au paganisme, à l'hérésie, au protestantisme… mais certainement pas au terrorisme qui est une méthode et non une entité.

    La rhétorique de la « Global War on Terror » confond deux choses :

    -  le sentiment d'être en état de guerre qu'on éprouvé les Américains après le 11 Septembre

    -  la relation guerrière. Pour faire la guerre, il faut être deux, et, même si l'on est décidé à déployer tous les moyens militaires (voire à faire quelques petites guerres d'invasion en Afghanistan et en Irak) reste à identifier l'adversaire. Ce que son mode de combat ne peut suffire à faire.

    Les choses ne se clarifient pas quand G.W. Bush qualifie l'ennemi : « ceux qui haïssent la liberté » ou les « evildoers », mot qui signifie à peu près « ceux qui font le mal » et est parfois employé dans les contes enfantins anglo-saxons (pour les Méchants). La guerre est faite pour faire céder une volonté politique (d'où résultera éventuellement le recul de certaines idées ou croyances, ne serait-ce qu'en supprimant les croyants), pas pour supprimer un sentiment, la Terreur, ou une anti-valeur, le Mal ou la volonté du Mal.

    Bien sûr, tout cela est affaire de mots. Nous comprenons bien que les dirigeants US ne peuvent pas déclarer « nous faisons la guerre à l'islamisme », ou alors qu'ils doivent accompagner du rituel « mais pas à l'Islam. Il n'y a pas de guerre de civilisations. »

    Et il serait trop compliqué de faire une déclaration plus exacte comme « Nous sommes décidés à employer les moyens de la guerre contre les organisations jihadistes, les États que nous soupçonnerons de nous menacer au même titre que le jihadisme, et tous ceux qui pourraient les aider. »

    Mais, au fait, qu'est-ce que le terrorisme ? On peut présumer que l'acception US est celle de la loi. En l'occurrence l'article 22 de l'United States Code, Section 2656f(d) :

    The term "terrorism" means premeditated, politically motivated violence perpetrated against noncombatant/*/ targets by subnational groups or clandestine agents, usually intended to influence an audience. *The term "international terrorism" means terrorism involving citizens or the territory of more than one country. * The term "terrorist group" means any group practicing, or that has significant subgroups that practice, international terrorism.

    Cette définition qui tente d'assimiler le terrorisme à un crime de guerre commis par un non-militaire met donc l'accent sur deux idées :

    -  La victime « non combattante », ce qui peut inclure le soldat au repos, voire « le personnel militaire armé quand il n'existe pas un état d'hostilité militaire sur place, p.e. en bombardant une base militaire U.S. ». C'est ironique si l'on songe à la proportion de civils que touchent les conflits modernes. Au fait, un jet de pierre dans une manifestation ou une occupation de locaux par un syndicat sont-ils des violences exercées sur des non-combattants en dehors des zones de conflit ?

    -  L'idée pour le moins vague « d'influencer une audience », ce qui est le but d'à peu près toute activité politique.

    Toute discipline a son pont aux ânes et toute recherche sur le terrorisme commence par définir ce mot ambigu qui, à un sentiment « la terreur », accole une désinence en « isme » généralement réservée aux mouvements d'idées ou aux maladies. Nous en proposons une définition « savante » et une pratique.

    La première est : pratique sporadique de la violence armée par des groupes clandestins sur des cibles symboliques pour des fins politiques

    Les notions de symbolique et de politique doivent être prises dans leur sens le plus large :

    Est symbolique ce qui demande une interprétation renvoyant à une notion plus générale

    Est politique tout ce qui touche à des rapports de pouvoir durables. Politique signifie dans ce contexte « dans une perspective historique », en l'occurrence pour changer le monde ou l'empêcher de changer.

    La seconde définition est, trivialement : commettre des attentats contre des cibles politiques

    L'attentat est une violence, brève, préméditée et armée. Il « attente » (étymologiquement : tente quelque chose contre, agir de manière à détruire). Au-delà du dommage physique qui en résulte, il attente à un principe politique d'autorité, de légitimité, de lien social… Un attentat fonctionne en trois temps : il produit un dommage plus un message (il « veut dire quelque chose ») et ce message à son tour est censé « faire quelque chose ». Il doit bouleverser le rapport entre le fort et le faible. Le fort se sentira humilié, démasqué, jugé, châtié, menacé, défié, averti, paniqué, mis en demeure, tandis que l'autre camp se sentira encouragé, éclairé, vengé, solidaire : c'est du moins ce que disent les terroristes lorsqu'ils s'expliquent. On ne peut donc pas ranger avec les autres violences politiques (la guérilla, la répression, la révolte…) celle qui « recherche un effet psychologique supérieur à ses effets physiques », selon le mot de Raymond Aron. C'est aussi une violence qui se prétend didactique : l'attentat se veut « éclairant ».

    L'attentat se distingue des autres violences politiques par trois éléments :

    -  La surprise : il est censé être inattendu
    -  Le secret : en principe, ses auteurs se cachent avant et tentent de disparaître après (dans le cas de kamikazes, ils disparaissent même pendant, partant en lumière et fumée avec leurs victimes)
    -  La série : un attentat en annonce d'autres - et l'effet d'attente, donc d'affolement de l'adversaire, fait partie de la stratégie terroriste.

    Cette définition permet, a contrario :

    -  D'éviter le faux-débat sur terrorisme et terrorisme d'État, terrorisme d'en haut et d'en bas. Ce serait mettre sur le même plan une activité clandestine de volontaires idéologiquement motivés avec la répression d'État. Voire avec des activités comme la guerre, la police, la contre insurrection, l'inquisition, dont les acteurs obéissent à un commandement qu'il estiment légitime. Sur le plan moral ou politique, les moyens par lesquels un État tente de terroriser, voire de détruire une population peuvent être plus abominables que le terrorisme non-étatique. Mais, pour nous, un terroriste -- à l'inverse d'un tortionnaire -- n'a pas un uniforme ni ne va au bureau.

    -  De ne pas se perdre dans le distinguo entre terroristes et « combattants de la liberté », c'est-à-dire entre
    -  un terrorisme qui s'en prendrait à des victimes innocentes ou remplacerait la protestation démocratique
    -  des formes de résistance par les armes légitimes en raison de la nature oppressive de l'ennemi, qui, par exemple, il occupe un territoire ou interdit toute forme d'opposition légale. Dans les deux cas, définir ainsi le terrorisme aboutit à juger ses ennemis.

    -  De ne pas définir -de façon tautologique- le terrorisme par la recherche de l'effet de terreur. La horde mongole qui a certainement produit le plus vaste effet psychologique de terreur de l'histoire était-elle un groupe terroriste ?

    -  De ne pas insister comme le font les définitions prédominantes aux U.S.A. sur la notion de victime non-combattante : c'est ironique si l'on songe à la proportion de civils que touchent les conflits modernes. Par ailleurs ces définitions tendent souvent à utiliser des notions floues comme l'exercice une coercition ou la volonté d'impressionner un public ou un gouvernement, ce qui permettrait d'incriminer de nombreuses formes d'action politique.

    -  De dépasser la définition légale française (certains actes criminels punissables en eux-mêmes, plus intention de « porter gravement atteinte à l'ordre public »), utile pour le juriste mais guère pour le chercheur.

    On notera qu'il est plus facile de définir des actes terroristes (voire une relation terroriste du faible au fort) qu'une organisation qui serait terroriste par nature. « Le » terrorisme ou « les » terroristes doivent se reconnaître à une méthode, pas à leurs idéaux ou à leurs ennemis. À noter que le terrorisme est généralement un stade dans une relation stratégique qui évolue, soit par son échec (sa disparition) soit vers sa transformation en une autre forme de relation (guérilla, négociation, lutte politique classique..)

    Donc les actes terroristes existent, les acteurs aussi (les terroristes). Pourtant le terrorisme n'est ni une chose ni une entité, C'est un terme commode pour regrouper l'ensemble de ces pratiques. Au lieu de dire « le terrorisme », il vaudrait mieux employer l'expression « le fait de perpétrer des attentats » ou « les organisations de terroristes », si la paraphrase n'était aussi lourde.

    De cette définition découle une double approche :

    -  Le terrorisme loin d'être une violence « gratuite » ou « absurde » poursuit des fins. Elles peuvent nous sembler délirantes, mais obéissent à des logiques propres à leurs auteurs. Comprendre ce que veulent les terroristes et ce qu'ils veulent dire est une priorité.

    -  Le terrorisme se plie un principe d'économie, en fonction des facilités qui s'offrent à lui. Il doit donc y avoir une logique, d'impact ou d'écho maximum, dans le choix de ses cibles, de son calendrier, de ses méthodes. Des facilités qui reflètent la nature de son adversaire au moins autant que la sienne. À ces facilités répondent des fragilités. terroristes.

    François-Bernard Huyghe aobsinfostrat@club-internet.fr

    F.-B. Huyghe

    P.S.

    ANTHOLOGIE FRANCO-ANGLAISE DE DÉFINITIONS

    Art. 421.1 du code pénal « Constituent des actes de terrorisme, lorsqu'elles sont (L n°96-647 du 22 Juillet 1996) « intentionnellement » en relation avec une entreprise individuelle ou collective ayant pour but de troubler gravement l'ordre public par l'intimidation ou la terreur les actes suivants : les atteintes à la vie… les vols, les destructions, les dégradations et détériorations ainsi que les infractions en matière informatique…, la fabrication ou la détention de machines.421-2 constitue également…le fait d'introduire dans l'atmosphère…412-3 Constitue également…le fait de participer à un groupement formé ou à une entente établie en vue de la préparation, caractérisée par un ou plusieurs faits matériels, d'un des actes de terrorisme mentionné aux articles précédents.

    Article 22 of the United States Code, Section 2656f(d). That statute contains the following definitions : The term "terrorism" means premeditated, politically motivated violence perpetrated against noncombatant/*/ targets by subnational groups or clandestine agents, usually intended to influence an audience. *The term "international terrorism" means terrorism involving citizens or the territory of more than one country. * The term "terrorist group" means any group practicing, or that has significant subgroups that practice, international terrorism. Non combattants includes both civilian and military personnels who are unarmed or off duty at the time… « We also consider as acts of terrorisme attacks on military installations or on armed military personnel when a state of military hostilities does not not exist at the site, such as bombing of US bases

    Baxter R. « Nous avons de bonnes raisons de regretter que le concept de terrorisme nous ait été infligé... Le terme est imprécis, il est ambigu, et, surtout, il ne sert aucun objectif juridique concret » Richard Baxter A skeptikal look at the Concpet of Terrorism, Akron Law review n°7, 1974

    Commission européenne, dans sa communication 522 définit comme terroristes treize infractions « lorsqu'elles visent à menacer et à porter gravement atteinte ou à détruire les structures politiques, économiques ou sociales d'un pays » puis modifié le 6 et 7 décembre 01 pour ne pas inclure les activités syndicales et manifestations antimondialisation

    Eisenzweig : « Les Conventions de la Haye (1970) et de Montréal (1971) concernant le terrorisme aérien ou l Convention européenne sur la répression du terrorisme ne contiennent pas davantage de définition propre de l'activité subversive... Pas davantage les législations étrangères ne semblent fournir d'éléments de réponse : ainsi l'article 129-a du code pénal allemand, l'article 270 bis du code pénal italien ou l'article 8 de la loi pénale espagnole du 26 Décembre 1984 invoquent la notion de terrorisme sans la déterminer » p288 Encyclopedia universalis La terreur est un état, une peur exacerbée, mais, depuis la Révolution française, c'est aussi un régime politique, voire un procédé de gouvernement, permettant au pouvoir en place de briser, à force de mesures extrêmes et d'effroi collectif, ceux qui lui résistent. Le terrorisme, quant à lui, s'il est d'abord action, n'en recouvre pas moins une notion voisine puisque, dépassant souvent le stade de l'initiative ponctuelle pour devenir une véritable stratégie, il postule l'emploi systématique de la violence, pour impressionner soit des individus afin d'en tirer profit, soit, plus généralement, des populations, soumises alors, dans un but politique, à un climat d'insécurité. Dans l'un et l'autre cas, il a pour caractéristique majeure de rechercher un impact psychologique, hors de proportion, comme le souligne Raymond Aron dans Paix et guerre entre les nations, avec les effets physiques produits et les moyens utilisés.

    Encyclopédie Hachette Le terrorisme désigne soit des actes violents - sabotages, attentats, assassinats, prises d'otages... - commis pour des motifs politiques par des individus isolés ou organisés, soit un régime de violence créé et utilisé par un gouvernement qui cherche à conserver le pouvoir face à des ennemis intérieurs ou extérieurs.

    FBI Definition Terrorism is the unlawful use of violence against persons or property to intimidate or coerce a government, the civilian population, or any segment thereof, in turtherance of political or social objective

    Ganor Boaz : « l'usage intentionnel ou la menace d'utiliser la violence contre des civils ou des cibles civiles, pour atteindre des buts politiques »

    Hoffman Terrorists believe their cause to be altruistic and serving for the better of society. Bruce Hoffman in his most recent work Inside Terrorism (1998) states that the terrorist is fundamentally a violent intellectual, prepared to use and indeed committed to using force in the attainment of his goals. (p. 43). He also adds that by distinguishing terrorists from other types of criminals and terrorism from other forms of crime, we come to appreciate that terrorism is : Hoffman. 1998. Inside Terrorism.ineluctably political in aims and motives ; violent-or, equally important, threatens violence ; designed to have far-reaching psychological repercussions beyond the immediate victim of target ; conducted by an organization with an identifiable chain of command or conspiratorial cell structure (whose members wear no uniform or identifying insignia) ; and perpetrated by a sub-national group or non-state entity. Source : Bruce Hoffman. 1998. Inside Terrorism

    Convention européenne du 10 Janvier 2000 pour la répression du financement du terrorisme : « Tout acte destiné à tuer ou blesser grièvement un civil ou toute autre personne qui ne participe pas directement aux hostilités dans une situation de conflit armé, lorsque par sa nature ou par son contexte, cet acte vise à intimider une population ou à contraindre un gouvernement ou une organisation internationale à accomplir ou à s'abstenir d'accomplir un acte quelconque. »

    League of Nations Convention (1937) - "All criminal acts directed against a State and intended or calculated to create a state of terror in the minds of particular persons or a group of persons or the general public." Les conventions de la Haye (1970) et de Montréal (1971) ou la convention européenne sur la répression de l'activité terroriste (1977) ne contiennent pas de définition propre de l'activité terroriste

    Omar Malik Brookings The first recorded use of "terrorism" and "terrorist" was in 1795, relating to the Reign of Terror instituted by the French government. Of course, the Jacobins, who led the government at the time, were also revolutionaries and gradually "terrorism" came to be applied to violent revolutionary activity in general. But the use of "terrorist" in an anti-government sense is not recorded until 1866 (referring to Ireland) and 1883 (referring to Russia).In the absence of an agreed meaning, making laws against terrorism is especially difficult. The latest British anti-terrorism law gets round the problem by listing 21 international terrorist organisations by name. Membership of these is illegal in the UK.

    Oxford English Dictionnary « Government by intimidation as carried out by the party in power in France during the Revolution... a policy intended to strike with terror those against whom it is adopted ; the emplyment of intimidation

    Petit Robert : 1 Politique des années 1793-1794 en France 2 -(cour) Emploir systématique de la violence pour atteindre un but politique (..) et spécialement ensemble des actes de violence, des attentats, des prises d'otage civils qu'une organisation politique commet pour impressioner un pays (le sien ou celui d'un autre)

    SCHMID "Terrorism is an anxiety-inspiring method of repeated violent action, employed by (semi-) clandestine individual, group or state actors, for idiosyncratic, criminal or political reasons, whereby - in contrast to assassination - the direct targets of violence are not the main targets. The immediate human victims of violence are generally chosen randomly (targets of opportunity) or selectively (representative or symbolic targets) from a target population, and serve as message generators. Threat- and violence-based communication processes between terrorist (organization), (imperilled) victims, and main targets are used to manipulate the main target (audience(s)), turning it into a target of terror, a target of demands, or a target of attention, depending on whether intimidation, coercion, or propaganda is primarily sought" (Schmid, 1988). terrorism : "...the systematic use of terror or unpredictable violence against governments, publics, or individuals to attain a political objective. Terrorism has been used by political organizations with both rightist and leftist objectives, by nationalistic and ethnic groups, by revolutionaries, and by the armies and secret police of governments themselves."

    Schmid suggested in 1992 in a report for the then UN Crime Branch that it might be a good idea to take the existing consensus on what constitutes a "war crime" as a point of departure. If the core of war crimes - deliberate attacks on civilians, hostage taking and the killing of prisoners - is extended to peacetime, we could simply define acts of terrorism as "peacetime equivalents of war crimes".

    SDN « "All criminal acts directed against a State and intended or calculated to create a state of terror in the minds of particular persons or a group of persons or the general public".

    Short legal definition proposed by A.P. Schmid to UN Crime Branch (1992) - Act of Terrorism = Peacetime Equivalent of War Crime. (War crimes are usually defined as deliberate attacks on civilians, hostage taking, and the killing of prisoners.) State department : « politically motivated attack on non-combatant target »

    Stern Jessica « Acte ou menace de violence envers des non-combattants pour accomplir une vengeance, intimider ou exercer une influence sur un public. »

    Terrorism is the sustained, clandestine use of violence, including murder, kidnapping, hijacking, and bombings, to achieve a political purpose. Definitions in the U.S. Intelligence and Surveillance Act of 1979 and the United Kingdom Prevention of Terrorism Act of 1976 stress the use of violence to coerce or intimidate the civilian population with a view to affecting government policy. In popular usage, however, as influenced by politicians and the media, "terrorism" is now increasingly used as a generic term for all kinds of political violence, especially as manifested in revolutionary and guerrilla warfare. (Encyclo électronique) Terrorism research Center (www.terrorism.com) : « Political terrorism is the systematic use of actual or threatened physical violence in he pursuit of a political objective, to create a general climate of public fear and destabilize society, and thus influence a population or government policy. Information terrorism is the nexus between criminal information system fraud or abuse, and the physical violence of terrorism. However, particularly in a legal sense, information terrorism can be the intentional abuse of a digital information system, network, or component toward an end that supports or facilitates a terrorist campaign or action. In this case, the system abuse would not necessarily result in direct violence against humans, although it may still incite fear. Most terrorism scholars, when defining "political terrorism," would include physical violence as a necessary component ; thus, many acts of criminal computer abuse would not be considered terroristic, if they do not result in direct physical violence. However, scholars must face the fact that as technology's implications broaden on society and politics, social and political definitions should likewise broaden to accommodate technology.15 The semantic vacuum of a universally accepted comprehensive definition leaves room for considering information system abuse as a possible new facet of terrorist activity. In a Third-Wave16 society, there are two general methods in which a terrorist might employ an information terrorist attack : (1) when information technology is a target, and/or (2) when IT is the tool of a larger operation. The first method implies a terrorist would target an information system for sabotage, either electronic or physical, thus destroying or disrupting the information system itself and any information infrastructure (e.g., power, communications, etc.) dependent upon the targeted technology. The second method implies a terrorist would manipulate and exploit an information system, altering or stealing data, or forcing the system to perform a function for which it was not meant (such as spoofing air traffic control, as highlighted in the third scenario). « in Information Terrorism : Can You Trust Your Toaster ? (www.terrorism.com)




Quel avenir pour la doctrine US de guerre préventive

25 juin 2003
par Martial Tchenzette

    Officiellement engendrée le 20 septembre et présentée à l'académie militaire de West Point par le président Bush, la doctrine US de guerre préventive est venue porter un coup dur au droit international. Il est vrai que ce n'est pas la première attaque préventive que connait le monde. On se souvient encore de la frappe préventive hitlérienne de 1941 contre la Russie, du bombardement par Israel du réacteur nucléaire irakien Osirak en 1981. Pour remonter plus loin dans l'histoire, on peut aussi faire mention de la guerre préventive menée par Bismark en 1873 contre la France. Cependant aucune de ces frappes n'a soulevé autant de remous que la plus récente. Il suffit pour s'en convaicre d'analyser la montée en puissance de la société civile avant, pendant et même après le conflit. Mais une fois que la guerre est bien finie il y a lieu de se demander ce qu'il adviendra de ce que nous pouvons appeler cette "nouvelle ancienne doctrine". Le débat est ouvert, des hypothèses sont émises, mais la réalité est apparente :la doctrine de guerre préventive ne sera pas institutionalisée, elle ne sera pas pour autant abandonnée.

    L'institutionnalisation de la doctrine de guerre préventive est improbable

    Penser à donner à la doctrine de guerre préventive le vètement de la légalité internationale est une idée qui plus d'une fois a dû germer dans l'esprit des faucons Etasuniens. La contreverse qu'ils ont fait jaillir à cet effet sur l'interprétation de l'article 51 de la charte des Nations Unies ne vient pas nous démentir. En fait les hommes de Bush estiment que l'article 51 dans un sens extensif englobe aussi le droit à la légitime défense à titre préventif, ce qui est une incohérence notoire. La légitime défense, pour être mise en oeuvre, nécessite certaines conditions, parmi lesquelles la riposte proportionnée à une attaque illégale. Or, jamais l'Irak n'a essayé de se mesurer aux Etats Unis, c'est à bien dire l'Irak qui aurait pu invoquer un droit quelconque à la légitime défense. La nouvelle stratégie US démantele l'arsenal juridique international, du pacte Briand-Kellog à la charte de l'ONU en passant par la convention de Vienne de 1969 la violation est apparente. Dans cette dynamique sociétale globale qu'est la sphère internationale, il serait très difficile de penser à la légalisation de la doctrine américaine de guerre préventive, le souci majeur sera plutot de la panser. Tous ceux qui l'ont conçue et utilisée n'ont jamais douté de son irrégularité. Ceux-là mêmes n'accepteraient pas que cette doctrine leur soit appliquée encore moins le reste de la communauté internationale et surtout pas les "petits Etats" qui en sont les victimes. On comprend pourquoi les Etats-Unis ne peuvent pas mener une telle guerre cotre le Pakistan dont on sait qu'il détient le nucléaire. L'ère de la dissuasion existentielle dont parlait Georges Mc Bundy n'est pas tout a fait révolue.L'inacceptabilité de la légalisation de cette doctrine se perçoit à travers la vigueur des règles du droit international notamment celle de l'interdiction du recours à la force qui plus est une norme de jus cogens ne pouvant être remise en cause que par une autre règle du jus cogens comme le dit si bien l'article 64 de la convention de Vienne sur le droit des traités. L'attaque du 19 mars 2003 ne vient que confirmer la thèse du retournement du monde de Bertrand Badie et Marie-Claude Smouts. Il donc clair que cette nouvelle ancienne doctrine tombera peut-être en léthargie mais ne sera pas abandonnée.

    La doctrine de guerre préventive ne sera pas abandonnée

    Les Etats poursuivants quelques intérêts inavoués sur la scène internationale pourront être amenés à avoir recours à l'attaque en premier. Une constante est assez évidente cependant. Tous les Etats qui ont eu recours à la guerre préventive se sont toujours retrouvés en position de force. C'était le bombardement US de la Libye en 1986, c'étaient encore les USA en 1998 contre le Soudan et l'Afghanistan. Ce fut Israel, ce fut l'Allemagne. Comme aime à le répéter le sens commun, il ne faut pas en vouloir aux Etasuniens, car quiconque jouissant de cette posture mondiale n'aurait pas hésité à en faire autant. Quelqu'un a dit en effet que la vitriolisation et la saturation de puissance exigeait une politique à l'aveuglette. Déjà sur un plan national les Etats-Unis ont institutionalisé cette doctrine qui ne tardera pas à acquérir son droit de cité dans bien d'autres pays. Ainsi lorsque les Etats-Unis cèderont leur fauteuil d'hégémon mondial, le prochain occupant,une fois son apogée internationale atteinte comme "le pays des Bush" actuellement, n'hésitera pas à concrétiser cette doctrine. Ce ne sont certainement pas les cibles ou les raisons qui manqueront. Néanmois, relevons que cette guerre préventive ne pourra jamais être appliquée par n'importe quel Etat. La concrétisation de cette guerre en appelle au moins à deux conditions :

    -  avoir suffisamment de forces pour vaincre son adversaire

    -  avoir encore plus de force pour vaincre toute la comunauté internationale.

    La première condition peut facilement être remplie mais la deuxième très difficilement. Contre l'Allemagne ou le Japon, cette frappe sur l'Irak n'aurait pas eu lieu. Les états capables de défier la communauté internationale sont très peu nombreux.

    Au moment ou le droit international subit une violation de plus, il serait, je pense, particulièrement dangereux d'admettre comme le font certains que le droit international n'est qu'une toile d'araignée qui n'attrape que les petits insectes mais qui se voit détruite par les plus gros. Beaucoup de progrès ont été faits ,bien d'autres sont en train d'être faits mais restons honnêtes beaucoup reste encore à faire.

    Martial Tchenzette




CHECKPOINT-ONLINE : POINT DE VUE DE LUDOVIC WOETS
Shaping the world : Les Etats-Unis, la guerre en Irak et le désordre mondial
CHRONIQUES D'UNE HÉGÉMONIE COMMENCÉE

25 février 2003
par revue de toile

    revue de toile




LA CHRONIQUE DE CAROLINE GALACTÉROS-LUCHTENBERG
Stratégie US en Irak : l'énigme

15 novembre 2003
par Caroline Galactéros-Luchtenberg

    Une vision du monde rigide, guerrière, intellectuellement arrogante, qui envisage structurellement toute relation sous le seul angle du rapport de force et recherche l'asymétrie maximale, croyant en la victoire ultime du surclassement technologique et militaire. Ce paradigme domination/soumission fait de tout « Autre » un ennemi par essence.

    Le tragique enlisement des USA en Irak, avec son lot presque quotidien de pertes humaines, l'inanité de la tactique politique et le fiasco sécuritaire, dont les troupes de la coalition donnent le spectacle, sans paraître prêtes à la moindre remise en cause, sont inquiétants.

    Comment est-il possible d'accumuler tant d'erreurs stratégiques et tactiques, pourquoi s'enferrer dans un autisme volontaire ? Il paraît difficile de croire, n'en déplaise aux défenseurs d'une vision angélique de la politique étrangère US, prétendument fondée sur la naïveté, l'idéalisme impénitent et l'improvisation tactique des dirigeants américains, que ces derniers n'aient rien anticipé des difficultés rencontrées aujourd'hui dans l'occupation et la stabilisation de l'Irak. Sur un autre théâtre de guerre, l'attitude de l'Administration américaine dans le conflit israélo-palestinien, qui donne un permanent feu vert à la stratégie israélienne d'étouffement violent de tout projet sérieux d'Etat palestinien, conduit aussi à s'interroger. Je ne parle même pas de l'Afghanistan, où le spectre taliban refait surface et où la lutte entre intérêts rivaux pour les prébendes américaines démontre chaque jour davantage le caractère artificiel des structures mises en place par Washington. Que dire, enfin, du choix délirant d'un soutien au régime pakistanais, dont on sait qu'il ne maîtrise plus une poudrière islamiste et terroriste de fait déjà hors de contrôle ?

    Bref, tant de décisions absconses, d'incohérences aux conséquences criminelles, d'erreurs sociologiques et politiques majeures, d'entêtement sur une option militaire manifestement inadaptée, aboutissent à une énigme. Pourquoi Washington agit-il ainsi ? Soit les Etats-Unis ont véritablement perdu la tête, leur système rigide s'emballe, les déclarations martiales et belliqueuses de leurs dirigeants les empêchent, sauf à se désavouer, de faire preuve d'intelligence et d'humilité ; soit, et c'est plus grave, l'Administration républicaine a fait un choix aux conséquences dramatiques pour la sécurité du monde occidental au sens large et prétend l'imposer en choisissant une apparente fuite en avant, en fait, fruit d'une décision délibérée et rationnelle, à défaut d'être avisée.

    Ce choix pourrait être celui d'une réhabilitation magistrale et d'une extension nouvelle du concept de conflit de basse intensité en usage pendant la guerre froide. Ces conflits indirects, tenus alors pour mineurs, scories de l'affrontement bipolaire ne devant pas mettre en danger l'équilibre général des relations interétatiques et traitées en conséquence, n'existent plus en tant que tels. Les attaques multiples, dont le monde occidental fait l'objet, paraissent cependant traduire un renouveau de la notion et sa translation à l'intérieur même de notre espace politique. Désormais situés non plus entre deux blocs, mais directement dirigés contre la conception américaine et plus largement occidentale du monde, ces conflits, par leur modalité violente d'expression, appellent un traitement militaire qui, pas plus que durant la guerre froide, ne doit entraîner de remise en cause du rapport de forces global. De ce point de vue, la guerre contre la Serbie en 1999, la tentative de réduction de l'abcès afghan en 2001, la mise en coupe réglée de l'Irak cette année, le traitement américain du problème palestinien et, demain, la réponse qui pourrait être donnée aux défis syrien, iranien, libyen, soudanais ou pakistanais, illustrent cette dangereuse évolution.

    Dans cette perspective toujours, la rhétorique en vogue de « la lutte contre le terrorisme » traduit un grand cynisme de la part des dirigeants américains ou de leurs affidés. En effet, si la violence terroriste est vraiment « inacceptable », si les Etats-Unis nourrissent véritablement le dessein fou de « remodeler le Moyen-Orient » pour y faire triompher « la démocratie », si l'indignation sémantique recouvre une émotion sincère et une préoccupation pour la sécurité de nos populations et l'équilibre du monde, la logique voudrait que l'on entreprît une réflexion en profondeur, douloureuse mais indispensable, sur le bien-fondé -- et à tout le moins l'efficience -- du système occidental de prédation économique et de déstructuration sociale sur la majeure partie du monde non-occidental -- ou non développé selon nos critères -- et sur l'instrumentalisation politique et religieuse que cette rapacité codifiée permet.

    Or, il n'en est rien. L'évidence quotidienne et sanglante du fiasco irakien, les roquettes visant l'hôtel du numéro 2 du Pentagone, la cohorte de kamikazes ceinturés d'explosifs qui, à Bagdad ou en Israël, continuent, imperturbables, à défaire cette arrogance de la manière la plus terrible, rien ne semble pouvoir perturber l'assurance de l'Amérique concernant le bien-fondé de son comportement international ou de l'équilibre du monde. Les néoconservateurs américains, comme leurs avatars israéliens, semblent en fait avoir implicitement affecté un pourcentage probable et acceptable de pertes humaines dans leurs rangs en contrepartie du maintien de leur domination économique, politique et culturelle brutale sur un monde de plus en plus rebelle. L'utopie et l'inhumanité d'un tel calcul dans une ère soi-disant postmoderne ne semblent pas les toucher et sont « vendues », pour l'instant avec un relatif succès -- même si l'opinion commence à douter de l ?efficacité de la méthode et à trouver le coût humain de plus en plus élevé --, comme la seule réponse possible et légitime face aux menaces « civilisationnelles » qui assaillent notre beau monde. Le fameux « choc des civilisations », si tant est qu'il existe, est sollicité, et renforcé à l'envi pour fabriquer du conflit et asseoir un antagonisme irréductible qui justifie aux yeux de populations endormies par un consumérisme béat, une domination nécessairement brutale.

    Les dangers d'une telle attitude sautent aux yeux. Elle ne peut qu'engendrer une escalade dans la monstruosité des représailles et une inefficacité grandissante à traiter l'ampleur des enjeux sécuritaires présents et à venir. Le temps des enfants kamikazes et des attaques chimiques ou biologiques massives contre des cibles occidentales n'est pas loin. En arrière-plan de cette attitude mentale affleure une vision du monde rigide, guerrière, intellectuellement arrogante, qui envisage structurellement toute relation sous le seul angle du rapport de force et recherche l'asymétrie maximale, croyant en la victoire ultime du surclassement technologique et militaire. Ce paradigme domination/soumission fait de tout « Autre » un ennemi par essence, et conduit à devoir le diaboliser, le déshumaniser pour pouvoir le dépouiller légitimement. A l'appui d'une telle mutation des fondements doctrinaux de l'emploi de la force, on peut remarquer que le concept américain à succès de la « guerre zéro mort », en vogue lors du premier conflit du Golfe comme dans les Balkans et d'une manière générale au cours des années 1990, a fait place à une prise en compte d'un pourcentage nécessaire de pertes humaines, surtout quand elles touchent les communautés de chicanos ou de noirs américains, auxquels on promet une green card ou la nationalité US en échange d'un sacrifice glorieux et anonyme dans la « guerre préventive » contre le terrorisme.

    La puissance de la force n'a cependant jamais conduit au droit ni à une pacification durable et consentie. La réponse aux attentats du 11 septembre 2001 et à l'explosion de la modalité terroriste de contestation radicale de l'ordre occidental qui régit le monde, ne se trouve évidemment pas dans le « tapis de bombes ». Les oripeaux moralisateurs d'engagements militaires à visées essentiellement mercantiles ne trompent d'ailleurs presque plus personne. Ils ne sont que les cache-misère d'un profond appauvrissement humain de la puissance autrefois exemplaire qu'était l'Amérique en termes d'idéal de développement et de société, puissance devenue désormais synonyme d'instabilité et de déraison en même temps que d'une ubris bien indécente dans un monde si inégalitaire et brutal pour les milliards de « mal-nés » de notre planète.

    Les « élites américaines » croient-elles toujours, même partiellement, à l'idée d'une « manifest destiny » de leur « nation indispensable », ou font-elles mine d'être naïvement convaincues du bien-fondé de leur approche pour esquiver une introspection devenue impérative et imposer par le feu leur volonté de puissance aux peuples récalcitrants à l'uniformisation à marche forcée que masque l'hymne à la mondialisation ? Si la vieille question des dosages respectifs de cynisme et d'idéalisme présents dans la politique étrangère américaine reste entière et la théorie du complot non pertinente, le doute n'a cependant jamais été aussi grand.

    Caroline Galactéros-Luchtenberg, polémologue .

    Caroline Galactéros-Luchtenberg




Trois guerres de l'information en Irak
COMMENT PERDRE LA GUERRE POUR LES CœURS ET LES ESPRITS.

31 mai 2004
par F.-B. Huyghe

    Les Etats-Unis ont-ils perdu la guerre de l'information en Irak ? Oui, si l'on considère que les opinions européennes (sans parler du monde arabe) refusent de croire :
    -  que l'on y trouvera enfin des Armes de Destruction Massive en Irak
    -  que la torture y soit un phénomène marginal
    -  que le pays sera jamais une vitrine démocratique pour le proche-Orient
    -  que l'action US ait contribué à faire reculer le terrorisme et soit soutenue par une majorité d'Irakiens….

    Aux U.S.A. les réponses seraient probablement différentes. Un récent sondage du programme sur les attitudes en politique étrangère de l'Université du Maryland révélait que 60% des Américains pensait que Saddam possédait des A.D.M. (ou allait le faire) et 57% qu'il apportait un soutien substantiel à al Quaïda . Ces différences de perception montrent que le gouffre se creuse entre les deux côtés de l'Atlantique.

    Pourtant, juger la stratégie U.S. destinée à gagner « les cœurs et les esprits » en termes de changements d'opinion, ce serait l'assimiler à une campagne publicitaire qui fait vendre ou pas. Or, il n'y a pas une mais des guerres de l'information.

    Nous pouvons pour la commodité de l'exposé distinguer trois niveaux, militaire, médiatique et symbolique. Ils concernent respectivement

    -  les voies et moyens pour gérer l'information (sous toutes ses formes) pendant le conflit ;
    -  la façon dont les moyens de communication de masse produisent une image de ce conflit ;
    -  les effets de croyance généraux poursuivis par la guerre.

    Bien entendu ces trois « guerres » sont imbriquées, mais le distinguo théorique permet de mieux comprendre la dynamique du projet U.S. de maîtrise dans les trois domaines. N'étaient-ils pas la première société de l'information au monde ? celle qui avait inventé Hollywood et les Nike ?

    Cette foi en la guerre de l'information s'explique par des facteurs historiques :

    -  Le traumatisme du Vietnam et la réaction qu'il a suscitée. Les militaires US se sont persuadés d'avoir perdu la guerre sur le front des médias. Les journalistes « libéraux » auraient démoralisé le pays en excitant la compassion envers des victimes emblématiques (la petite fille courant sous le napalm d'une célèbre photo, par exemple). Ils révélaient les horreurs du conflit à un pays qui le vivait pour la première fois sur ses écrans de télévision. Toute la politique de contrôle de l'image qui s'ensuivra s'explique par là : première guerre du Golfe vécue comme guerre sans image, intervention en Somalie mise en scène de façon hollywoodienne, ou encore opérations du Kossovo où la pitié envers les Albanais et la diabolisation des « épurateurs ethniques », sont gérées par des « communicants », Afghanistan scénarisé autour du thème de la punition tombant du ciel. De là l'idée que la guerre est devenue l'art de gérer la pitié et l'indignation par images interposées (et sélectionnées). Le traumatisme du Vietnam joue aussi le rôle d'un contre-mythe chez les conservateurs américains : les U.S.A. perdant la face, par manque de confiance en leurs propres valeurs ; c'est la faute absolue, le traumatisme dont il faut éviter la répétition à tour prix.

    -  La transposition des concepts de la « société de l'information » dans le monde du conflit. L'adoption de la doctrine de la Révolution dans les Affaires Militaires par le Pentagone transcrit les notions liées à la révolution de l'information : capter, traiter, distribuer l'information en temps réel et en réseaux, abolir les vieilles catégories de l'espace et du temps, intégrer l'intelligence artificielle à chaque stade du processus, assurer sa prédominance par l'innovation dans les technologies informationnelles. Et, bien sûr, agir en réseau (netwar). Les règles censées assurer la réussite de l'entreprise numérique sont transposées à l'armée. D'où, par exemple, l'idée de lutter contre le terrorisme par la TIA (Total Information Awareness) : gigantesque bases de données, croisement des informations pour détecter les profils terroristes et pouvoir intervenir avant le passage à l'acte. Ou encore l'idée de sidérer par la déstabilisation informationnelle, des psyops (opérations psychologiques) ou des attaques cybernétiques. Même la guerre était censée devenir soft, numérique et intelligente.

    -  La conviction que le conflit ne pourrait que réduire des poches de résistance à un changement inéluctable. Selon ce sens de l'histoire au rabais, les U.S.A. ont atteint un stade auquel doivent tendre toutes les sociétés : modernité, liberté, droits de l'homme, marché, communication, bonne gouvernance… Ceux qui refusent soit représentent des forces « archaïques » (cela c'était plutôt la version des années Clinton : droit d'ingérence, interventions humanitaires et élargissement du modèle occidental), soit sont mauvais par essence et « haïssent la liberté » (ici, c'est plutôt la version d'après le 11 Septembre). Et l'intervention armée en Irak avec ses trois prétextes invoqués pêle-mêle (les ADM, les liens supposés de l'Irak et d'al Quaïda, l'horreur de la tyrannie saddamique) s'inscrit dans la continuité de la décennies précédente. Les interventions étaient alors justifiées par l'imminence d'une catastrophe humanitaire (Somalie, Kosovo…), pendant toute cette période, l'idée que la guerre sert essentiellement à sauver des vies et que c'est une activité altruiste est devenue prédominante en Occident.

    Selon cette logique A entraîne B donc C : faites une bonne infowar militaire, vous gagnerez sur le front des médias et la planète sera convaincue. On se doute que la réalité est légèrement plus complexe.

    La guerre de l'information menée par l'armée a une fonction d'économie : la dominance informationnelle, la précision des frappes, la désorganisation des forces adverses, la meilleure coordination de ses propres armes et ressources, tout cela permet d'épargner du temps, des forces et même des vies humaines (d'où à la limite, les mythes du zéro mort ou du full spectrum dominance). Bénéfice collatéral : cette guerre intelligente s'adapterait à la sensibilité d'une opinion imprégnée à de valeurs douces postmodernes

    Dans son emploi journalistique, « guerre de l'information » équivaut à guerre des informations, donc « des images ». La règle du jeu est fournir à l'opinion les photos ou scènes (atrocités de l'autre camp, peuple en liesse… ) qui peuvent jouer dans le bon sens. Ou encore, faire circuler (ou censurer) telle « révélation » ou telle interprétation des événements. Cette guerre médiatique dépend, elle, d'une sélection dans le flux des images et des nouvelles.

    La guerre symbolique, enfin, répond à une troisième logique d'inclusion : il s'agit cette fois de propager une vision du monde. Ici, le critère de la victoire n'est ni la destruction des forces ennemies, ni l'occupation de son territoire, mais la conquête « des cœurs et des esprits », l'adhésion à certains principes ou le triomphe d'une image (de l'Amérique, de la démocratie, …). Cette dimension qui englobe les deux autres.

    Bien entendu elle répond au caractère tout aussi global du terrorisme jihadiste. Tout terrorisme est une « guerre de l'information » : ce que croient et éprouvent les deux camps (les ennemis du terrorisme et le camp des dominés que le terroriste prétend représenter) importe bien davantage que les dommages physiques. Mais, le 11 Septembre, ce message terroriste prend la dimension d'un mythe planétaire. En retour la G.W.O.T. (Global War on Terror, Guerre Globale à la Terreur), dont l'Irak n'est qu'un épisode est bien une guerre missionnaire. Elle se veut même pédagogique dans la mesure où elle vise à asséner une leçon de démocratie au monde arabe pour commencer.

    Or, à l'évidence, ce qui se produit en ce moment en Irak ne répond pas au modèle : sur le plan militaire, il faut affronter un ennemi multiforme, insaisissable et nullement décidé à économiser le sang (à commencer par celui de ses martyrs) la belle guerre propre produit le chaos qu'elle était censée éviter. L'Amérique ne contrôle plus les images du conflit face aux médias arabes ou aux self-media (à commencer par les images de leur propre ignominie que des matons sadiques enregistrent sur leurs caméras numériques. Quant à la guerre symbolique, on ne peut mieux en décrire le résultat qu'al Gore. Il constatait récemment que les Etats-Unis en 228 ans d'existence n'avaient jamais été autant haïs qu'aujourd'hui. Où est l'erreur ?

    L'infoguerre militaire a un volant « orienté ennemi » : destruction ou perturbation des moyens de communication et de commandement de l'autre. Plus des moyens de contrôle « orientées public ». C'est ce que font les fameux « spin doctors » (les « communicants » qui « tordent » l'information dans le bon sens). Or leurs techniques se résumaient souvent à l'art d'accommoder les bavures) ou de fournir aux journalistes des images et des histoires qui se vendent : odyssée d'une soldate héroïque, crime d'un quelconque épurateur ethnique. Mais, si primitives qu'elles soient, ces méthodes fonctionnent lorsqu'elle rencontrent le courant porteur de l'opinion et des médias, tout prêt à adopter cette grille.

    En engageant la guerre d'Irak les stratèges étaient persuadés d'appliquer les mêmes recettes que dans les opérations de la décennie précédente. Déjà les guerres antérieures avaient montré les limites du schéma que nous venons de résumer. Ainsi les médiamensonges de la première guerre du Golfe et du Kossovo sont maintenant devenus notoires et nourrissent un scepticisme général à l'égard des images de guerre, au moins en Europe. Le ratage de la Somalie avait également montré que les armées modernes étaient aussi capables de se ridiculiser, par un débarquement théâtral, que de se laisser chasser après une bavure amplifiée par les images télévisées, comme ce fut le cas à Mogadiscio. Mais, désormais, les troupes d'occupation en Irak sont confrontées à un double bind, une double contrainte. D'un côté il faut donner une image de fermeté et ne jamais laisser se reproduire un second Mogadiscio. De l'autre raser Falloudjah ou Natjaf avec des chars Abrahms ne serait pas une excellente publicité. Goliath est rarement populaire à la télévision.

    Avant 2003, on pouvait déjà se demander si une cyberguerre ou une infoguerre servait à grand chose dans des pays où la télévision est rare et l'ordinateur presque inexistant. On vient de découvrir -- ô surprise -- que les moyens de surveillance high tech sont inefficaces contre une guérilla ou une résistance urbaine. Mais, surtout, qu'il aurait fallu accomplir une tâche impossible : rendre sexy une armée d'occupation.

    En effet, le contrôle militaire d'un pays pose des questions radicalement inverses de sa conquête. Il n'y a plus de méchant individualisé à combattre, plus d'opprimés à défendre, plus de populations à sauver, plus de catastrophe humanitaire à éviter, plus d'ADM menaçants. La guerre militaire de l'information, très efficace contre une armée visible et lourde de génération antérieure, est contre-productive face à un ennemi fondu dans la population civile. Elle tend à engendrer bavures et erreurs et fonctionne parfaitement comme machine à se produire des ennemis. Et à les exhiber.

    Si la guerre militaire de l'information est efficace pour créer le chaos chez l'adversaire, et la guerre médiatique pour le faire apparaître comme puissant et menaçant, maintenant l'armée victorieuse apparaît comme responsable et du chaos et des victimes. Et s'il se produit une affaire comme celle des tortures à Abou Ghraib, l'effet de contradiction (torturer pour imposer les droits de l'homme !) s'aggrave de l'effet identification. Après les cohortes de suspects aux yeux bandés interrogés par des G.I's, les corps nus et humiliés de la prison de Bagdad permettent une projection vers les foules Arabes : ils résument toutes leurs humiliations. La rhétorique « victimaire » s'inverse.

    Les Occidentaux qui s'étaient félicités qu'aucun pays ne puisse désormais se fermer aux ondes cathodiques ou qu'Internet permette à chacun de s'exprimer sans censure, jouent ici le rôle de l'arroseur arrosé. Mais quand bien même on dispose du contrôle des flux d'images et de nouvelles, on ne contrôle pas pour autant les mystères de la réception. Sur al Jazira ou sur Internet, les U.S.A. ne contrôlent plus rien.

    La guerre des informations et des images dépend aussi de la guerre du code, c'est-à-dire des valeurs et préconceptions. Elles déterminent en fonction de quelle grille sont interprétées lesdites informations, et ce qui est tenu pour crédible. Et cette guerre-là ne se gagne pas davantage par des images « sympa » de l'Amérique, fussent-elles produites par Hollywood. Quelle efficacité peuvent avoir les actions de propagande U.S. à destination du monde musulman ? Comment expliquer que les gens qui décapitent Nick Berg devant la caméra raisonnent exactement à l'inverse des Occidentaux (pour eux procéder à cette exécution est ce qui peut le mieux exalter leur cause et non la desservir).

    Les techniques de l'infoguerre sont destinées à une situation de simple dissymétrie. Ainsi, lorsqu'un État jouissant d'une technologie militaire et communicationnelle supérieure s'en prend à un État dit criminel avec armée, administration, télévision nationale…. Dans le domaine médiatique les malheureuses tentatives de la télévision serbe (concerts de rock avec des jeunes gens affichant des cibles sur leur poitrine) ou irakienne (les délires du ministre de la propagande, vite surnommé « Ali le Menteur ») ne pèsent guère plus face à CNN qu'une vieille Kalachnikov face à un hélicoptère Apache.

    La situation change du tout au tout quand il faut raisonner dans le cadre d'une guerre asymétrique planétaire.et que les acteurs n'ont ni le même statut, ni la même organisation, ni les mêmes méthodes, ni les mêmes codes… Du coup apparaissent les nouveaux paradoxes de la guerre symbolique.

    Depuis quelques semaines, les limites de la puissance militaire se sont révélées comme la vitesse de propagation du chaos, mais aussi l'incapacité de la première société mondiale de l'information à contrôler la force des images et à produire de l'influence efficace Enfin et surtout, la guerre symbolique tourne vite en une guerre pour l'humiliation. C'est, du reste, la plus grande humiliation symbolique de tous les temps qui l'a déclenchée : le 11 Septembre. La réponse américaine reposait à la fois sur une doctrine de guerre « préemptive » (éliminer en amont les dangers.) et sur une vision géopolitique : faire du monde « un lieu sûr pour la liberté ». Elle supposait surtout, au-delà du succès militaire, une victoire spirituelle : face au djihadisme, elle devait démontrer l'excellence et le caractère inéluctable du modèle occidental, comme la détermination sans faille de ses défenseurs. Elle devait faire reculer le chaos et provoquer la contagion du bien. Elle devait montrer la détermination des U.S.A à user de toute leur puissance pour combattre et susciter l'adhésion de tous ceux qui désirent naturellement la liberté. Elle devait assurer la sécurité américaine en supprimant jusqu'à la possibilité matérielle (ADM), politique (Tyrannie) et stratégique (Terrorisme) de s'en prendre à eux. Elle devait les faire aimer. La réponse est dans la question : ces buts sont antinomiques. Séduction ou contrainte, fins morales et moyens cyniques, monopole de la puissance et capacité de susciter l'imitation, le tout joue au détriment d'une vraie et grande vertu américaine : le pragmatisme. Le problème était en amont dans la conception même de la guerre fantasmée par les néoconservateurs comme une « démonstration ». Telle est la contradiction que résume que William Pfaff dans un article de l'Observer (16 Mai 2004) : « La raison pour laquelle les attaques de New York et de Washington ont produit un tel effet traumatique sur les U.S.A. est qu'elles contredisaient la notion d'une Amérique comme accomplissement moralement juste de l'Histoire… La guerre à la Terreur et son complément, celle à l'Irak étaient censées rétablir cette prééminence. Bien entendu, les deux ont produit l'effet inverse. »

    Francois-Bernard Huyghe aobsinfostrat@club-internet.fr

    http://www.mediologie.org/comite/huyghe.html

    F.-B. Huyghe




LE MONDE
Une guerre pétrolière pour rien ?
LE POINT DE VUE DE SADEK BOUSSENA

25 février 2003
par revue de toile

    revue de toile




USA, VENEZUELA, GUERRE CONTRE L'IRAK, PÉTROLE
Venezuela, grève du secteur pétrolier : une erreur dans la stratégie de Bush ?
EN VOULANT REMPLACER CHAVEZ PAR UNE DICTATURE MILITAIRE, LES USA POURRAIENT S'ÊTRE TIRÉ UNE BALLE DANS LE PIED

28 février 2003
par ferdinand

    Depuis que les différents gouvernements des USA manigancent des coups d'état en Amérique latine, ils n'ont généralement eu qu'à se féliciter des résultats. Leurs soutiens aux dictateurs les plus sanguinaires comme, pour ne citer que lui, le sinistre Pinochet, ont rapporté, bon an, mal an, de considérables bénéfices aux transnationales étasuniennes. Les tentatives de subvertir le Venezuela et d'y faire renverser Chavez, président élu démocratiquement, semblent, par contre, tourner court. Non seulement leurs coups d'état ont lamentablement échoué, mais, par surcroît, la grève du secteur pétrolier va sans doute faire encore plus mal à la stratégie des USA qu'à la démocratie vénézuélienne.

    En effet, pour se préparer aux effets de la guerre des Bush contre l'Irak, l'administration des États-Unis d'Amérique fait pomper du pétrole à flots pour remonter le niveau de ses réserves stratégiques. Non parce que les USA s'approvisionnent dans le Golfe, ils le font principalement chez eux, au Venezuela -- mais oui ! -- et en Afrique occidentale, mais parce que, le marché du pétrole étant planétaire, une pénurie dans le Golfe, première zone productrice, entraînerait une forte tendance haussière des cours mondiaux. Cette pénurie pouvant se prolonger quelques mois, les réserves stratégiques permettront de limiter la catastrophe économique… tant qu'elles tiendront. Ces réserves stratégiques avaient monté comme jamais avant la grève du secteur pétrolier vénézuélien, grève pilotée depuis Washington, comme le fut celle du transport routier qui aida au basculement du Chili d'Allende dans la dictature de Pinochet. Depuis le début de la grève, les réserves baissent.

    Comme quoi, jouer aux Échecs sur un théâtre ne suffit pas à gagner sur le Go-ban planétaire. Une pénurie de pétrole frapperait très durement l'économie étasunienne et seule la planche à billets pourrait la maintenir à flot. Planche à billets qui, en dévaluant de fait le dollar, donnerait plus de poids à l'Euro.

    Outre cette perte des approvisionnements vénézuéliens, les USA pourraient constater un jour que la France est toujours présente en Afrique. Je n'ai pas vraiment prisé les manifestations anti-françaises en Côte-d'Ivoire, manifestations qui se regroupaient sous des bannières écrites en anglais. Dans un pays où presque personne ne parle anglais et presque tout le monde français, j'imagine assez bien qui a pu fournir les pancartes et suggérer les textes.

    Comme 80 % de l'électricité française est d'origine nucléaire, la France serait le pays le moins touché par une pénurie mondiale de pétrole. Par ailleurs, l'économie européenne, du fait d'importantes taxes sur les carburants qui jouent un rôle d'amortisseur, encaisserait beaucoup mieux que l'économie étasunienne une hausse du cours du brut. Le Venezuela est la première source d'importation de pétrole pour les USA, le Golfe de Guinée la deuxième. Aussi trouverais-je assez piquant que -- juste au bon moment -- cette seconde source se trouve, elle aussi, tarie… par des événements imprévisibles.

    ferdinand




LA CHRONIQUE DE CAROLINE GALACTÉROS
« Nous nous sommes tous trompés » (1)

28 février 2004
par Caroline Galactéros-Luchtenberg

    Au-delà de ce théâtre d'ombres irakien, la situation sur le front global de « la guerre à la terreur » n'est au demeurant guère plus réjouissant. Analyse.

    « We've got him ! ». Souvenons-nous de ce cri du coeur de l'administrateur civil US en Irak, Paul Bremer, le 14 décembre dernier à Bagdad, qui traduisait une jubilation à peine contenue devant le succès de la capture de l'ancien dictateur irakien. Jubilation mais surtout soulagement, au terme de mois pénibles d'impuissance médiatisée des forces de la coalition, soumises au harcèlement meurtrier et humiliant d'une résistance commodément imputée aux fidèles du Rais en fuite. Le mérite de sa capture, immédiatement attribué par l'Administration et les médias républicains au travail des forces et des services US, fit peu de cas de l'aide des factions locales kurdes, sans même évoquer l'hypothèse, rapidement minorée, d'une reddition négociée d'un Saddam à bout de forces, tapi dans un trou à rat, qui aurait eu évidemment moins de lustre que celle de la capture martiale d'un dictateur encore animé de la volonté de nuire. Quelle que soit la vérité des faits, "on" espérait en tout cas de cette mise en scène une amélioration sensible de la situation sécuritaire, un souffle salutaire de popularité en période électorale pour le président George W.Bush, une valeur d'exemple et d'entraînement enfin, pour les alliés traditionnels mais rétifs de l'Amérique, qui aboutirait à l'implication croissante de l'ONU souhaitée par Washington pour partager le fardeau financier, humanitaire et militaire de l'occupation.

    Las ! Deux mois plus tard, force est de constater l'inanité de ces chimères et l'enlisement sans équivoque de la coalition dans un bourbier politique et militaire. Au-delà de ce théâtre d'ombres irakien, la situation sur le front global de « la guerre à la terreur » n'est au demeurant guère plus réjouissant. Donald Rumsfeld, lui-même semble douter, dans l'intimité de notes rédigées à l'adresse de ses proches collaborateurs, des vertus dissuasives de la guerre préventive ! Mais cette lucidité n'entraîne pas d'évolution notable dans l'approche US, comme en témoigne l'indécence des commissions parlementaires d'enquête mandées sous la pression, par le président Bush, à la suite du premier ministre britannique, face aux introuvables armes de destruction massive irakiennes. Ce secret de polichinelle, malheureusement -- ou délibérément -- éventé, pour le grand public, par les récentes déclarations de David Kay, ancien chef de la mission d'inspection américano-britannique (IGS) après la fin des bombardements (mais surtout, dès 2002, par l'ancien inspecteur de l'UNSCOM Scott Ritter), conduit de fait à une nouvelle mise en scène, destinée à mettre tout le monde d'accord sur une vérité comestible et des boucs émissaires souhaitables. Le mea culpa du « limier » US, qui dédouane, au passage, les dirigeants US et britanniques, rappelle le burlesque des récents aveux, aux accents staliniens, du père de la bombe Pakistanaise, avouant des activités proliférantes avant d'être « pardonné » par le chef de l'Etat Pakistanais. Comme chacun sait, le ridicule ne tue pas en politique et l'on peut toujours espérer sauver les apparences en y mettant les formes. Les peuples étasunien et britannique sont d'ailleurs manifestement prêts, à quelques exceptions près, à se laisser encore berner et à vouloir croire en la bonne foi originelle de leurs dirigeants. Cette mise en scène pathétique d'un président et d'un premier ministre qui créent eux-mêmes les instances appelées à se prononcer sur leur intégrité politique et morale serait presque risible si elle ne poussait trop loin le déni démocratique. Ainsi parvient-on à escamoter la vérité crue d'un engagement militaire en toute connaissance de cause (pas de menace irakienne imminente ni d'armes de destruction massive), motivé par des paramètres économiques et géostratégiques difficilement avouables ex abrupto.

    Fi donc de ces considérations morales dérisoires, soyons magnanimes. Le problème reste toutefois que, même pour le plus cynique et réaliste des observateurs, la stratégie US de lutte contre le terrorisme est par trop inefficace. Le déplacement en Irak du théâtre de l'affrontement central entre extrémistes wahhabites et ubris américaine ne pouvait, à l'évidence, être durablement escamoté par les images de la capture d'un homme déchu, hirsute, hagard, se prêtant à l'examen de sa dentition et de sa tignasse comme un vulgaire clochard. L'intérêt affirmé de cette dégradante mise en scène, était, paraît-il, de montrer au peuple irakien que le tyran sous le règne duquel il avait vécu dans la terreur pendant un quart de siècle était désormais définitivement hors d'état de nuire. C'est là une incompréhension fondamentale des ressorts psychologiques les plus élémentaires. Il semble plus que probable, en effet, sans même parler du cercle des proches et bénéficiaires du régime déchu, aujourd'hui amers, démunis et vindicatifs, que la majeure partie des Irakiens haïssaient sans doute Saddam Hussein, mais secrètement, en leur c ?ur. Ils ont certes vécu toutes ces années sous son emprise et sa terreur, mais aussi victimes d'une forme de charme maléfique qui ne les a pas conduits à la rébellion, par impuissance, lâcheté ou peut-être complaisance envers l'esprit de défi mégalomaniaque qu'incarnait Saddam, dans un monde peu à peu mis en coupe réglée par une Amérique sans contrepoids à partir des années 1990. L'Irak, sous la férule de ce dictateur sanguinaire, était de fait un grand pays, qui sut tenir tête aux USA. Le faste des palais sadammiens inspirait sans doute tout autant le respect que le dégoût, et il est évidemment douloureux pour une population de rompre l'enchantement aussi brutalement sans s'humilier. De même qu'une partie du peuple serbe, ne nous en déplaise, voit toujours dans Slobodan Milosevic, certes, un tyran, mais aussi un chef courageux principalement coupable d'avoir échoué dans son projet de grandeur nationale, la capture infamante Saddam Hussein incarne l'humiliation de tout un peuple coupable de l'avoir subi et/ou soutenu, pour de bonnes et de mauvaise raisons.

    Aussi peut-on malheureusement gager que si la résistance, dans le temps, s'essoufflera probablement quelque peu, son moteur principal, l'occupation violente et prédatrice du sol irakien, promet aux forces US un avenir sanglant. Pire, c'est l'édifice politique fragile improvisé par Washington qui est menacé par des attaques croisées ou en faisceau, contre la frange croissante d'une population condamnée, pour survivre, à collaborer avec l'occupant, mais aussi contre les factions kurdes irakiennes, tentées par un rapprochement opportuniste et contre les forces chiites, dont les leaders entendent tirer sans attendre, les fruits de leur supériorité démographique. Certes les partisans d'un régime déchu, n'ayant plus rien à perdre et nantis d'armements importants, sont en cause, mais on ne saurait négliger l'intérêt de chacun des acteurs locaux à entretenir un niveau de violence, d'insécurité et de gabegie important, sans parler du théâtre inespéré qu'offre l'Irak pour des actions terroristes anti-occidentales entrant dans le cadre de l'affrontement majeur déclaré depuis bientôt trois ans.

    En dépit du triomphalisme permanent des déclarations de responsables de l'Administration US, qui nous expliquent que l'on est sur la bonne voie dans « la guerre à la terreur », on ne peut que s'inquiéter de la vision restrictive des stratèges US des modalités de la lutte à mener pour la reconquête d'une influence en déclin. La tendance de Washington à faire de tout combat un duel à mort, et cet élan presque révolutionnaire qui aime à montrer les têtes se balancer au bout des piques font évidemment le jeu de « l'ennemi ». Le choix de la vulgarité et de l'indignité (pensons à l'infamant jeu de cartes à l'effigie des principaux responsables irakiens) déshumanise au demeurant l'affrontement, en fait un jeu de mort inéluctable et attendu. Ainsi s'affirme une vision du monde effrayante, simplifiée à l'extrême, jeu de massacre dans une atmosphère de fête morbide, où l'on joue, littéralement, aux cartes avec ses ennemis, spectacle irréel servi par des médias peu ou prou complaisants, qui vendent la « guerre contre la terreur » comme un voyage nécessaire et sans grand risque au bout de l'enfer.

    Derrière la scène, on oubliera pudiquement les cadavres innombrables, les « dommages collatéraux », inéluctables et dûment regrettés, les « petits côtés » du grand show historique qui va sauver la démocratie mondiale (et surtout le marché) des monstres rétrogrades et sanguinaires qui nous menacent, nous, consommateurs avides, jamais repus mais si bien intentionnés. Mais au fait, faut-il vraiment oublier tout cela ?

    1) En référence à la déclaration aux membres du Congrès de David Kay, ex directeur de la mission de vérification américano-britannique sur les AMD en Irak Mémorandum du 16 octobre 2003, dont la teneur, médusante pour un peuple étasunien entretenu dans l'illusion d'une victoire imminente et en tout cas possible de l'Amérique sur le fléau terroriste, a été révélée par « USA Today ».

    Caroline Galactéros-Luchtenberg